
Aucun_article_défini
#1
Posted 26 October 2006 - 12:22 PM
J'entre dans un café et m'assieds devant une table. Un serveur se plante devant moi avec un air un tantinet contrarié.
"Un express, s'il vous plaît".
Un train déboule, mené par une locomotive de Far-West, et écrase plein de monde. J'aurais peut-être dû demander un perroquet.
Un mécanicien descend et va inspecter. Il se tourne vers un gars à casquette et sifflet. Hochements de tête congratulateurs : ça va repartir.
Un voyageur se penche à une fenêtre ; en-dessous est écrit : "Novossibirsk". J'empoigne mon sac et me dirige vers une portière. On verra sur place.
Jamais un perroquet n'aurait pu m'emmener aussi loin.
*
À Novossibirsk, il fait froid. C'est une ville comme j'aime, sinistre et anonyme, mais il y fait froid.
J'entre dans un café et, non sans une pointe d'appréhension, je demande un café. Ça ne paraît pas poser problème.
Ce café est un peu vieillot. Si vous commandez un café, on vous l'apporte avec tout un tralala : service complet en porcelaine, sucrier Ming (ou Tchang, ou Taï-Peï, pour ce que j'en sais) rempli de morceaux de sucre.
J'en prends un et le trempe pour faire un canard. Je m'apprête à le porter à ma bouche, mais il se met à faire "coin-coin", de petites ailes ravissantes y poussent et il m'échappe pour voleter pile sous mes yeux. Je souris et décide de le nommer Schlingo ; ça devrait faire plaisir à un camarade virtuel.
Mais ce qui a permis à Schlingo d'exister signe aussi sa perte. Trempé, il se délite et ses ailes n'ont plus rien à quoi s'attacher. Elles tombent en tournoyant comme des graines d'érable. Schlingo, lui, choit par terre comme une merde. Reste à espérer qu'il n'a pas souffert.
Voilà que j'aime beaucoup moins Novossibirsk. Encore un coup comme ça et je redemande un express.
*
Il y a dans cette ville un unique supermarché que j'ai entrepris d'explorer de fond en comble.
Dans un recoin, je tombe sur un alignement de petits sacs de tissu contenant chacun un fardeau lourd et souple. De certains sacs s'échappe un menu bruit de moteur. Synthétique, soie, coton, lin, on croirait lire une échelle graduée de fer à repasser.
J'achète un chat en poche de soie bleue. Je l'ouvre tout de suite ; un miminou duveteux aux yeux bleus m'escalade et vient ronronner près de mon oreille.
J'enfile ma veste en prenant garde de ne pas l'étouffer. J'ai un peu de lait chez moi.
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.
Charles Baudelaire
*
Mon petit chat est mort, dévoré par un gros rat qui ensuite n'a pas voulu se laisser apprivoiser : il m'a mordue au doigt, ça s'est infecté, il a fallu amputer. Je n'ai plus d'annulaire gauche, je ne pourrai jamais me marier.
J'erre dans Novossibirsk, esseulée, affamée, frigorifiée, fauchée. Au début, j'ai bien décroché quelques travaux de traduction pour des commerçants français, mais ils ont fini par se rendre compte que j'inventais n'importe quoi. Ils ont parlé de tromperie, mais après tout je n'ai jamais prétendu connaître plus que quelques mots de russe !
J'entre dans un café, je commande un express. On m'apporte un express. Ça ne m'étonne pas, en russe express est monosémique.
J'envisage une longue promenade suivie d'une sieste, loin, là où tout est beau, propre et blanc.
Une chanson tournoie dans ma tête comme une tempête de neige :
Ell's te feront un blanc manteau
Où tu pourras dormi-ir
Ell's te feront un blanc manteau
Où tu pourras dormir... dormir... dormir...
#2
Posted 26 October 2006 - 06:46 PM
#3
Posted 26 October 2006 - 07:08 PM
#4
Posted 26 October 2006 - 07:12 PM
#5
Posted 26 October 2006 - 08:13 PM

#6
Posted 26 October 2006 - 10:09 PM
C'est quand même ennuyeux, tu as dit du bien sur mes dernier textes et du coup ça va paraître suspect. Alors que faire ?
Bon j'men fous, j'y vais.
D'abord c'est original (pas difficile à touver ça, c'est carrément surréaliste!)
Ensuite c'est bien écrit.
La première partie est très forte et je vois que tu as quand même réussi à en rajouter 3 autres, qui à mon sens ne déméritent pas, avec un extrait de Baudelaire et une chanson qui replace un de tes thèmes favoris. Je me demandais comment tu ferais pour terminer cette histoire, pas facile après un début aussi cataclysmique.
En plus le nom de cette ville Russe sonne merveilleusement : Novossibirsk
Deux remarques :
"Schlingo, lui, choit par terre comme une merde"
Ce dernier mot me gène car il rompt avec l'ordre du langage élégant utilisé jusqu'ici.
Et dans ce texte-là, c'est dommage de nous faire revenir à une réalité si triviale.
Sinon la conclusion me laisse un peu sur ma faim;
tu termines tranquillement avec une douce résignation à la mort.
Je ne dis pas que ça sera facile mais j'aimerais là que l'auteur me conduise
à quelque chose de plus profond, comme une réflexion sur l'existence (j'ai pas dit en donnant une conclusion définitive)
Voilà, très bon texte donc,
Bien à toi
#7
Posted 26 October 2006 - 11:01 PM
Pour répondre à tes deux objections.
"Schlingo, lui, choit" s'est imposé d'emblée dans ma tête, et le "comme une merde" a suivi de très peu. Rien d'autre n'est venu, alors j'ai accepté. La logique de la chose je crois est dans le contraste entre les petites ailes qui tombent gracieusement en tournoyant, et la chute lourde du morceau de sucre détrempé et brutalement privé de ses ailes : franchement, il ne peut guère choir que comme une merde ! Toi qui aimes la métaphysique, tu peux même lire un parallèle avec la chute de l'homme qui perd sa spiritualité, et qui connaît alors la chute dans la matière (n'oublions pas qu'on peut désigner la merde aussi par le mot "matières").
Sinon, "j'aimerais là que l'auteur me conduise à quelque chose de plus profond, comme une réflexion sur l'existence" : hé ! y a pas que moi qui bosse, non plus !

#8
Posted 27 October 2006 - 08:02 AM
Superbe nouvelle! L'histoire m'a transportée, et les incrustations en Italique
"balancent" juste.
Surtout pour ceux qui ont besoin de travailler le fil conducteur
Merci pour la leçon,
Très bonne journée

#9
Posted 27 October 2006 - 08:46 AM
le fait qu'il n'y a aucun article défini est moins remarquable que l'écriture
#10
Posted 27 October 2006 - 08:52 AM
#11
Posted 29 October 2006 - 07:56 AM
#12
Posted 11 November 2006 - 08:38 PM
Merci Socque.
#13
Posted 11 November 2006 - 09:52 PM
#14
Posted 11 November 2006 - 10:47 PM
Silences..., je ne crois pas qu'il y ait le moindre risque que ce texte me rapporte quelque argent que ce soit.
#15
Posted 11 November 2006 - 10:59 PM
Silences..., je ne crois pas qu'il y ait le moindre risque que ce texte me rapporte quelque argent que ce soit.
Je pense que dans la pub tu fairais un malheur des slogans pareils çà fait les affaires des publicitaire Rien que le truc sur Minidou ça doit être un slogan facile à adapter
#16
Posted 12 November 2006 - 09:31 AM
On m'a déjà dit des choses désagréables, mais là c'est balèze. Il faudra que tu m'expliques de quoi tu te venges.
#17
Posted 12 November 2006 - 09:45 AM
Arrivée à sa hauteur, je trébuche sur une bouse gelée.
"Merde !
– Vous êtes frrrrançaise ! J'ai fait chauffeurrrrrrr de taxi à Parrrrrris dix ans !"
Allons bon.
"Qu'est-ce qui vous a fait rrrrrevenirrrrrr ici ? (Oh, pardon).
– J'ai hérrrrité de mon grrrrrrand-oncle. Je voulais rrrrrrevoirrrrrr terrrrre de mes ancêtrrrrrrres... Et puis on rrrrrrreste..."
Ma tenue semble le déconcerter.
"Vous allez attrrrrrrrraper morrrrrrrrrt ! Venez un peu chez moi prrrrrrrrendrrrrre un thé, on brrrrrrriserrrrrrrra glace !"
Un bruit gigantesque juste à côté : Ob se dégèle à grands craquements! Une vapeur en monte. Même à quelques dizaines de mètres, on sent un souffle chaud. Tiens, ça devient contagieux.
Mon nouveau copain me regarde, déconcerté mais content. Une belle amitié s'annonce.
#18
Posted 12 November 2006 - 12:48 PM
#19
Posted 12 November 2006 - 12:57 PM
#20
Posted 13 November 2006 - 09:15 AM
A quoi conduit la suppression de l'AD ?
1 - la "reprise anaphorique" (je vois un homme... L'homme me parle) est dézinguée
2 - la désignation d'un objet dans une masse d'objets est empêchée ("je veux le briquet vert, là-bas")
3 - un certain nombre de locutions ("le temps qu'il parte...", "le cas échéant...") sont interdites
4 - la désignation d'entités "universelles" (le soleil, la vie, la terre" ) est escamotée
5 - la désignation d'entités réputées connues du lecteur ("L'épicier va fermer !") est la cible première d'une telle procédure
L'article défini a trois aspects, en somme :
- Il désigne une réalité unique, identifiée (en 3, 4 et 5) ;
- il permet dans le discours d'établir un dispositif de référence interne : je pose une réalité dans son contexte et je l'isole ensuite pour me concentrer sur son existence propre (en 1)
- il intervient dans la fixation d'un certain nombre d'expressions consacrées : proverbes, locutions, expressions consacrées (en 3).
Si on supprime l'AD et qu'on maintient le possessif et le démonstratif, on peut récupérer un peu trop aisément un certain nombre de fonctions (1, 2, 5) et pour d'autres, on n'a que des subterfuges.
Je trouverais intéressant de radicaliser la démarche en s'appuyant sur l'opposition déterminé / indéterminé et de liquider toute détermination déterminante. Mais comme on dit, les conseilleurs ne sont pas les payeurs...
Le texte me rappelle un rêve où je me retrouvais dans un village de Russie, un village jaune de poussière sous une lumière presque orange... Tout y était vaporeux, sans article défini je pense aujourd'hui, en lisant tes essais.
#21
Posted 13 November 2006 - 10:23 AM
Maintenant, il est bon je crois de définir un équilibre dans l'intensité de la contrainte : son corsetage, paradoxalement, met en valeur des formes, mais, s'il est trop fort (le corsetage), l'expression finit par manquer d'air. C'est ce que je crois avoir constaté, à mon niveau, avec l'histoire des rimes masculines / féminines, ou avec les palindromes, forme à laquelle je me suis essayée mais qui, finalement, finit par se réduire à un jeu stérile. (Pour le dire autrement : j'arrive à mes limites de compétence avec ces formes ; avec une force d'expression supérieure en moi, j'arriverais sans doute à me plier à ces contraintes-ci.)
Bref : c'est plutôt à alzeno que tu devrais soumettre cette proposition, c'est lui le théoricien, mais je vais pour ma part réfléchir à la fin de l'utilisation du possessif. J'ouvrirai peut-être une nouvelle série avec ces deux contraintes, il faut que l'idée vienne !
Merci en tout cas de ces précisions sur les fonctions remplies par l'article défini, précisions une fois de plus lumineuses !
#22
Posted 14 November 2006 - 01:29 PM
L'exercice de la contrainte ne saurait être une finalité en soi mais il a toujours une incidence positive sur l'écriture qui s'exerce, à travers ces "corsets" (l'image est de Baudelaire, je crois) et s'assouplit à manoeuvrer dans les réseaux de contrainte.
Mais que la contrainte soit fondée sur des critères empiriques, vérifiables, me semble plus fécond que de suivre une règle sans raison. Je pense toujours au charpentier qui sait pourquoi il pose sa poutre à cet endroit et non à un autre !
Ensuite, il faut aimer ce qu'on aime, ce qu'on veut, ce qu'on désire. Sans quoi rien n'a de sans. Et ça, brrr...
#23
Posted 14 November 2006 - 07:12 PM
L'exercice de la contrainte ne saurait être une finalité en soi mais il a toujours une incidence positive sur l'écriture qui s'exerce, à travers ces "corsets" (l'image est de Baudelaire, je crois) et s'assouplit à manoeuvrer dans les réseaux de contrainte.
Mais que la contrainte soit fondée sur des critères empiriques, vérifiables, me semble plus fécond que de suivre une règle sans raison. Je pense toujours au charpentier qui sait pourquoi il pose sa poutre à cet endroit et non à un autre !
Ensuite, il faut aimer ce qu'on aime, ce qu'on veut, ce qu'on désire. Sans quoi rien n'a de sans. Et ça, brrr...
Je crois que nous sommes en plein accord !
#24
Posted 15 November 2006 - 07:48 AM
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