Je me souviens d'une dictée épique avec des élèves de Sixième, une classe de 27 peaux-rouges d'un mètre de haut. Ils étaient presque tous armés de double-décimètres ébréchés et bruyants, un vrai petit orchestre de guerre. Avec Monsieur Suez, le pauvre, à la baguette. Le rôle des flûtes était tenu par deux fillettes incapables de réprimer un fou rire à cause d'une mèche rebelle sur la tête du chef ; leurs larmes et leurs postillons entraient en collision avec la sueur et les postillons en colère de M. Suez (dont la voix de violoncelle déraillait quelque peu), tandis que les hautbois et les cors et les clarinettes évidemment en profitaient crescendo dans son dos pour rigoler. J'entendais assez distinctement, ici et là, des altos et des violons atroces qui regimbaient, refusant de sortir leurs trousses ou bien invoquant une énième pénurie de feuilles, la perte d'un stylo, d'une dent de lait ou d'une gomme. Je percevais encore la répétition plus ou moins mélodieuse de ces éternelles phrases de clavecin : « Monsieur, c'est quoi la date ? », « Monsieur, est-ce qu'on saute des lignes ? ». Enfin l'ensemble était rythmé par les tambours et les triangles qu'on imagine, sachant que tout, lorsqu'on se prépare à affronter une dictée, peut servir de xylophone, de grosse caisse et même de cymbale : les tables, les chaises, les classeurs, les radiateurs, les fenêtres, les tronches des autres.
Me faisant honneur, Monsieur Suez n'imaginait certes pas tout ce que deux rétroviseurs articulés aux montures de ses lunettes eussent pu lui apprendre. (Dieureusement il ne lui vint jamais à l'idée, non plus, de me remplacer par un miroir !) Cependant qu'il inscrivait au tableau la date, l'intitulé de la séance et le titre de l'extrait choisi, trois galopins démarrèrent au même moment une compétition de smurf et de grimaces. Leur chorégraphie improvisée ressemblait à une danse rituelle, à une imitation d'automates, je ne sais, à une espèce de prière « tectonique » en vue d'obtenir soit la protection amicale de la déesse Ornicar, soit carrément le soutien de saint Expédit ; elle cessa lorsquand M. Suez se retourna, en un éclair, de rien n'était (comme si). Le bonhomme n'y vit que du feu. Pendant dix minutes, après, il exigea le silence, un silence « complet », « total », « absolu » et j'en passe, mais bon tout le monde ne parlait plus que de Michael Jackson. Il leur expliqua pour la cinquième fois le bon déroulement de l'exercice. En vain. Comme quoi le silence n'était pas qu'un simple mot. En vain. Comme quoi il fallait impérativement se taire, ne plus parler, fermer sa bouche, stop, grand-ouvrir ses oreilles pour entendre, c'est-à-dire pour comprendre. En vain. Rien à fichtre. Ce fut alors que M. Suez, qui passait dans les rangs, remarqua que près d'un tiers des gamins avaient écrit « dicté » ou même « dicter » ; il offrit aussitôt d'ôter deux points aux élèves qui n'orthographieraient pas « dictée » correctement : trois sur huit acceptèrent de s'amender. Il réitéra donc sa menace en regardant tour à tour chacun des cinq récalcitrants, les invitant à comparer ce qu'ils avaient écrit avec ce qui était noté au tableau, et finit bon mal an par obtenir satisfaction, pour ne pas dire « réparation ». Evidemment, pendant ce temps-là, un hurluberlu se demanda à voix haute s'il fallait sauter combien de lignes exactement, mais bon ce fut le choeur des chouchous, exaspéré, qui lui souffla la réponse : « Ta gueule !!! » – « Inutile de me demander... Inutile de me demander de répéter, commença M. Suez, car bon, si vous êtes en retard, si jamais vous avez raté quelques mots ou une phrase, si... vous n'avez qu'à laisser de la place, suffisamment de place pour compléter votre texte... quand je le relirai, après, ensuite, à la fin... Mais, je le répète, je me vais me répéter et relire plusieurs fois chaque phrase... et même... et même chaque morceau de phrase, ne vous inquiétez pas. Alors inutile de me demander de... de... de répéter, c'est bien compris ?
Monsieur ! Monsieur ! Enzo il a pété !
Enzo ?
C'est pas vrai, Monsieur, j'ai seulement dit que vous n'arrêtiez pas de dire « péter », c'est tout... (rire général)
Bon, ça suffit tous les deux, vous me donnez vos carnets de liaison.
On a rien fait, Monsieur ! J'ai rien fait !
C'est vrai, Monsieur, on a rien fait, vous ne pouvez pas ramasser nos carnets le de sans rliaison... (quelques rires forcés)
Très bien. Dans ce cas, je rédigerai un rapport.
Léa et Mylène, saura-t-on à la fin ce qui vous fait rire ? Rien, je suppose ?... Oui ?
Je vous le dirai à la fin de l'heure, Monsieur.
Merci Léa, mais donnez-moi quand même vos carnets toutes les deux. Merci... D'ailleurs, à présent, tout le monde me donne son carnet ! Allez ! Hop ! Je ramasse tous les carnets de correspondance ! Hop, j'ai dit ! Y en a marre de ce tintamarre ! (brouhaha)












