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Concerto en sol : enterrement classique

Posté par Emrys, 21 septembre 2008 · 1 536 visite(s)

Carmen VI: Ruptures musicales
Assise près de moi, tu te tiens droite, comme toujours; ton dos nu boude le tissu confortable du fauteuil. Je ne vois que la noblesse de ton profil concentré sur ma musique à venir: cou tendu vers les étoiles, menton dressé et regard pénétrant. Comme tu es belle !

Dans la grande salle aux voûtes dorées, nous occupons les places de biais. Mon regard oblique saisit la présence de quelques masques mélomanes, pâles et livides sous la lumière ennuyeusement tamisée. Alors émerge ma lassitude qui se fixe sur la singularité commune de l'un ou l'autre de ces masques convoqués à l'enterrement classique du toi et moi.

Tu me souris. Toujours ému par ta grâce, je ne te cache pas mon trouble, aussitôt ajournée par le début de mon concerto.

J'observe mon Allegro importun.

Au début un masque aveugle se durcit. Viril, il se crispe en rictus amers. Martialement plissées, les commissures des lèvres martèlent des ordres absurdes à une armée d'ombres spectrales. Le front haut se drape d'orgueilleuses campagnes guerrières et fait mécroire à de mystérieuses séquelles, accentuées par les douloureux arcanes que trahissent de profonds sillons du coin des yeux jusqu'aux tempes dégarnies.
Étonnés des fantaisistes sursauts ennemis, les longs cils arcadiens bien rangés mais en bataille scandent une hypothétique victoire contrecarrée par des tirs en solo d'une canonnière obstinée.
Piano. Le masque se calme, se fige enfin, survivant miraculé qu'une divine quiétude envahit soudain lorsque cessent les tirs solitaires d'archets trop pressés d'en finir, et semble dire à nous mortels :
"Ascendero in caelum, descendero in infernum, sumpsero pennas meas diluculo et habitavero in extremis maris."

Ton immobilité m'inquiète un peu. Je me demande si tu m'aimes encore quand un léger mouvement vers ma puérile agitation me rassure sur tes sentiments toujours présents.

À l'Andante, sous les feuillages blanchis d'un triste automne, les traits d'un autre masque, féminin cette fois, à l'âme clôturée, se noient dans l'appogiature diésée de bois humides, en pensées orphiques, sinueuses caresses aux phrases artésiennes, et coulent en ondes mélancoliques, sourdes et endeuillées.
La paisible et sombre posture des renflements faciaux des joues et des mâchoires interroge et attend l'onction aux bords colorés des lèvres, miellées au centre par quelques sucs sur elles trop passés.
Pas de réponse si ce n'est ce léger frémissement des cavités nasales, interrompu par d'inopportunes méditations insidieusement accordées à d'ultimes soupirs amoureux. Les muscles palpébraux s'entrouvrent brusquement pour une dernière supplique 'melpoménienne' -sursaut 'sa-christique', et semblent vitrifier le regard qu'ils révèlent d'un cri : « Que mon imblocation ici soit faite ! » puis se referment lentement.

Une brusque envie de rire que je dois maîtriser me contraint à fermer les yeux à l'Allegro Presto. Philistin que je suis ! J'entends enfin ma musique. Dans une parfaite déréliction, plus aucune image ne trouble mon écoute. Je deviens à mon tour un de ces masques absurdes et ridicules observés par quelques distraits en mal de dérision.

Ma main rencontre la tienne, glacée comme celle d'une morte. Tu frémis.

Lorsque les sons se taisent, les mains claquent, pâles percussions en écho au silence vidé d'un l'espace orphelin délaissé par mes notes envolées.

Les masques disparus, réapparaît sous la lumière crue l'humanité des visages. Je remarque la pâleur du tien sans vie. Descendero in infernum.

Pour toi je revêtirai les ailes de l'aurore et j'irai nous abriter aux extrémités de la mer.

© Mai 2007



tout cela est magnifique ...

les sentiments

la musique

il y a là l'essence de l'être au milieu de l'univers...

déférence..

Théo
Merci Théo d'être passée lire ce texte étrange

Une des clés que je vous livre est celle qui ouvre la porte d'amour

Amitiés

Révélation de formes, visages, couleurs, états d'âme, masqués... Vous soulevez un masque, un de plus, en musique, en public, en douceur... En frémissant.

Votre écriture est magique, Emrys. Elle s'écoute... Parce qu'elle s'étire dans un chant profond sur les portées de nos rythmes inconscients, dans la ronde blanche des silences incandescents.

balila
Une troublante révélation de formes, visages, couleurs, états d'âme masqués... Vous soulevez un masque, Emrys, un de plus, en musique, en public, en douceur... En frémissant.

Votre écriture est dense et mystérieuse, elle s'écoute, parce qu'elle s'étire dans un chant profond sur la portée de nos rythmes inconscients, dans la ronde blanche des silences incandescents.

balila
Une troublante révélation de formes, visages, couleurs, états d'âme... Vous soulevez un masque, Emrys, un de plus, en musique, en public, en douceur... En frémissant.

Le "je" et le "tu" comme une opposition (apposition ?) et pourtant... Les deux se mêlent et s'emmêlent dans la mise en scène, délicate observation de ce qui ne se voit pas mais se devine, quand l'autre est tellement vivant en soi.

Votre écriture est dense et mystérieuse, elle s'écoute, parce qu'elle s'étire dans un chant profond sur la portée de nos rythmes inconscients, dans la ronde blanche des silences incandescents.

je suis impardonnable de répondre si tard, balila.

 

je ne sais si vous lirez mais mille merci pour vos commentaires.

Le "je" et le "tu" comme une opposition (apposition ?) et pourtant... Les deux se mêlent et s'emmêlent dans la mise en scène, délicate observation de ce qui ne se voit pas mais se devine, quand l'autre est tellement vivant en soi.

 

 

 

 

Vous avez remarqué ce "je" et ce "tu"

 

cette fusion et cette opposition

 

merci pour la finesse de votre commentaire, Balila

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