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Voltaire au sens large du terme (1è partie, texte intégral)


8 commentaires à cette publication

#1 Povoite

Povoite

    Jonas Gunzoni

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Posté 21 décembre 2011 - 12:47

Subîmes-nous, en un siècle de craie, moins d'outrages au total que la relève galactique, en dix années de feutre ? C'est possible. Je ne suis point encore tout à fait à la retraite comme ardoise vert-de-gris mais bon, je ne les vois presque plus les bambins, j'ai été affecté en salle des profs « strictement interdite ». Moi qui fus autrefois l'instrument privilégié d'éminents pédagogues, le support de magistrales leçons de toutes sortes, à présent j'annonce les arrivées et les exclusions officielles des cancres, le menu du jour, les réunions « importantes ». Seulement, en attendant de disparaître à tout jamais au fond d'un obscur cagibinet d'histoire-géographie derrière une armoire blindée de cassettes VHS, ce qui ne saurait tarder, je tiens à témoigner que les professeurs en général ne se comportent pas autrement que leurs élèves. Chaque jour ils sont pris (par moi) les dix doigts dans la confiserie, je les observe, ils se bâfrent, ils se gargarisent de rumeurs délirantes et puis paradent, pétaradent, conspirent, s'imitent, se plaignent, s'ennuient, se méprennent, se méprisent, s'ignorent, s'épient, se jalousent, s'épuisent assez de médire. Aucune différence, c'est d'ailleurs très bien connu et facile à prouver que les maîtres sont les plus vieux écoliers du monde. (Qu'ils ont une horrible sonnerie horaire à la place du cœur qui leur fait pousser le nez et les lunettes.) A y regarder de près, l'Education nationale recrute moins des enseignants que des élèves professionnels. Par exemple, une preuve parmi tant d'autres de leur immaturité : ils ne se contentent pas de se conformer, ils vouent un véritable culte au conformisme, ils prêchent le conformisme. – Bah ! Ces prosélytes de la norme, de toutes les formes de normes, ces intégristes grisâtres, ces orateurs inouïs, ces perroquets à perruque, ces hussards un peu snobs du genou sur leur estrade, un peu attardés, si la démence précoce n'était point venue heureusement à leur secours, si l'herbe sacrée du délire n'avait point fini par sourdre de leurs méchantes oreilles d'ânes, je n'eusse sans doute jamais évoqué leurs puéripéties !

Je me souviens d'une dictée épique avec des élèves de Sixième, une classe de 27 peaux-rouges d'un mètre de haut. Ils étaient presque tous armés de double-décimètres ébréchés et bruyants, un vrai petit orchestre de guerre. Avec Monsieur Suez, le pauvre, à la baguette. Le rôle des flûtes était tenu par deux fillettes incapables de réprimer un fou rire à cause d'une mèche rebelle sur la tête du chef ; leurs larmes et leurs postillons entraient en collision avec la sueur et les postillons en colère de M. Suez (dont la voix de violoncelle déraillait quelque peu), tandis que les hautbois et les cors et les clarinettes évidemment en profitaient crescendo dans son dos pour rigoler. J'entendais assez distinctement, ici et là, des altos et des violons atroces qui regimbaient, refusant de sortir leurs trousses ou bien invoquant une énième pénurie de feuilles, la perte d'un stylo, d'une dent de lait ou d'une gomme. Je percevais encore la répétition plus ou moins mélodieuse de ces éternelles phrases de clavecin : « Monsieur, c'est quoi la date ? », « Monsieur, est-ce qu'on saute des lignes ? ». Enfin l'ensemble était rythmé par les tambours et les triangles qu'on imagine, sachant que tout, lorsqu'on se prépare à affronter une dictée, peut servir de xylophone, de grosse caisse et même de cymbale : les tables, les chaises, les classeurs, les radiateurs, les fenêtres, les tronches des autres.

Me faisant honneur, Monsieur Suez n'imaginait certes pas tout ce que deux rétroviseurs articulés aux montures de ses lunettes eussent pu lui apprendre. (Dieureusement il ne lui vint jamais à l'idée, non plus, de me remplacer par un miroir !) Cependant qu'il inscrivait au tableau la date, l'intitulé de la séance et le titre de l'extrait choisi, trois galopins démarrèrent au même moment une compétition de smurf et de grimaces. Leur chorégraphie improvisée ressemblait à une danse rituelle, à une imitation d'automates, je ne sais, à une espèce de prière « tectonique » en vue d'obtenir soit la protection amicale de la déesse Ornicar, soit carrément le soutien de saint Expédit ; elle cessa lorsquand M. Suez se retourna, en un éclair, de rien n'était (comme si). Le bonhomme n'y vit que du feu. Pendant dix minutes, après, il exigea le silence, un silence « complet », « total », « absolu » et j'en passe, mais bon tout le monde ne parlait plus que de Michael Jackson. Il leur expliqua pour la cinquième fois le bon déroulement de l'exercice. En vain. Comme quoi le silence n'était pas qu'un simple mot. En vain. Comme quoi il fallait impérativement se taire, ne plus parler, fermer sa bouche, stop, grand-ouvrir ses oreilles pour entendre, c'est-à-dire pour comprendre. En vain. Rien à fichtre. Ce fut alors que M. Suez, qui passait dans les rangs, remarqua que près d'un tiers des gamins avaient écrit « dicté » ou même « dicter » ; il offrit aussitôt d'ôter deux points aux élèves qui n'orthographieraient pas « dictée » correctement : trois sur huit acceptèrent de s'amender. Il réitéra donc sa menace en regardant tour à tour chacun des cinq récalcitrants, les invitant à comparer ce qu'ils avaient écrit avec ce qui était noté au tableau, et finit bon mal an par obtenir satisfaction, pour ne pas dire « réparation ». Evidemment, pendant ce temps-là, un hurluberlu se demanda à voix haute s'il fallait sauter combien de lignes exactement, mais bon ce fut le choeur des chouchous, exaspéré, qui lui souffla la réponse : « Ta gueule !!! » – « Inutile de me demander... Inutile de me demander de répéter, commença M. Suez, car bon, si vous êtes en retard, si jamais vous avez raté quelques mots ou une phrase, si... vous n'avez qu'à laisser de la place, suffisamment de place pour compléter votre texte... quand je le relirai, après, ensuite, à la fin... Mais, je le répète, je me vais me répéter et relire plusieurs fois chaque phrase... et même... et même chaque morceau de phrase, ne vous inquiétez pas. Alors inutile de me demander de... de... de répéter, c'est bien compris ?


  • Monsieur ! Monsieur ! Enzo il a pété !


  • Enzo ?


  • C'est pas vrai, Monsieur, j'ai seulement dit que vous n'arrêtiez pas de dire « péter », c'est tout... (rire général)


  • Bon, ça suffit tous les deux, vous me donnez vos carnets de liaison.


  • On a rien fait, Monsieur ! J'ai rien fait !


  • C'est vrai, Monsieur, on a rien fait, vous ne pouvez pas ramasser nos carnets le de sans rliaison... (quelques rires forcés)


  • Très bien. Dans ce cas, je rédigerai un rapport.
Et, tandis que M. Suez réprimandait à grands coups d'archet et de baguette les autres membres cacophoniques de l'orchestre (qui ne l'avaient quand même pas attendu pour baisser d'un ton), deux carnets de liaison biscornus furent déposés comme par magie sur son bureau.


  • Léa et Mylène, saura-t-on à la fin ce qui vous fait rire ? Rien, je suppose ?... Oui ?


  • Je vous le dirai à la fin de l'heure, Monsieur.


  • Merci Léa, mais donnez-moi quand même vos carnets toutes les deux. Merci... D'ailleurs, à présent, tout le monde me donne son carnet ! Allez ! Hop ! Je ramasse tous les carnets de correspondance ! Hop, j'ai dit ! Y en a marre de ce tintamarre ! (brouhaha)
Et, tandis que M. Suez effectuait son petit hold-up, sa petite prise d'otages impromptue, il aperçut tout d'un coup son reflet drôlement hérissé dans l'une des fenêtres, une véritable corne de rhinocéros, un épi extravagant sur son crâne, qu'il tenta de lisser immédiatement avec de la salive. Et, tandis qu'il se peignait d'une main, l'enfant auquel il tendait l'autre main pour recevoir son carnet justement regardait par la fenêtre à ce moment-là, lui aussi, mais avec un tel air de rêve profond, d'abandon, que lui non plus ne pouvait voir l'impasse réelle du paysage d'automne. Et là, tandis que l'un essayait debout d'aplatir la bosse de ses cheveux et que l'autre assis dans la lune finalement semblait sur le point de retrouver peut-être ses papiers d'élève, comme le paysage d'automne resplendissait dehors en pure perte et que l'orchestre de guerre, comment dire, partait en sucette, Mylène grogna un grand coup un énorme « beuaerk ! » capable de soulever l'estomac d'un rhinocéros adulte.

#2 LeGénéralHamilton

LeGénéralHamilton

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Posté 21 décembre 2011 - 02:11

du lourd
Feuilletoniste forumique.

La Lose Music est de retour : http://casimirkubiak.musicblog.fr/

#3 Povoite

Povoite

    Jonas Gunzoni

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Posté 21 décembre 2011 - 03:02

des couilles en or pour l'heureux éditeur du meilleur poète inconnu vivant

#4 Bis-secta

Bis-secta

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Posté 22 décembre 2011 - 06:03

Il faudrait mettre ce texte au programme.

#5 Povoite

Povoite

    Jonas Gunzoni

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Posté 22 décembre 2011 - 11:20

merci gégé, merci ds.

mais bon faudra que je retravaille les dialogues encor

#6 Povoite

Povoite

    Jonas Gunzoni

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Posté 23 décembre 2011 - 09:49

- Que se passe-t-il, Mylène ?
M. Suez, qui avait eu peur, dut faire un effort de malade pour conserver un semblant de sang-froid. Lui aussi avait une terrible furieuse envie de crier. Mais son regard heurta par hasard un coin de ciel orangé particulièrement déchirant, avec dentelle de nuée parme et corneilles, Dieu sait pourquoi soudain il comprit. La petite impertinente l'avait vu cracher dans sa main droite et elle avait trouvé ça dégoûtant : « Pas question de perdre encore dix minutes avec un débat sans queue ni tête sur l'hygiène des chats et des hommes, pas question d'attendre sa réponse » fut sa pensée.
- Mylène, finalement je ne veux pas l'entendre tout de suite ton explication, toi aussi tu viendras me voir à la fin de l'heure.
- Monsieur ! Monsieur ! Pourquoi vous disez « toi aussi » ? demanda Enzo, contrefaisant visiblement l'inquiétude.
- Tu sais très bien que t'es pas concerné, Enzo, alors arrête.
M. Suez s'était fait voler sa réplique par Maxime Boivin, l'un des trois danseurs, le plus fort en grimaces, l'ennemi n°1 d'Enzo. Et la passe d'armes fut remarquée. Mylène, de son côté, avait déjà affranchi ses proches voisines qui louchaient sur ses grosses mains poilues, brûlantes de savoir si tous les carnets de liaison allaient ou non être « contaminés » par la bave de Suez... Ouh là là. Il était temps de lancer la dictée.

#7 zarha

zarha

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Posté 02 janvier 2012 - 11:55

la dictée! la dictée!

#8 zarha

zarha

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Posté 18 mars 2012 - 11:53

;) (je pe le feire!)

#9 Joe

Joe

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Posté 04 avril 2012 - 09:57

c'est frappant même exubérant ajoute encore un peu de folie de réalisme poético-syncrétisme crétiniste jusqu'à l'extase extatique
vive la p o e s i e




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