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(Note de lecture), Claire Dumay, Au bout de la jetée ou les arcanes du corps, par Christophe Esnault


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Posté 23 mai 2019 - 09:16

 

Claire de 5 à 7

6a00d8345238fe69e20240a45fd6c0200c-100wiPlus jâavance en âge et plus prend corps la hantise de ma disparition.
Câest avec cette phrase que je suis entré dans les Åuvres de Claire Dumay. On pourrait dire dâelle : « câest un sacré personnage », « une personnalité unique, incroyable et hors du temps », mais avant même de refermer son cinquième livre, je crois davantage que Claire Dumay est littérature. Elle est littérature avec un corps cadenassé car la littérature me semble, au risque de lâerreur, son seul lieu de vie véritable. Tout en revient à ce corps et à la pensée dans ce corps, pensées et vies non-vécues qui ne cessent de grouiller, non pas comme vers et insectes sur un corps mort, mais davantage dans un être de chair qui écrit avec un déni réel ou supposé de ces vies foisonnantes en elle qui pulsent / palpitent de toute part, de tous côtés et malgré lâentrave de mille fictions sociales. Fictions sociales et rituels qui nâautorisent pas la venue de lâaccident. Et pourtant, câest là quand le chevreuil percute sa voiture que lâémancipation frémit, avec son lot de culpabilités et dâinquiétudes. Le bonheur serait-il donc dans la surprise, alors que la narratrice verrouille et contrôle son quotidien en permanence pour que rien ne puisse advenir ?
De la pulpe et de la chair, là où lâauteur tente de nous livrer ses derniers jours de décomposition. Il y a là un combat philosophique où la virginité devient une lettre que lâon arrache à son alphabet.
Trois ans que je tourne autour dâun texte capable dâembarquer quelques rares lecteurs dans cette écriture fragmentée de haute précision, vers le sâil vous plaît ne faites pas lâimpasse sur Claire Dumay. De la folie ménagère, à lâhostilité à lâégard de la famille dans Liquidation, aux rituels qui avalent une vie, à la défense du couple (lâindéfendable couple !!) qui hurle tous les désirs contradictoires. Du repassage, de la pesée, du cauchemar, de son intérieur, ou encore de sa cave dans Crispationsâ¦
La femme de tous les envers, voilà comment je perçois Claire (voyez, déjà son nom disparaît). Et lâenvers de la femme au foyer sera peut-être le thème dâun de ses prochains textes ? Quâelle sera cette chanson ? « Jâaimerais mourir apaisée, au terme dâune dernière pile de linge parfaitement repassée ». Ou tout autrement !!
Claire cherche un salut entre la folie et la maladie et dans ces deux domaines elle est congédiée. Vivre / écrire est peut-être être jetée dans un monde dâerrance quâorchestre cette répudiation.
Trop de femmes en une seule. Une fervente chrétienne qui approcherait une radicalité - et sur un autre registre (inversé ?) - du SCUM Manifesto de Valerie Solanas. Je nâai jamais vu cela. Pour la littérature de lâintime, on connaît Annie Ernaux, Chloé Delaume, Marie-Hélène Lafon et ce sera bien difficile à lâautrice de trouver parmi elles une sÅur.
Après avoir « vu nue » (lu avec implication certaine et tumultueuse) Claire Dumay, je suis bien certain dâêtre transformé. Quâattendre dâautre de la littérature ou dâune rencontre ? Il y a un au-delà de lâimpudeur quelquefois chez Claire qui est terriblement déroutant quand bien même on sâest déjà confronté à la littérature du mal et des abîmes ou à des univers très rudes. Mais ici la violence nâest pas seulement dans un dire ou une nudité, mais aussi comme chez Thomas Bernhard dans la structure de la phrase et dans son extrême précision.
Avec Claire la proximité est si forte !! Ce monde dâécriture et son impact sur ma psyché sont tels que je me sens plus proche dâelle, écrivain de chair, que de personnes de ma famille, et allons-y sans détour de femmes avec qui jâai passé la nuit. Câest le pouvoir de la littérature. Je suis lâami intime de Claire Dumay, je ne lui demande pas son avis.
Aucune prise sur ce triste constat : je bute sur lâaversion que je mâinspire. » Quelle réception avoir pour cela et plus largement pour lâÅuvre ? Jâai bien mon idée, (une réception très douce), mais je deviens pudique. Cela a opéré dès ma lecture dâArracher le tapis, le texte où je la « découvre ».
Cuire à feu doux est un des textes de son livre Les éteintes bloquantes. Le récit nous présente de manière bien (trop) appuyé une femme philosophiquement infréquentable, bien certaine dâêtre rebutante et pour laquelle la vie domestique est le lierre enroulé sur le cÅur du propos. Lâapparence du propos !! Claire semble accepter / se résoudre / nous dire et redire en continu quâelle accepte de vivre dans une marmite le plus « Claire » de son temps. Merci à elle dâen être sortie pour nous livrer lâÅuvre vive qui se nourrit, elle aussi de son envers.
Le fragment Au bout de la jetée, dernières pages du livre, me laisse une sensation à mi-chemin entre la vision dâun baptême vers une vie nouvelle et le délestage du corps pour le corps dâune autre femme, câest-à-dire la même sans verrou et lien. Aussi, le désir de surprise qui est très présent chez Claire devient le mien lecteur, lecteur qui regarde Claire, déjà - avant que le prochain texte arrive jusquâà moi - se mouvoir.
Dans Cléo de 5 à 7, il y a la mort (et la peur de la mort (et de la maladie) et aussi : une joie de vivre très forte, une insouciance, une fraîcheur. Une femme qui est regardée, une femme qui regarde le monde. Je soupçonne Claire dâêtre indocile, désobéissance, bien plus que ne sait lâêtre (pour lâinstant !!) son personnage. Je la soupçonne de promener son lecteur dans des mondes névrotiques et fausses pistes appuyant sur toute la longueur sur lâobsessionnel, sur certaines tares et gravités tout en riant sous cape, avec pour elle retenus ou non des rires monumentaux. Claire ne serait plus Cléo, mais la Ida de Pawel Pawlikowski quand elle retourne au couvent (à cette vie-là) avec parfaite lucidité et sans renoncement, avec précise connaissance du monde et dâelle-même.

Christophe Esnault

Les livres de Claire Dumay :
Au bout de la jetée ou les arcanes du corps, Atelier de lâagneau, coll.  Proses, 2019, 121 p., 17â¬, sur le site de lâéditeur.
Liquidation, coll. La Main aux Poètes, Henry, 2017, 93 p, 8â¬
Arracher le tapis et autres moments fondateurs, Atelier de lâagneau, 2016, 140 p., 17 â¬
Crispations, Les Arêtes, 2014, 42 p., 10 â¬
Les étreintes bloquantes, Atelier de lâagneau, 2012, 110 p., 15 â¬


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