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"Chez soi" - une énième traduction de "Home"

traduction home warsan shire

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#1 DimDez

DimDez

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Posté 10 septembre 2021 - 03:23

Voici mon humble contribution à la traduction du très poignant "Home" que Warsan Shire, auteure britannique d'origine somalienne, a écrit au début des années 2010.

J'ai essayé de jouer sur la polysémie de "home", et sur des expressions idiomatiques figées comme "chacun chez soi" ou "un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres". J'ai aussi varié les rythmes et les sonorités, pour y donner un air un peu plus "poésie francophone contemporaine" et moins "vers libre international traduit en français".

Certes, on perd l'efficacité directe de l'anglais, mais on y gagne en couleur des sens, en diversité des mots, bref, des trucs de "poésie", mais surtout on gagne en empathie pour le locuteur français, ce qui est le but premier de ce texte, après tout.

 

- Dezorty

 

 

 

chez soi

 

 

on ne part pas de chez soi à moins que

chez soi ne soit devenu la bouche d'un requin

on ne court pas vers la frontière

avant d'avoir vu sa ville entière s’y ruer

et ses voisins cavaler encore plus vite

déglutissant le goût du sang

et ce garçon avec qui on était à l'école

aux baisers qui donnaient le vertige près de la vieille conserverie

qui porte à présent un fusil plus long que son propre corps

on perd son domicile le jour où

il ne permet plus d'y demeurer

 

personne ne quitte sa patrie sans que sa patrie ne l'expulse

l'incendie soufflant sous les pieds

le sang bouillant dans l'estomac

ce n'est pas quelque chose qu'on aurait imaginé faire

avant la menace d'une lame brûlante sous le cou

et quand bien même encore on emporterait son hymne à voix basse

que déchirer son passeport dans des toilettes d'aéroport

en sanglotant pour chaque bouchée de papier

rendra bien clair alors qu'on n'y reviendra plus

 

car il faut bien comprendre

que nul ne pousse ses enfants sur un bateau

sans que la mer ne soit plus sûre que le sol

nul ne se brûle les paumes sous les trains

accroché en dessous des wagons

ni ne survit jours et nuits dans le ventre d'une remorque

en bouffant du papier-journal sans que la distance

ne signifie quelque chose d'autre qu'un voyage

nul ne s'habitue à ramper sous les grillages

nul ne veut être battu

ni plaint

 

personne ne préfère les camps de réfugiés

ni les fouilles à nu qui laissent les chairs à vif

ni la prison

bien que la prison vaille toujours mieux

qu'une ville en feu

et qu'un seul maton dans la nuit

vaille encore mieux que tout un camion

de types qui pourraient être votre père

personne ne supporte ça

personne ne digère ça

personne n'a la peau assez épaisse

 

mais comment font tous les

rentrez chez vous les bamboulas

les réfugiés

les sales immigrés

les demandeurs d'asile

qui sucent notre pays à sec

les négros qui mendient

qui sentent bizarre

qui puent le sauvageon

qui ont tout bousillé chez eux et

qui vont foutre le bordel ici

on est chez nous

chacun chez soi

pour glisser sur les dos

sous une pluie de regards noirs

sans doute parce que leurs coups sont plus doux

qu'un bras arraché

ou bien que ces mots sont plus tendres

qu'une douzaine de mecs

entre les cuisses

ou bien que les insultes sont plus faciles à avaler

qu'un débris

qu'un os

que son corps d'enfant

en morceaux

 

je veux rentrer à la maison

mais c'est devenu la bouche d'un requin

chez moi c'est le canon d'un fusil

 

nul ne fuirait son foyer

sauf si son foyer le refoulait vers le rivage

sauf si son foyer le suppliait

de presser le pas

d'abandonner ses affaires

de ramper le désert

d'enliser l'océan

de s'y noyer

d'en sortir sauf

de s'affamer

de supplier

de renier toute fierté

car la survie seule est impérieuse

 

personne ne part de chez soi tant que

chez soi n'est pas la voix suante

qui susurre à l'oreille

va-t’en

enfuis-toi loin de moi tout de suite

je ne sais pas ce que je suis devenu

mais je sais que tu seras n'importe où

plus en sécurité qu'ici

 

 

 

 

L'original : https://www.facinghi...rsan-shire-home





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