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(Note de lecture), Christophe Manon, Pâture de vent, par Jean-Pascal Dubost


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Posté 10 mai 2019 - 09:27

 

Christophe Manon
Chants de lâaversion et de la fascination

6a00d8345238fe69e20240a45c642c200c-100wi« Puis, mâétant mis à considérer les Åuvres de mes mains et les travaux auxquels je mâétais livré, je reconnus que tout est vanité et pâture de vent, que rien nâest profit solide sous le soleil » est-il écrit dans la traduction de LâEcclésiaste dâErnest Renan1.

Il faut considérer le livre de Christophe Manon comme une réécriture de LâEcclésiaste, qui sâaffilie à la longue lignée des méditations sur la mort. Ce faisant, Christophe Manon brasse en palimpseste lâhistoire littéraire de la vanité.

Tout, câest-à-dire Pâture de vent, commence par une vision cosmique du monde, « Câest ainsi que tout a commencé. Le jour était venu. Un jour comme un autre, pas plus. Lâunivers était en expansion et le monde tournait mollement sur son axe sans quâon sâen aperçoive [â¦] La vie sâépanouissait imperceptiblement et le temps sâétait résigné à sâécouler comme il se doit, selon les lois du temps, sans toutefois prendre garde au sens de son écoulement », une vision qui balaie lâunivers et le temps et tournoie jusque se concentrer sur une fille et un garçon, sortes dâêtres originels dans la nudité dâune prime et brève innocence, pour nous faire  adopter le point de vue du garçon, probable narrateur ensuite. Au commencement était le commencement de ce livre, industrieusement mené. Qui une fois parti, est parti, et foin de lâindustrie, car câest avec lâélan du cÅur et de lâesprit que filent lâécriture et les considérations sur le temps et la mort de Christophe Manon. Le récit est en réalité un chant en prose, divisé en deux chants. Un chant qui se laisse emporter par sa propre voix, sombrement exaltée.

Écartons tout de suite lâidée de récit classique, de narration, sinon de roman, bien que le terme « fiction » soit posé à lâentrée du livre, mais si tout est vanité, tout est fiction aussi, et câest ainsi quâil faudrait voire le lire, ce terme, et lâentendre, après lecture du livre.  Les êtres et les choses au fil de lâécriture se meuvent et se transforment et constamment, à la vitesse de lâécriture, très rapide chez Christophe Manon (et aussi très lente dans son caractère méditatif), et le texte est lui-même une constante métamorphose sous nos yeux, est celui de lâinconstance des hommes pris dans la constance de la mort. Le seul fil narratif qui soit au cÅur de ces chants, sâil en fallait un, est le fil de lâécriture, qui ne tient quâà un fil, mais solide, ambitieux, câest « un chant à la fois frêle et faramineux », un chant joyeusement funèbre. Danse macabre ou cortège funèbre dâailleurs ? La danse macabrée fut peinte sur les murs des églises, puis gravée, et dans le texte de Christophe Manon la mort est gravée sur les parois intérieures de ses obsessions, elle gouverne le texte jusque lâeffroi de la disparition totale, du néant, celui dâavoir été, et de nâêtre plus que poussière ; mais la danse macabrée fait généralement agir ou parler la mort, point ce nâest le cas dans Pâture de vent. Ce qui parle est un narrateur bien vivant (le garçon), et son chant est un cortège funèbre de mots scrupuleusement vêtus de noir, pour le paraphraser, qui processionnent en phrases. Evidemment, on pense à tout lâhéritage laissé par LâEcclésiaste, et notamment à Jean-Baptiste de Chassignet ou bien à Jean de Sponde, à toute cette veine du baroque noir. Mépris et consolation, de la vie et contre la mort ? Il y a quelque chose de tragique dans lâemportement de lâauteur parti en guerre contre la mort, mais à corps perdu, résigné, se rappelant constamment le leitmotiv et motif que « toute chose vient à son heure ». Une guerre contre la mort quâon pourrait relier à celle dâElias Canetti et à son Livre contre la mort, excepté le fait notable que le prix Nobel 1981 jamais ne se résolut ni se résigna. Un incessant combat intérieur lâanime, ça sent la poudre, la mèche et le soufre, et câest écrit avec la rage au cÅur : « â¦ ainsi ma rage demeure intacte [â¦] Jâai peur de beaucoup de choses, mais celle que je redoute le plus, câest de ne plus ressentir de colère en entendant les informations à la radio », écrit-il dans le grand souffle final. Pourtant, si lâeffroi commande, il y a chez Christophe Manon autant dâaversion que dâattraction pour la mort, une résignation aussi puissante que la révolte : « câest à la fois une célébration et une révolte contre lâoubli » ; une dualité féroce et généreuse qui fait la force de ce texte, « câest ainsi que tout sâachève car tout est accompli. Les jours anciens ne sont plus et lâavenir nâexiste pas. Toute chose a son temps et chaque dessein sous le ciel a son heure, naître et mourir, gémir et danser, pleurer et rire, aimer et détester, toute chose a sa saison, poursuivre un rêve ou se lâinterdire, parler et se taire, le temps où lâon hait et celui où lâon soupire, temps des baisers et temps de les maudire, temps dâouvrir les yeux et temps de fermer les paupières, toute chose a son heure ». Ça chavire et vacille, mais jamais ne rompt.

Le livre est éminemment emprunt de spiritualité, sinon de mysticisme, mais du mysticisme sceptique de celui qui ne croit pas ou plus en aucuns dieux et qui pourtant regrette leur disparition et les recherche : « Dieu nâest pas revenu, les idoles nâétaient plus, personne ne leur faisait plus de sacrifices ni dâoffrandes ni nâinvoquait leurs secours ». Quelles forces invoquer, auxquelles recourir, sinon, alors, à celles de lâécriture ? Si dâune manière générale les livres de Christophe Manon relatent une expérience personnelle avec les morts, sâils relatent sa recherche dâune fraternité invisible, il est possible que le mysticisme de Christophe Manon soit celui de lâécriture, quâelle seule lui donne ce pouvoir de sympathie avec les morts.

Le second chant du chant précise un peu plus les arcanes originelles de ce chant, passant dâun point de vue externe et distant à un point de vue interne et plus personnel (il convient évidemment de ne pas confondre narrateur et auteur), un second chant qui fait danser le cimetière personnel du narrateur dans ses souvenirs, grands-parents, petit frère mort-né, gens inconnus de nozigues lecteur, ainsi que maintes douleurs enfantines génératrices de pensées funestes, des pensées qui sâagitent en tous sens ; il y a un fouillis de visions folles et fiévreuses (dans tout le livre) et dâun onirisme éveillé macabre et cauchemardesque digne dâun tableau de Jérôme Bosch. Ce qui fait récit (lâenfance du narrateur) est quasi secondaire, ce qui fait récit du récit soutient le chant avant tout. Car il y a une formidable dynamique dans les deux chants, une lenteur de sarabande accélérée par lâenthousiasme dâécriture, une constante dualité en tout (à lâinstar de la vie et de la mort), qui rythme le texte, et cet enthousiasme-là est vie chez cet auteur qui dédie sa vie à lâécriture et aux livres, vie quâil regarde avec un sablier sous les yeux. Pessimisme appuyé, peut-être, mais pessimisme combattu et qui au final prend le contre-pied de LâEcclésiaste de Renan, « Ces réflexions me firent prendre la vie en haine ; jâeus de lâaversion pour tout ce qui se passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent », car au final, de belles pages envolées et volées à la résignation en guise de remerciements à cette humanité qui fait laide beauté ouvrent sur ce grand bel infini quâest le livre fini et refermé, « Il y a beaucoup de grâce sur cette terre malgré toutes les horreurs qui y sont commises. Je ne suis pas dégoûté des hommes ni du monde comme il va ; au contraire, je trouve leurs imperfections dâune grande beauté et je les en remercie ». Le remerciement clôt le livre, bouclant la boucle sans fin de lâécriture généreuse de Christophe Manon.

Christophe Manon, Pâture de vent, Verdier, 2019, 112 p., 13â¬, sur le site de lâéditeur

Jean-Pascal Dubost


1 La plupart des traductions rendent : « Tout est vanité et poursuite du vent ».


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