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L'Impasse


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#1 Tavulartiste

Tavulartiste

    Tlpsien ++

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  • Une phrase ::J'écris pour m'écrire.

Posté 10 mai 2012 - 10:22

J'habitais à l'époque dans le fin fond d'une impasse si étroite que les gouttières parvenaient à flirter ensemble à l'abri des regards discrets; j'étais alors jeune comme peut l'être une fleur au début du jour, belle, fraîche, svelte, souple et parfumée; c'était il y a de ça fort longtemps. Mes amis ne comprenaient pas pourquoi j'affectionnais mon lieu d'habitation, au fond de l'impasse de La Libération; il est vrai que je ne leur ai jamais exposé mon point de vue. Quand on réside au fond d'une impasse, dans une alcôve au dernier étage d'une ancienne maison de maître qui fait face à la rue, d'où l'on ne tourne le dos à rien, d'où l'on a une vue imprenable sur le monde, on peut se préparer à tout, surtout à la guerre qui, parfois, gronde au loin. Je vivais seul, dans une minuscule bulle de ciments et de briques, percée çà et là de quelques vitres très petites; à travers elles, j'observais avec un œil original le monde des hommes, comme s'il eût été enfermé dans une boîte faite de bois percé; et souvent, les parfums de la ville s'engouffraient dans mon étroite impasse et venaient cogner à mes fenêtres, je leur ouvrais toujours, j'aimais respirer le doux artisanat et la grave industrie, contraste olfactif entre pain et bitume chauds. Les pigeons me fournissaient en plumes, et, si le monde était ma feuille blanche, mon impasse était ma réserve d'encre d'où jaillissait sans cesse l'inspiration; j'étais un poète renommé et mes œuvres connaissaient de vifs succès. Je collectionnais les pièces d'or. Chaque semaine, mon éditeur m'envoyait un messager fort sympathique à qui j'offrais, dans une tasse, ce nouveau nectar qu'était le café, et, chaque semaine, il sortait de l'impasse avec beaucoup de feuilles non reliées, il faut dire que j'étais un genre d'esclave ou d'ouvrier au service de la poésie, docile, fervent et extrêmement productif. Je ne savais faire que cela, réfléchir, écrire. Mes journées je les passais dans mon alcôve à rêvasser, et, le reste du temps, je versais le noir de la nuit sur des morceaux de parchemins plus ou moins blancs. Le monde évoluait, le monde changeait, le monde se modernisait, et moi, humble poète dans une impasse, j'étais cette ancre qui faisait que ce monde restait à terre et ne sombrait pas dans de funestes cieux; c'était il y a de ça fort longtemps. Par foi, j'allais à l'église, car Dieu n'y était pas; les hommes lui érigeaient de belles et riches maisons, mais ils ne Lui en donnaient pas les clefs. Parfois, durant l'hiver, j'allais boire un peu d'absinthe à la taverne et je rentrais chez moi, écœuré de la peste, des chiens errants, des vilaines gens; de l'Univers. Loin de mon impasse, je n'arrivais pas à respirer pleinement, j'avais peur de mourir, j'avais peur de devenir un homme comme les autres, idiot et ivrogne; elle était mon sanctuaire où je vivais davantage de manière intellectuelle que corporelle, certes, mais j'y avais l'avantage de vivre heureux, isolé, esseulé, à l'abri du Tout; elle était une île quasi déserte au milieu des flots de la ville, de la houle des foules urbaines, et, mon alcôve, là-haut perchée, était mon promontoire, diamant prismatique au travers duquel mes yeux de poète contemplaient le spectacle ahurissant donné à chaque instant par des pantins bipèdes manipulés par je ne savais quel démon; mon impasse était mon monde, utopique, virtuel, vertueux et, si j'y étais l'esclave de la poésie, je n'en étais pas moins le tyran, de ce monde, un monarque trônant sur un coin de cailloux, de pavés, de briques et de vieux livres poussiéreux, et, comme j'y étais l'unique habitant, j'y étais aussi le peuple, servile, esclave de ma propre tyrannie; j'y étais un paradoxe.

Tavulartiste

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