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(Note de lecture), Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll,, par Gérard Cartier


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Posté 18 janvier 2019 - 04:12

 

                  

Mystère et berlingots

6a00d8345238fe69e2022ad3b21013200d-100wiIl est des livres dont le titre intrigue, dont on lit par hasard quelques pages qui attisent la curiosité, et pourtant, on ne sait pourquoi, on en reste là (un méchant tour de la mémoire : je rattachais lâauteur au courant de lâoralité, où règne souvent la facilité et le rabâchage ; à tort : sâil se livre volontiers en public, Christophe Manon ne perd rien à se transsubstantier dans un livre), jusquâà ce quâun hasard généreux vous mette le livre en main. Câest le cas de ces Vie & opinions de Gottfried Gröll, que jâai lu dâun seul élan.

Il se présente comme un compendium des actes et des doctrines dâun poète supposé, que jâai dâabord cru suisse â Gröll est un petit neveu de Tzara. Sa raison relève dâune logique quâon pourrait dire non-euclidienne : câest un aventurier de lâesprit. Sans doute a-t-il sucé dada au biberon plus que la rigueur cartésienne. Mais, même si lâon hante dâordinaire dâautres terres que celles où lâauteur vagabonde, surtout dans ce cas peut-être, impossible de ne pas être touché par ces pages qui miment le ton de la science et de la philosophie, celle de la raison « claire et distincte » : « Lâhomme pense parce quâil existe ». Gröll procède par affirmations successives, le plus souvent sans liens logiques repérables, la pensée est parfois même interrompue avant dâavoir pris forme ; pourtant, comme il nâest pas étonnant, cet égarement peut conduire à des vérités dans notre ordre de pensée : « Il y a des choses / que jâignore tellement je suis ».

Qui est Gröll ? Il sâincarne au fil des pages, on saura peu à peu quâil porte lunettes et bonnet, quâil est bègue, a un teint de carotte, est amateur de whisky et partisan de lâamour libre, quâil écrit au bic sans rature mais (comme tous ceux qui sâétudient) quâil est à demi-idiot ; enfin, bien que citoyen de Belgie, quâil vit à Paris. Derrière ce rideau de fumée, on voit partout Manon percer sous Gröll. Les poèmes, du reste, passent souvent du il au je sans solution de continuité. Ce double fantasque, ce monstre à la raison dévoyée envahit lâauteur, tantôt le supplantant : « Quand je me couche / Gröll se demande si les infinis sont égaux » ; tantôt sâeffaçant devant lui â on devine Manon très à lâaise dans son Gröll dans certaines de ses acrimonies politiques (« sport et télé / sont jumeaux comme flic et fric⦠») ou dans son éloge de la liberté amoureuse â car bien que très sujet aux tourments du désir, Gröll a « un don dâubiquité affective ».

Lâamour câest tournevis dans la poitrine
avec du stress qui descend jusquâau ventre
et câest bon. Quand Gröll se situe dans le moment
dâaimer il devient tout cucurbitacé et se retrouve
dans des situations de débordement qui le plongent
en stupéfaction de joie et le rendent complètement
breloque. Gröll est amoureux dans le sens
de la combustion instantanée qui se dégage
entre les êtres humains dotés de seins fesses
et autres bigoudis. Ce qui ne veut rien dire. Sauf
pour la technique du partage dâélan sur la moquette.

Lâallure, comme on le voit, est celle de la prose, sinon que le retour à la ligne avant la marge et une pratique sûre du rejet signalent quâon a affaire à des vers â et même, à lâoccasion, à des alexandrins. Toute poésie est nombre, plus ou moins. Câest ici manifeste ; les nombres règnent, et dâabord sur la taille des poèmes : ce sont des onzains â quatre-vingt-dix-neuf exactement, comme il se doit pour un esprit rétif à la beauté arithmétique. Ils révèlent un goût touchant pour les mathématiques (lâauteur avoue dâailleurs

Sa peur de devenir une table sans tain
car il grouille de formules mathématiques.

) et les phénomènes physiques, celle-là livrée à des lois inconnues, ceux-ci en proie à des théories plus ou moins farfelues. Lâusage intensif du présent et la ponctuation réduite au point (pas une virgule, pas une parenthèse, le point seulement, manié comme un tranchoir : Gröll « écrit dans la langue de Robespierre »), contribue à la froideur quasi-scientifique des énoncés, qui sont étranges certes, mais presque jamais délirants, bien au contraire : « Gröll pense quâil y a du réel qui sâéchappe ». Certaines notations a priori surprenantes sont très justes : « Le froid câest la dent qui sait » â qui ne lâa éprouvé par moins de zéro ? â ou bien, plus vertigineux : « Hier et demain / se croisent seulement dans le jardin ».

Lâexpression, bien que familière, est dâune grande inventivité, ce qui nâinterdit pas certaines prédilections. Les poèmes commencent souvent par une définition assez juste (« Rêver câest regarder penser le sommeil extrême. »), qui est ensuite développée à lâinstinct, sans égard pour les injonctions de la raison. Lâauteur se plaît à détourner des expressions toutes faites, prises au pied de la lettre (à propos de la souffrance animale : « Elle ressemble à la nôtre en tous points sauf / au centre »), ou bien recréés (« mystère et berlingots »), inversées (« Violon câest jouer de lââme »), transposées (« philosophe de bouts de chandelles »), etc. Manon est aussi un grand amateur dâamplifications tautologiques (« fariboles de calembredaines ») et dâoxymores (« ses pensées / font des détours par le plus court chemin ») â ainsi que, de façon générale, de tout ce qui peut troubler les habitudes de langage et de pensée.

On lâa compris, on lit ces Vie & opinions de Gottfried Gröll avec un plaisir constant et (chose rare) presque enfantin, soutenu par un humour plus extravagant que drolatique : Gröll est le fils de Faustroll, son registre est le pince-sans-rire. Rares sont les poèmes qui mâont semblé faibles (jâai seulement regretté deux ou trois trivialités : on ne se refait pas). Qui lit un bic en main est bientôt abondamment fourni en citations ; celle-ci par exemple, qui conclura heureusement :

Tout ça bien sûr câest tombé du ciel
avec une petite gousse dâétoile pygmée.

Gérard Cartier

Christophe Manon Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, 2017, 120 p., 13â¬, sur le site de lâéditeur


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