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[note de lecture] Pierre Dhainaut "Progrès d’une éclaircie", par Laurent Albarracin


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Posté 04 juin 2014 - 08:35

 
 
6a00d8345238fe69e201a511c68cad970c-200wiSi les poèmes de Pierre Dhainaut parlent tant au lecteur et dâune voix si fraternelle et bienfaisante, câest quâils lui sont adressés. Peu importe que le « tu » du poème soit interne ou externe. Lâimportant est que le vocatif ici ne vise pas une transcendance, il nâest pas de lâordre dâun appel, il ne marque pas un manque, mais il est dâabord confirmation, réassurance. Lâaltérité nâest pas altération, mais chance. Le « toi » et le tutoiement servent à établir une confiance. La poésie de Dhainaut rassure, au sens premier et noble : elle réassure, elle redonne son sens positif et heureux aux signes que lâinquiet interroge. Le poème fonctionne en effet la plupart du temps comme un conseil donné, et comme un conseil déjà reçu, assimilé : au moment où il sâénonce il est du côté de lâévidence, de lâaccompli. Il sâagit de savoir accueillir, recevoir. « Il faut avoir le talent dâadmettre » disait Scutenaire dans une perspective sans doute plus facétieuse. Avec Pierre Dhainaut, câest pour chacun, câest à chaque instant que le talent dâadmettre est requis, et quâil est effectivement exercé.  
 
Le poème est un viatique. Une protection qui saurait ne pas peser sur les épaules de celui qui lâendosse au moment de cheminer, un guide qui refuserait de cartographier le chemin quâil engage à emprunter : 
 
Ne tâimpose dâavance aucune direction, 
suis lâexemple des arbres, le don, lâétendue, 
lâabondance, la tempête est dâaccord 
ou lâéclaircie pour se déployer en leur sein 
comme au-delà dâeux-mêmes.  
 
Câest un viatique que le poème de Pierre Dhainaut, un conseil de conduite, et au fond lâinjonction à laquelle elle exhorte est bien paradoxale lorsquâon y songe puisquâelle consiste le plus souvent à dire : imite ce qui sâabandonne à soi, nâaie pour intention que de suspendre tes intentions, nâaie de conseil à recevoir que de toi-même et des choses. Va en toi où la meilleure part de toi se laisse aller au monde.  
Fort de cette confiance renouvelée, on peut alors découvrir beaucoup. Et en particulier, être sensible à ce quâil faut bien appeler un langage de la nature, quand bien même ce langage est des plus subtils et des plus imperceptibles :  
 
Les bourgeons qui éclatent, 
quel bruit feraient-ils 
si nous écoutions davantage ? 
 
Si lâinterrogation persiste, elle est désormais orientée, elle a un « bien », un « mieux » en ligne de fuite. La question ici posée est assez vertigineuse : lâéclat visuel est-il un éclat auditif assourdi ? Une sorte dâexclamation passée dans le règne de la beauté muette ? Si la floraison est, dans lâordre du visuel, un éclatement, une explosion silencieuse, de quel bruit ce silence est-il lâabsence de bruit ? Ou bien de quel silence supérieur, ce silence est-il, positivement, le bruit ? Quoi quâil en soit, voir, voir la beauté du monde, consiste à mieux prêter lâoreille, à être capable toujours dâune attention plus fine, plus sûre parce que débarrassée de ses certitudes, qui reconnaît dâemblée ce quâelle cherche dans ce quâelle interroge. Confiance encore. Le poète est celui qui sait, qui devine lorsquâil avance confiant de sa seule ignorance.  
 
Évoluer parmi les « progrès dâune éclaircie » ou les « largesses de lâair » nâest pour autant pas faire acte de béatitude, ce nâest pas croire, ni même espérer. Câest sâen remettre, dâune confiance plus simple, à une parole poétique qui accueille en elle sa propre aspiration, qui, en son vide même et dans le vide quâelle installe dans le monde, est souffle, pneuma. Ainsi le mot « âme » est-il invoqué non comme credo, ni même comme un élément dâune conception du monde, mais pour le seul mouvement de lâair quâil déplace lorsquâon le prononce en poète :  
Âme, diras-tu spontanément, le vocable 
initial suffit pour que tu le prononces 
sans tâinquiéter de ce quâil deviendra, 
le sens tâéchappe, mais lâair en lâacceptant 
attire déjà tous les autres.  
 
Rien nâest figé, pas même le sens des mots, tout est fugitif, et la poésie est accueil parce quâelle est conscience de la précarité des choses, et parce que plutôt que de chercher à saisir ou retenir, elle accepte lâincessant remplacement du monde par le monde quâelle constate dans le monde et auquel elle sâaccorde : 
 
Si le vent tombe, remplace-le et parle, 
nâaie quâune ambition, te soumettre au rythme 
des mots qui savent, comme sur une grève 
à marée basse à la rencontre des embruns,  
nous rafraîchir la bouche. 
 
[Laurent Albarracin]       
 
Pierre Dhainaut 
Progrès dâune éclaircie 
suivi de Largesses de lâair 
éditions Faï fioc, 2014 

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