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Les contemplations de Victor Hugo Oeuvre complète--- ATTENTION : CONSERVEZ CETTE LICENCE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
License ABU
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Version 1, Aout 1997
Copyright (C) 1997 Association de Bibliophiles Universels
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
--- ATTENTION : CONSERVEZ CET EN-TETE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
<IDENT contemplA>
<IDENT_AUTEURS hugov>
<IDENT_COPISTES roulleauj>
<ARCHIVE http://www.abu.org/ABU/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Les contemplations, tome premier>
<GENRE vers>
<AUTEUR Hugo, Victor>
<COPISTE Jean-Christophe Roulleau-Gallais (jgallais@arcadis.be)>
<NOTESPROD>
Cinquième édition (1858)
Version du 16/05/1997
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
I AUTREFOIS. -- 1830-1843 Cinquième édition 1858
Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis oevi Qu'est-ce que les Contemplations? C'est ce qu'on pourrait appeler, Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes Une destinée est écrite là jour à jour. Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes Ce livre contient, nous le répétons, autant l'individualité du On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes Nous venons de le dire, c'est une âme qui se raconte dans ces deux V. H. Guernesey, mars 1856.
LES CONTEMPLATIONS ------------------
Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants Passer, gonflant ses voiles, Un
rapide navire enveloppé de vents, De vagues et d'étoiles; Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux Que l'autre abîme touche, Me parler à
l'oreille une voix dont mes yeux Ne voyaient pas la bouche: -Poëte, tu fais bien! Poëte au triste front, Tu rêves près des ondes, Et tu tires
des mers bien des choses qui sont Sous les vagues profondes! La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur, Tout destin montre et nomme; Le
vent, c'est le Seigneur; l'astre, c'est le Seigneur; Le navire, c'est l'homme.- Juin 1839.
LIVRE PREMIER ------------- AURORE ------
I A MA FILLE O mon enfant, tu vois, je me soumets. Fais comme moi: vis du monde éloignée;
Heureuse? non; triomphante? jamais. -- Résignée! -- Sois bonne et douce, et lève un front pieux. Comme le jour dans les cieux met sa
flamme, Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux Mets ton âme! Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. L'heure est pour tous une chose incomplète;
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant, En est faite. Oui, de leur sort tous les hommes sont las. Pour être heureux, à tous, -- destin
morose! -- Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas! Peu de chose. Ce peu de chose est ce que, pour sa part, Dans l'univers chacun cherche et désire: Un
mot, un nom, un peu d'or, un regard, Un sourire! La gaîté manque au grand roi sans amours; La goutte d'eau manque au désert immense.
L'homme est un puits où le vide toujours Recommence. Vois ces penseurs que nous divinisons, Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons S'illuminent! Après avoir, comme fait un flambeau, Ébloui tout de leurs rayons sans nombre, Ils
sont allés chercher dans le tombeau Un peu d'ombre. Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs, Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs Nos aurores. Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas, Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes;
Une loi sort des choses d'ici-bas, Et des hommes! Cette loi sainte, il faut s'y conformer. Et la voici, toute âme y peut atteindre: Ne
rien haïr, mon enfant; tout aimer, Ou tout plaindre! Paris, octobre 1842.
II Le poëte s'en va dans les champs; il admire, Il adore, il écoute en lui-même une
lyre; Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs, Celles qui des rubis font pâlir
les couleurs, Celles qui des paons même éclipseraient les queues, Les petites fleurs
d'or, les petites fleurs bleues, Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets, De
petits airs penchés ou de grands airs coquets, Et, familièrement, car cela sied aux
belles: -Tiens! c'est notre amoureux qui passe!- disent-elles. Et, pleins de jour et
d'ombre et de confuses voix, Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois, Tous ces
vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables, Les saules tout ridés, les chênes
vénérables, L'orme au branchage noir, de mousse appesanti, Comme les ulémas quand
paraît le muphti, Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre Leurs têtes de
feuillée et leurs barbes de lierre, Contemplent de son front la sereine lueur, Et
murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rêveur! Les Roches, juin 1831.
III MES DEUX FILLES Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe, L'une pareille au cygne et
l'autre à la colombe, Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur! Voyez, la grande soeur
et la petite soeur Sont assises au seuil du jardin, et sur elles Un bouquet d'oeillets
blancs aux longues tiges frêles, Dans une urne de marbre agité par le vent, Se penche,
et les regarde, immobile et vivant, Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillons arrêté dans l'extase. La Terrasse, près Enghien, juin 1842.
IV Le firmament est plein de la vaste clarté; Tout est joie, innocence, espoir, bonheur,
bonté. Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure; Le champ sera fécond, la vigne
sera mûre; Tout regorge de sève et de vie et de bruit, De rameaux verts, d'azur
frissonnant, d'eau qui luit, Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle. Qu'a donc le
papillon? qu'a donc la sauterelle? La sauterelle à l'herbe, et le papillon l'air; Et tous
deux ont avril, qui rit dans le ciel clair. Un refrain joyeux sort de la nature entière;
Chanson qui doucement monte et devient prière. Le poussin court, l'enfant joue et danse,
l'agneau Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau, Le vieux antre, attendri,
pleure comme un visage; Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage Du poëme inouï
de la création; L'oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon; Les pins sur les
étangs dressent leur verte ombelle; Les nids ont chaud; l'azur trouve la terre belle,
Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants; Ici l'automne, ici l'été; là le
printemps. O coteaux! ô sillons! souffles, soupirs, haleines! L'hosanna des forêts, des
fleuves et des plaines, S'élève gravement vers Dieu, père du jour; Et toutes les
blancheurs sont des strophes d'amour; Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence! Le
ciel s'ouvre à ce chant comme une oreille immense. Le soir vient; et le globe à son tour
s'éblouit, Devient un oeil énorme et regarde la nuit; Il savoure, éperdu, l'immensité
sacrée, La contemplation du splendide empyrée, Les nuages de crêpe et d'argent, le
zénith, Qui, formidable, brille et flamboie et bénit, Les constellations, ces hydres
étoilées, Les effluves du sombre et du profond, mêlées A vos effusions, astres de
diamant, Et toute l'ombre avec tout le rayonnement! L'infini tout entier d'extase se
soulève. Et, pendant ce temps-là, Satan, l'envieux, rêve. La Terrasse, avril 1840.
V A ANDRÉ CHÉNIER Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier, Prendre à la prose un peu de son air
familier. André, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre. Voici pourquoi. Tout jeune
encor, tâchant de lire Dans le livre effrayant des forêts et des eaux, J'habitais un
parc sombre où jasaient des oiseaux, Où des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des
pervenches; Un jour que je songeais seul au milieu des branches, Un bouvreuil qui faisait
le feuilleton du bois M'a dit: -Il faut marcher à terre quelquefois. -La nature est un
peu moqueuse autour des hommes; -O poëte, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes, -Lui
ressembleraient mieux si tu les dégonflais. -Les bois ont des soupirs, mais ils ont des
sifflets. -L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire; L'Olympe reste grand en
éclatant de rire; -Ne crois pas que l'esprit du poëte descend -Lorsque entre deux grands
vers un mot passe en dansant. -Ce n'est pas un pleureur que le vent en démence; -Le flot
profond n'est pas un chanteur de romance; -Et la nature, au fond des siècles et des
nuits, -Accouplant Rabelais à Dante plein d'ennuis, -Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier
difforme, -Près de l'immense deuil montre le rire énorme.- Les Roches, juillet 1830.
VI LA VIE AUX CHAMPS Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, Le pauvre dans son champ, le riche en
son domaine; Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu Se sent chez lui, sentant
qu'il est partout chez Dieu. Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute. Pourtant,
si quelqu'un veut m'accompagner en route, J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit;
Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. Chaque fois qu'en mes mains un de
ces livres tombe, Volume où vit une âme et que scelle la tombe, J'y lis. Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé, Les petits -- quand on est petit, on est très-brave -- Grimpent sur mes genoux; les
grands ont un air grave; Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, Des albums,
des crayons qui viennent de Paris; On me consulte, on a cent choses à me dire, On parle,
on cause, on rit surtout; -- j'aime le rire, Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs, Qui montre en même temps des âmes
et des perles. J'admire les crayons, l'album, les nids de merles; Et quelquefois on dit quand j'ai
bien admiré: -Il est du même avis que monsieur le curé.- Puis, lorsqu'ils ont jasé
tous ensemble à leur aise, Ils font soudain, les grands s'appuyant sur ma chaise, Et les
petits toujours groupés sur mes genoux, Un silence, et cela veut dire: -Parle-nous.- Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment Ou l'idée ou le fait. Comme ils
m'aiment, ils aiment Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt Le ciel, Dieu qui
s'y cache, et l'astre qu'on y voit. Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme Il
faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme, Non pour avoir trouvé, mais pour
avoir cherché. Je dis: Donnez l'aumône au pauvre humble et penché; Recevez doucement la
leçon ou le blâme. Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme! Je leur conte la vie,
et que, dans nos douleurs, Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, Et que, dans
nos bonheurs, et que, dans nos délires, Il faut que la bonté soit au fond de nos rires;
Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité Peut tout chasser d'une âme, excepté
la bonté; Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde, Ont tort d'accuser Dieu.
Grand Dieu! nul homme au monde N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant, De dire
que c'est toi qui l'as rendu méchant; Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas
nécessaire! Je leur raconte aussi l'histoire; la misère Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin
bénir; La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir; Rome; l'antique Égypte et ses plaines
sans ombre, Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre. Lieux effrayants! tout
meurt; le bruit humain finit. Tous ces démons taillés dans des blocs de granit, Olympe
monstrueux des époques obscures, Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures, Sont
assis au désert depuis quatre mille ans; Autour d'eux le vent souffle, et les sables
brûlants Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme; La pierre mutilée a gardé
quelque forme De statue ou de spectre, et rappelle d'abord Les plis que fait un drap sur
la face d'un mort; On y distingue encor le front, le nez, la bouche, Les yeux, je ne sais
quoi d'horrible et de farouche Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux. Le voyageur
de nuit, qui passe à côté d'eux, S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,
Des géants enchaînés et muets sous des voiles. La Terrasse, août 1840.
VII RÉPONSE A UN ACTE D'ACCUSATION Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc émissaire. Dans ce chaos du siècle où
votre coeur se serre, J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers françois Sous mes pieds,
et, hideux, j'ai dit à l'ombre: -Sois!- Et l'ombre fut. -- Voilà votre réquisitoire.
Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire, Toute cette clarté s'est éteinte, et je
suis Le responsable, et j'ai vidé l'urne des nuits. De la chute de tout je suis la pioche
inepte; C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte; C'est moi que votre prose
en colère a choisi; Vous me criez: Racca; moi je vous dis: Merci! Cette marche du temps,
qui ne sort d'une église Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise; Ces grandes
questions d'art et de liberté, Voyons-les, j'y consens, par le moindre côté, Et par le
petit bout de la lorgnette. En somme, J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme;
Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis, D'autres crimes encor que vous avez omis.
Avoir un peu touché les questions obscures, Avoir sondé les maux, avoir cherché les
cures, De la vieille ânerie insulté les vieux bâts, Secoué le passé du haut jusques
en bas, Et saccagé le fond tout autant que la forme. Je me borne à ceci: je suis ce
monstre énorme, Je suis le démagogue horrible et débordé, Et le dévastateur du vieil
A B C D; Causons. Quand je sortis du collége, du thème, L'unité, des efforts de l'homme est l'attribut. Tout est la même flèche et frappe au
même but. Donc, j'en conviens, voilà, déduits en style honnête, Plusieurs de mes forfaits, et
j'apporte ma tête. Vous devez être vieux, par conséquent, papa, Pour la dixième fois
j'en fais meâ culpâ. Oui, si Beauzée est dieu, c'est vrai, je suis athée. La langue
était en ordre, auguste, époussetée, Fleur-de-lys d'or, Tristan et Boileau, plafond
bleu, Les quarante fauteuils et le trône au milieu; Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce
salon illustre, Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre, N'était que caporal:
je l'ai fait colonel; J'ai fait un jacobin du pronom personnel; Dur participe, esclave à
la tête blanchie, Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie. Vous tenez le reum
confitentem. Tonnez! J'ai dit à la narine: Eh mais! tu n'es qu'un nez! J'ai dit au
long fruit d'or: Mais tu n'es qu'une poire! J'ai dit à Vaugelas: Tu n'es qu'une
mâchoire! J'ai dit aux mots: Soyez république! soyez La fourmilière immense, et
travaillez! Croyez, Aimez, vivez! -- J'ai mis tout en branle, et, morose, J'ai jeté le
vers noble aux chiens noirs de la prose. Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi; Mieux que moi. Calliope, Euterpe au
ton transi, Polymnie, ont perdu leur gravité postiche. Nous faisons basculer la balance
hémistiche. C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front Jadis portait
toujours douze plumes en rond, Et sans cesse sautait sur la double raquette Qu'on nomme
prosodie et qu'on nomme étiquette, Rompt désormais la règle et trompe le ciseau, Et
s'échappe, volant qui se change en oiseau, De la cage césure, et fuit vers la ravine, Et
vole dans les cieux, alouette divine. Tous les mots à présent planent dans la clarté. Les écrivains ont mis la langue en
liberté. Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes, Le vrai, chassant l'essaim
des pédagogues tristes, L'imagination, tapageuse aux cent voix, Qui casse des carreaux
dans l'esprit des bourgeois; La poésie au front triple, qui rit, soupire Et chante,
raille et croit; que Plaute et Shakspeare Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le
mob; Qui verse aux nations la sagesse de Job Et la raison d'Horace à travers sa démence;
Qu'enivre de l'azur la frénésie immense, Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
Monte à l'éternité par les degrés du temps, La muse reparaît, nous reprend, nous
ramène, Se remet à pleurer sur la misère humaine, Frappe et console, va du zénith au
nadir, Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir Son vol, tourbillon, lyre,
ouragan d'étincelles, Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes. Le mouvement complète ainsi son action. Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre; Dans le mot palpitant le
lecteur la sent vivre; Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit, Sa langue est
déliée ainsi que son esprit. Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes. Elle
ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes, L'un sur le citoyen, l'autre sur le
penseur. Elle prend par la main la Liberté, sa soeur, Et la fait dans tout homme entrer
par tous les pores. Les préjugés, formés, comme les madrépores, Du sombre entassement
des abus sous les temps, Se dissolvent au choc de tous les mots flottants, Pleins de sa
volonté, de son but, de son âme. Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame;
Elle est l'expression, elle est le sentiment, Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
Elle entre aux profondeurs du langage insondable; Elle souffle dans l'art, porte-voix
formidable; Et, c'est Dieu qui le veut, après avoir rempli De ses fiertés le peuple,
effacé le vieux pli Des fronts, et relevé la foule dégradée, Et s'être faite droit,
elle se fait idée! Paris, janvier 1834.
VIII SUITE Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en
l'écrivant; La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure, Frémit sur le papier quand
sort cette figure, Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu, Face de l'invisible,
aspect de l'inconnu; Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre; Montant et
descendant dans notre tête sombre, Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;
Formule des lueurs flottantes du cerveau. Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des
choses. Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, Ou font gronder le vers,
orageuse forêt. Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret. Le mot veut, ne veut pas,
accourt, fée ou bacchante, S'offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante Ou
Charles-Neuf qui rime, il recule hagard; Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
De quelque mot profond tout homme est le disciple; Toute force ici-bas à le mot pour
multiple; Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref, Le creux du crâne humain lui
donne son relief; La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle; Ce qu'un mot ne
sait pas, un autre le révèle; Les mots heurtent le front comme l'eau le récif; Ils
fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif Des griffes ou des mains, et quelques uns
des ailes; Comme en un âtre noir errent des étincelles, Rêveurs, tristes, joyeux,
amers, sinistres, doux, Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous; Les mots sont
les passants mystérieux de l'âme. Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme; Chacun d'eux du cerveau garde une
région; Pourquoi? c'est que le mot s'appelle Légion; C'est que chacun, selon l'éclair
qui le traverse, Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse; C'est que de ce troupeau
de signes et de sons Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons, Naissent les
cris, les chants, les soupirs, les harangues, C'est que, présent partout, nain caché
sous les langues, Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit; Et, de même que
l'homme est l'animal où vit L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée, C'est que
Dieu fait du mot la bête de l'idée. Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris,
Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe. De l'océan pensée il est le noir polype.
Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou, Quand saint Jean à Patmos écrit sur son
genou, On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges, Des mots monstres ramper
dans ces oeuvres prodiges. O main de l'impalpable! ô pouvoir surprenant! Mets un mot sur un homme, et l'homme
frissonnant Sèche et meurt, pénétré par la force profonde; Attache un mot vengeur au
flanc de tout un monde, Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud, Ses lois, ses
moeurs, ses dieux, s'écroule sous le mot. Cette toute-puissance immense sort des bouches.
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches Le mot dévore, et rien ne
résiste à sa dent. A son haleine, l'âme et la lumière aidant, L'obscure énormité
lentement s'exfolie. Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie; Caton a dans les
reins cette syllabe: NON. Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon, Ont ce mot
flamboyant qui luit sous leur paupière: ESPÉRANCE! -- Il entr'ouvre une bouche de pierre
Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit, Et voilà que don Juan pétrifié
pâlit! Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue. Il frappe, il blesse, il
marque, il ressuscite, il tue; Nemrod dit: -Guerre!- alors, du Gange à l'Illissus, Le fer
luit, le sang coule. -Aimez-vous!- dit Jésus. Et se mot à jamais brille et se
réverbère Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère, Dans les cieux, sur les
fleurs, sur l'homme rajeuni, Comme le flamboiement d'amour de l'infini! Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle, Le premier homme dit la
première parole, Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit, Rencontra dans les cieux
la lumière, et lui dit: -Ma soeur! -Envole-toi! plane! sois éternelle! Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue! Quand l'erreur fait un noeud
dans l'homme, il le dénoue. Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr. Il sort
d'une trompette, il tremble sur un mur, Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule. Il
s'incorpore au peuple, étant lui-même foule. Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu,
feu; Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu. Jersey, juin 1855.
IX Le poëme éploré se lamente; le drame Souffre, et par vingt acteurs répand à flots
son âme; Et la foule accoudée un moment s'attendrie, Puis reprend: -Bah! l'auteur est un
homme d'esprit, -Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres, -Rit de nous voir
pleurer leurs maux imaginaires. -Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.- La foule
a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur Souffre de sa pensée et se brûle à sa
flamme. Le poëte a saigné le sang qui sort du drame; Tous ces êtres qu'il fait
l'étreignent de leurs noeuds; Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux; Dans sa
création le poëte tressaille; Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre, il
travaille, Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met Dans son drame, et,
sculpteur, seul sur son noir sommet Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée; Il y
renaît sans cesse, et ce songeur qui crée Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot,
Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclôt. Dans sa genèse immense et vraie, une et
diverse, Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse, Sans épuiser son flanc d'où
sort une clarté. Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité. Il est génie,
étant, plus que les autres, homme. Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome; Son
front des vieux Catons porte le mâle ennui. Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet,
c'est lui Que le fantôme attend sur l'âpre plate-forme, Pendant qu'à l'horizon surgit
la lune énorme. Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant; Il rit: oui, peuple, il
râle! Avec Ulysse errant, Homère éperdu fuit dans la brume marine. Saint Jean
frissonne: au fond de sa sombre poitrine, L'Apocalypse horrible agite son tocsin. Eschyle!
Oreste marche et rugit dans ton sein, Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée, Sur
ton crâne géant qu'est cloué Prométhée. Paris, janvier 1834.
X A MADAME D. G. DE G. Jadis je vous disais: -- Vivez, régnez, Madame! Le salon vous attend! le succès vous
réclame! Le bal éblouissant pâlit quand vous partez! Soyez illustre et belle! aimez!
riez! chantez! Vous avez la splendeur des astres et des roses! Votre regard charmant, où
je lis tant de choses, Commente vos discours légers et gracieux. Ce que dit votre bouche
étincelle en vos yeux. Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme, Qu'ils versent
une perle et non pas une larme. Même quand vous rêvez, vous souriez encor, Vivez,
fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or! Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
Morte, et transfigurée, et je vous dis: -- Poëte! Viens me chercher! Archange! être
mystérieux! Fais pour moi transparents et la terre et les cieux! Révèle-moi, d'un mot
de ta bouche profonde, La grande énigme humaine et le secret du monde! Confirme en mon
esprit Descarte ou Spinosa! Car tu sais le vrai nom de celui qui perça, Pour que nous
puissions voir sa lumière sans voiles, Ces trous du noir plafond qu'on nomme les
étoiles! Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants; Car ta lyre invisible a de
sublimes chants! Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure, T'épouvante et te
plaît; car la sainte nature, La nature éternelle, et les champs, et les bois, Parlent de
ta grande âme avec leur grande voix! Paris, 1840. - Jersey, 1855.
XI LISE J'avais douze ans; elle en avait bien seize. Elle était grande, et, moi, j'étais
petit. Pour lui parler le soir plus à mon aise, Moi, j'attendais que sa mère sortit;
Puis je venais m'asseoir près de sa chaise Pour lui parler le soir plus à mon aise. Que de printemps passés avec les fleurs! Que de feux morts, et que de tombes closes!
Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs? Se souvient-on qu'il fut jadis des roses? Elle
m'aimait. Je l'aimais. Nous étions Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons. Dieu l'avait faite ange, fée et princesse. Comme elle était bien plus grande que moi,
Je lui faisais des questions sans cesse Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi? Et, par
moments, elle évitait, craintive, Mon oeil rêveur qui la rendait pensive. Puis j'étalais mon savoir enfantin, Mes jeux, la balle et la toupie agile; J'étais
tout fier d'apprendre le latin; Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile; Je bravais
tout; rien ne me faisait mal; Je lui disais: Mon père est général. Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise Dans le latin, qu'on épèle en
rêvant; Pour lui traduire un verset, à l'église, Je me penchais sur son livre souvent.
Un ange ouvrait sur nous son aile blanche Quand nous étions à vêpres le dimanche. Elle disait de moi: C'est un enfant! Je l'appelais mademoiselle Lise; Pour lui traduire
un psaume, bien souvent, Je me penchais sur son livre à l'église; Si bien qu'un jour,
vous le vîtes, mon Dieu! Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu. Jeunes amours, si vite épanouies, Vous êtes l'aube et le matin du coeur. Charmez
l'enfant, extases inouïes! Et, quand le soir vient avec la douleur, Charmez encor nos
âmes éblouies, Jeunes amours, si vite évanouies! Mai 1843.
XII VERE NOVO Comme le matin rit sur les roses en pleurs! Oh! les charmants petits amoureux qu'ont
les fleurs! Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches Qu'un éblouissement
de folles ailes blanches Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant, Se
rouvrant, dans un vaste et doux frémissement. O printemps! quand on songe à toutes les
missives Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives, A ces coeurs confiés au
papier, à ce tas De lettres que le feutre écrit au taffetas, Au message d'amour,
d'ivresse et de délire Qu'on reçoit en avril et qu'en met l'on déchire, On croit voir
s'envoler, au gré du vent joyeux, Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les
cieux, Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme, Et courir à la fleur en
sortant de la femme, Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons De tous les
billets doux, devenus papillons. Mai 1831.
XIII A PROPOS D'HORACE Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues! Philistins! magisters! je vous
hais, pédagogues! Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété, Vous niez
l'idéal, la grâce et la beauté! Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles!
Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles! Car vous enseignez tout, et vous ignorez
tout! Car vous êtes mauvais et méchants! -- Mon sang bout Rien qu'à songer au temps
où, rêveuse bourrique, Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique! Que d'ennuis!
de fureurs! de bêtises! -- gredins! -- Que de froids châtiments et que de chocs
soudains! -Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!- Je regardais le monstre aux
ongles noirs de crasse, Et je balbutiais: -Monsieur... -- Pas de raisons! -Vingt fois
l'ode à Panclus et l'épître aux Pisons!- Or j'avais justement, ce jour là, -- douce
idée. Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée, -- Un rendez-vous avec la fille du
portier. Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier! Je devais, en parlant
d'amour, extase pure! En l'enivrant avec le ciel et la nature, La mener, si le temps
n'était pas trop mauvais, Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais! Rêve heureux!
je voyais, dans ma colère bleue, Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue, Et
j'entendais, parmi le thym et le muguet, Les vagues violons de la mère Saguet! O douleur!
furieux, je montais à ma chambre, Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre;
Et, là, je m'écriais: -- Horace! ô bon garçon! Puis j'ajoutais, farouche: -- O cancres! qui mettez Et ma rage croissant, je reprenais: -- Maudits, Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier. Le monologue avait le temps de varier. Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,
Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme. Après l'abbé Tuet, je maudissais
Bezout; Car, outre les pensums où l'esprit se dissout, J'étais alors en proie à la
mathématique. Temps sombre! Enfant ému du frisson poétique, Pauvre oiseau qui heurtais
du crâne mes barreaux, On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux; On me
faisait de force ingurgiter l'algèbre; On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre; On
me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec, Sur l'affreux chevalet des X et des Y; Hélas!
on me fourrait sous les os maxillaires Le théorème orné de tous ses corollaires; Et je
me débattais, lugubre patient Du diviseur prêtant main-forte au quotient. De là mes
cris. Un jour, quand l'homme sera sage, Paris, mai 1831.
XIV A GRANVILLE, EN 1836 Voie juin. Le moineau raille Dans les champs les amoureux; Le rossignol de muraille
Chante dans son nid pierreux. Les herbes et les branchages, Pleins de soupirs et d'abois, Font de charmants
rabâchages Dans la profondeur des bois. La grive et la tourterelle Prolongent, dans les nids sourds, La ravissante querelle Des
baisers et des amours. Sous les treilles de la plaine, Dans l'antre où verdit l'osier, Virgile enivre
Silène, Et Rabelais Grandgousier. O Virgile, verse à boire! Verse à boire, ô Rabelais! La forêt est une gloire; LA
caverne est un palais! Il n'est pas de lac ni d'île Qui ne nous prenne au gluau, Qui n'improvise une idylle,
Ou qui ne chante un duo. Car l'amour chasse aux bocages, Et l'amour pêche aux ruisseaux, Car les belles sont
les cages Dont nos coeurs sont les oiseaux. De la source, sa cuvette, La fleur, faisant son miroir, Dit: -Bonjour,- à la fauvette,
Et dit au hibou: -Bonsoir.- Le toit espère la gerbe, Pain d'abord et chaume après; La croupe du boeuf dans
l'herbe Semble un mont dans les forêts. L'étang rit à la macreuse, Le pré rit au loriot, Pendant que l'ornière creuse
Gronde le lourd chariot. L'or fleurit en giroflée; L'ancien zéphir fabuleux Souffle avec sa joue enflée Au
fond des nuages bleus. Jersey, sur l'onde docile, Se drape d'un beau ciel pur, Et prend des airs de Sicile
Dans un grand haillon d'azur. Partout l'églogue est écrite: Même en la froide Albion, L'air est plein de
Théocrite, Le vent sait par coeur Bion, Et redit, mélancolique, La chanson que fredonna Moschus, grillon bucolique De la
cheminée Etna. L'hiver tousse, vieux phtisique, Et s'en va; la brume fond; Les vagues font la musique
Des vers que les arbres font. Toute la nature sombre Verse un mystérieux jour; L'âme qui rêve a plus d'ombre Et la
fleur a plus d'amour. L'herbe éclate en pâquerettes; Les parfums, qu'on croit muets, Content les peines
secrètes Des liserons aux bleuets. Les petites ailes blanches Sur les eaux et les sillons S'abattent en avalanches; Il
neige des papillons. Et sur la mer, qui reflète L'aube au sourire d'émail, La bruyère violette Met au
vieux mont un camail; Afin qu'il puisse, à l'abîme Qu'il contient et qu'il bénit, Dire sa messe sublime
Sous sa mitre de granit. Granville, juin 1836.
XV LA COCCINELLE Elle me dit: -Quelque chose -Me tourmente.- Et j'aperçus Son cou de neige, et dessus,
Un petit insecte rose. J'aurais dû, -- mais, sage ou fou, A seize ans, on est farouche, -- Voir le baiser sur
sa bouche Plus que l'insecte à son cou. On eût dit un coquillage; Dos rose et taché de noir. Les fauvettes pour nous voir Se
penchaient dans le feuillage. Sa bouche fraîche était là; Je me courbai sur la belle, Et je pris la coccinelle;
Mais le baiser s'envola. -Fils, apprends comme on me nomme,- Dit l'insecte du ciel bleu; -Les bêtes sont au bon
Dieu, -Mais la bêtise est à l'homme.- Paris, mai 1830.
XVI VERS 1820 Denise, ton mari, notre vieux pédagogue, Se promène; il s'en va troubler la fraîche
églogue Du bel adolescent Avril dans la forêt; Tout tremble et tout devient pédant,
dès qu'il paraît: L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade; Le vent fait sa
tartine, et l'arbre sa tirade; L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit, Déclame
le récit de Théramène, et dit: Son front large est armé de cornes menaçantes. Denise, cependant, tu rêves et tu chantes, A l'âge où l'innocence ouvre sa vague
fleur; Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur, Sans crainte et sans désir, tu
vois, à l'heure où rentre L'étudiant en classe et le docteur dans l'antre, Venir à
toi, montant ensemble l'escalier, L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier.
XVII A M. FROMENT MEURICE Nous sommes frères: la fleur Par deux arts peut être faite. Le poëte est ciseleur;
Le ciseleur est poëte. Poëtes ou ciseleurs, Par nous l'esprit se révèle. Nous rendons les bons meilleurs,
Tu rends la beauté plus belle. Sur son bras ou sur son cou, Tu fais de tes rêveries, Statuaire du bijou, Des palais
de pierreries! Ne dis pas: -Mon art n'est rien...- Sors de la route tracée, Ouvrier magicien, Et
mêle à l'or la pensée! Tous les penseurs, sans chercher Qui finit ou qui commence, Sculptent le même rocher:
Ce rocher, c'est l'art immense. Michel-Ange, grand vieillard, En larges blocs qu'il nous jette, Le fait jaillir au
hasard; Benvenuto nous l'émiette. Et, devant l'art infini, Dont jamais la loi ne change, La miette de Cellini Vaut le
bloc de Michel-Ange. Tout est grand; sombre ou vermeil, Tout feu qui brille est une âme. L'étoile vaut le
soleil; L'étincelle vaut la flamme. Paris, octobre 1841.
XVIII LES OISEAUX Je rêvais dans un grand cimetière désert; De mon âme et des morts j'écoutais le
concert, Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe. Dieu veut que ce qui naît
sorte de ce qui tombe. Et l'ombre m'emplissait. Autour de moi, nombreux, Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant, Criant, et regardant de travers le
géant, Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage, M'arrêta brusquement par la
manche au passage, Et me dit: -- Ces oiseaux sont dans leur fonction. Laisse-les. Nous
avons besoin de ce rayon. Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière. Homme, ils sont
la gaîté de la nature entière; Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté A
l'astre, son sourire au matin enchanté; Partout où rit un sage, ils lui prennent sa
joie, Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie; Ils emplissent leurs becs des
cris des écoliers; A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers, Ils vont
pillant la joie en l'univers immense. Ils ont cette raison qui te semble démence. Ils ont
pitié de nous qui loin d'eux languissons; Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de
chansons; D'églogues, de baisers, de tous les commérages Que les nids en avril font sous
les verts ombrages, Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants, Nous jeter tout
cela dans nos trous effrayants; Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière, Vider
dans notre nuit toute cette lumière! Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:
-Les voilà!- tout s'émeut, pierres, tertres, gazons; Le moindre arbrisseau parle, et
l'herbe est en extase; Le saule pleureur chante en achevant sa phrase; Ils confessent les
ifs, devenus babillards; Ils jasent de la vie avec les corbillards; Des linceuls trop
pompeux ils décrochent l'agrafe; Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe; Et,
moi qui suis ici le vieux chardon boudeur, Devant qui le mensonge étale sa laideur, Et ne
se gène pas, me traitant comme un hôte, Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute
L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau, Ils fassent éclater de rire le tombeau.
Paris, mai 1835.
XIX VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS Je ne songeais pas à Rose; Rose au bois vint avec moi; Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi. J'étais froid comme les marbres; Je marchais à pas distraits; Je parlais des fleurs,
des arbres; Son oeil semblait dire: -Après?- La rosée offrait ses perles, Les taillis ses parasols; J'allais; j'écoutais les
merles, Et Rose les rossignols. Moi, seize ans, et l'air morose; Elle vingt; ses yeux brillaient. Les rossignols
chantaient Rose Et les merles me sifflaient. Rose, droite sur ses hanches, Leva son beau bras tremblant Pour prendre une mûre aux
branches; Je ne vis pas son bras blanc. Une eau courait, fraîche et creuse Sur les mousses de velours; Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds. Rose défit sa chaussure, Et mit, d'un air ingénu, Son petit pied dans l'eau pure; Je
ne vis pas son pied nu. Je ne savais que lui dire; Je la suivais dans le bois, La voyant parfois sourire Et
soupirer quelquefois. Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois sourds. -Soit; n'y pensons
plus!- dit-elle. Depuis, j'y pense toujours. Paris, juin 1831.
XX A UN POËTE AVEUGLE Merci, poëte! -- au seuil de mes lares pieux, Comme un hôte divin, tu viens et te
dévoiles; Et l'auréole d'or de tes vers radieux Brille autour de mon nom comme un cercle
d'étoiles. Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté. Le poëte des sens perce la triste
brume; L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté. Quand l'oeil du corps s'éteint,
l'oeil de l'esprit s'allume. Paris, mai 1842.
XXI Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Assise, les pieds nus, parmi les
joncs penchants; Moi qui passais par là, je crus voir une fée, Et je lui dis: Veux-tu
t'en venir dans les champs? Elle me regarda de ce regard suprême Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime, Veux-tu nous en aller sous les arbres
profonds? Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive; Elle me regarda pour la seconde fois, Et
la belle folâtre alors devint pensive. Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
Comme l'eau caressait doucement le rivage! Je vis venir à moi, dans les grands roseaux
verts, La belle fille heureuse, effarée et sauvage, Ses cheveux dans ses yeux, et riant
au travers. Mont.-l'Am., juin 183...
XXII LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE La chose fut exquise et fort bien ordonnée. C'était au mois d'avril, et dans une
journée Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès. Thérèse la duchesse à
qui je donnerais, Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde, Quand elle ne serait
que Thérèse la blonde; Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant, Nous avait conviés
dans son jardin charmant. On était peu nombreux. Le choix faisait la fête. Nous étions
tous ensemble et chacun tête à tête. Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés, Les Amyntas rêvant auprès des
Léonores, Les marquises riant avec les monsignores; Et l'on voyait rôder dans les grands
escaliers Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers. A midi, le spectacle avec la mélodie. Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédie Est
une belle fille, et rit mieux au grand jour. Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,
Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne, Un théâtre en treillage où
grimpait une vigne. Un cintre à claire-voie en anse de panier, Cage verte où sifflait un
bouvreuil prisonnier, Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches, Les
actrices sentaient errer l'ombre des branches. On entendait au loin de magiques accords;
Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps, Pour attirer la foule aux lazzis qu'il
répète, Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette. Deux faunes soutenaient le manteau
d'Arlequin; Trivelin leur riait au nez comme un faquin. Parmi les ornements sculptés dans
le treillage, Colombine dormait dans un gros coquillage, Et, quand elle montrait son sein
et ses bras nus, On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus. Le seigneur
Pantalon, dans une niche, à droite, Vendait des limons doux sur une table étroite, Et
criait par instants: -Seigneurs, l'homme est divin. -Dieu n'avait fait que l'eau, mais
l'homme a fait le vin.- Scaramouche en un coin harcelait de sa batte Le tragique Alcantor,
suivi du triste Arbate; Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail; Perché, jambe
pendante, au sommet du portail, Carlino se penchait, écoutant les aubades, Et son pied
ébauchait de rêveuses gambades. Le soleil tenait lieu de lustre; la saison Avait brodé de fleurs un immense gazon,
Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre. Rangés des deux côtés de l'agreste
théâtre, Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas, Les ébéniers qu'avril
charge de falbalas, De leur sève embaumée exhalant les délices, Semblaient se divertir
à faire les coulisses, Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux,
Joignaient aux violons leur murmure joyeux; Si bien qu'à ce concert gracieux et
classique, La nature mêlait un peu de sa musique. Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur, Les femmes tout amour, et le
ciel tout azur. Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne, C'était,
nonchalamment assis sur l'avant-scène, Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,
Un singe timbalier à cheval sur un chien. Rien de plus. C'était simple et beau. - Par intervalles, Le singe faisait rage et
cognait ses timbales; Puis Pierrot répliquait. -- Écoutait qui voulait. L'un faisait
apporter des glaces au valet; L'autre, galant drapé d'une cape fantasque, Parlait bas à
sa dame en lui nouant son masque; Trois marquis attablés chantaient une chanson;
Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson: Les roses pâlissaient à côté de sa
joue, Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue. Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet Que fredonnait dans l'ombre un abbé
violet. La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent; Dans les bois assombris les
sources se plaignirent. Le rossignol, caché dans son nid ténébreux, Chanta comme un
poëte et comme un amoureux. Chacun se dispersa sous les profonds feuillages; Les folles
en riant entraînèrent les sages; L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant; Et,
troublés comme on l'est en songe, vaguement, Ils sentaient par degrés se mêler à leur
âme, A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme, A leur coeur, à leurs sens,
à leur molle raison, Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon. Avril 18..
XXIII L'ENFANCE L'enfant chantait; la mère au lit exténuée, Agonisait, beau front dans l'ombre se
penchant; La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée; Et j'écoutais ce râle, et
j'entendais ce chant. L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, Ses rires et ses jeux faisaient un
charmant bruit; Et la mère, à côté de ce pauvre doux être Qui chantait tout le jour,
toussait toute la nuit. La mère alla dormir sous les dalles du cloître; Et le petit enfant se remit à
chanter... -- La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop
faible encor pour le porter. Paris, janvier 1835.
XXIV Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin, Qui, tel qu'un voyageur qui part de
grand matin, Se réveille, l'esprit rempli de rêverie, Et, dès l'aube du jour, se met à
lire et prie! A mesure qu'il lit, le jour vient lentement Et se fait dans son âme ainsi
qu'au firmament. Il voit distinctement, à cette clarté blême, Des choses dans sa
chambre et d'autres en lui-même; Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit; Et,
cependant, fermant leur bouche de leur doigt, Derrière lui, tandis que l'extase l'enivre,
Les anges souriants se penchent sur son livre. Paris, septembre 1842.
XXV UNITÉ Par-dessus l'horizon aux collines brunies, Le soleil, cette fleur des splendeurs
infinies, Se penchait sur la terre à l'heure du couchant; Une humble marguerite, éclose
au bord d'un champ, Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle, Blanche épanouissait
sa candide auréole; Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur, Regardait fixement, dans
l'éternel azur, Le grand astre épanchant sa lumière immortelle. -Et, moi, j'ai des
rayons aussi!- lui disait-elle. Granville, juillet 1836.
XXVI QUELQUES MOTS A UN AUTRE On y revient; il faut y revenir moi-même. Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et
je l'aime. Certe, on me laisserait en paix, passant obscur, Si je ne contenais, atome de
l'azur, Un peu du grand rayon dont notre époque est faite. Hier le citoyen, aujourd'hui le poëte; Le -romantique- après le -libéral-. --
Allons, Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons. Je suis le ténébreux par
qui tout dégénère. Sur mon autre côté lancez l'autre tonnerre. Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici Que vous me dénoncez, bonhomme, vous
aussi; Me déchirant le plus allégrement du monde, Par attendrissement pour mon enfance
blonde. Vous me criez: -Comment, Monsieur! qu'est-ce que c'est? -La stance va nu-pieds! le
drame est sans corset! -La muse jette au vent sa robe d'innocence! -Et l'art crève la
règle et dit: -C'est la croissance!- Géronte littéraire aux aboiements plaintifs, Vous
vous ébahissez, en vers rétrospectifs, Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique
Vive, et que ce petit, à qui l'Art Poétique Avec tant de bonté donna le pain et l'eau,
Devienne si pesant aux genoux de Boileau! Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et
d'ailes, Refusant de marcher derrière les modèles, Comme après les doyens marchent les
petits clercs; Vous en voyez sortir de sinistres éclairs; Horreur! et vous voilà
poussant des cris d'hyène A travers les barreaux de la Quotidienne. Vous épuisez sur moi tout votre calepin, Et le père Bouhours et le père Rapin; Et
m'écrasant avec tous les noms qu'on vénère, Vous lâchez le grand mot:
Révolutionnaire. Et, sur ce, les pédants en choeur disent: Amen! On m'empoigne; on me fait passer mon
examen; La Sorbonne bredouille et l'école griffonne; De vingt plumes jaillit la colère
bouffonne: -Que veulent ces affreux novateurs? ça des vers? -Devant leurs livres noirs,
la nuit, dans l'ombre ouverts, -Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves. -Le
Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves, -Et frémit. Par leur faute aujourd'hui tout
est mort; -L'alexandrin saisit la césure, et la mord; -Comme le sanglier dans l'herbe et
dans la sauge, -Au beau milieu du vers l'enjambement patauge; -Que va-t-on devenir?
Richelet s'obscurcit. -Il faut à toute chose un magister dixit. -Revenons à la règle,
et sortons de l'opprobre; -L'hippocrène est de l'eau; donc le beau, c'est le sobre. -Les
vrais sages ayant la raison pour lien, -Ont toujours consulté, sur l'art, Quintilien;
-Sur l'algèbre, Leibnitz; sur la guerre, Végèce.- Quand l'impuissance écrit, elle signe: Sagesse. Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point Ce qu'à d'autres j'ai dit sans leur
montrer le poing. Eh bien, démasquons-nous! c'est vrai, notre âme est noire; Sortons du
domino nommé forme oratoire. On nous a vus, poussant vers un autre horizon La langue,
avec la rime entraînant la raison, Lancer au pas de charge, en batailles rangées, Sur
Laharpe éperdu, toutes ces insurgées. Nous avons au vieux style attaché ce brûlot:
Liberté! Nous avons, dans le même complot, Mis l'esprit, pauvre diable, et le mot,
pauvre hère; Nous avons déchiré le capuchon, la haire, Le froc, dont on couvrait
l'Idée aux yeux divins. Tous on fait rage en foule. Orateurs, écrivains, Poëtes, nous
avons, du doigt avançant l'heure, Dit à la rhétorique: -- Allons, fille majeure, Lève
les yeux! -- et j'ai, chantant, luttant, bravant, Tordu plus d'une grille au parloir du
couvent; J'ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame; Pirates, nous avons, à
la voile, à la rame, De la triple unité pris l'aride archipel; Sur l'Hélicon tremblant
j'ai battu le rappel. Tout est perdu! le vers vague sans muselière! A Racine effaré nous
préférons Molière; O pédants! à Ducis nous préférons Rotrou. Lucrèce Borgia sort
brusquement d'un trou, Et mêle des poisons hideux à vos guimauves; Le drame échevelé
fait peur à vos fronts chauves; C'est horrible! oui, brigand, jacobin, malandrin, J'ai
disloqué ce grand niais d'alexandrin; Les mots de qualité, les syllabes marquises,
Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises, Faisaient la bouche en coeur et ne
parlant qu'entre eux, J'ai dit aux mots d'en bas: Manchots, boiteux, goîtreux,
Redressez-vous! planez, et mêlez-vous, sans règles, Dans la caverne immense et farouche
des aigles! J'ai déjà confessé ce tas de crimes-là; Oui, je suis Papavoine,
Érostrate, Attila: Après? Emportez-vous, et criez à la garde, L'âge -- c'est là souvent toute notre sagesse - A beau vous bougonner tout bas: -Vous
avez tort, -Vous vous ferez tousser si vous criez si fort; -Pour quelques nouveautés
sauvages et fortuites, -Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites. -Ces gens-ci
vont leur train; qu'est-ce que ça vous fait? -Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous
chauffait. -Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage? -Ce siècle est libéral
comme vous fûtes page. -Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux, -Soufflez votre
chandelle, et tournez-lui le dos! -Qu'est l'âme du vrai sage? Une sourde-muette. -Que
vous importe, à vous, que tel ou tel poëte, -Comme l'oiseau des cieux, veuille avoir sa
chanson; -Et que tel garnement du Pinde, nourrisson -Des Muses, au milieu d'un bruit de
corybante, -Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante?- Vous n'en tenez nul compte, et vous n'écoutez rien. Voltaire, en vain, grand homme et
peu voltairien, Vous murmure à l'oreille: -Ami, tu nous assommes!- -- Vous écumez! --
partant de ceci: que nous, hommes De ce temps d'anarchie et d'enfer, nous donnons L'assaut
au grand Louis juché sur vingt grands noms; Vous dites qu'après tout nous perdons notre
peine, Que haute est l'escalade et courte notre haleine; Que c'est dit, que jamais nous ne
réussirons; Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds, Que Tancrède est de
bronze et qu'Hamlet est de sable. Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable; Et,
coiffé de lauriers, d'un coup d'oeil de travers, Vous indiquez le tas d'ordures de nos
vers, Fumier où la laideur de ce siècle se guinde Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur
du Pinde; Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez: -Je vais vous balayer
moi-même!- Balayez. Paris, novembre 1834.
XXVII Oui, je suis le rêveur; je suis le camarade Des petites fleurs d'or du mur qui se
dégrade, Et l'interlocuteur des arbres et du vent. Tout cela me connaît, voyez-vous.
J'ai souvent, En mai, quand de parfums les branches sont gonflées, Des conversations avec
les giroflées; Je reçois des conseils du lierre et du bleuet. L'être mystérieux, que
vous croyez muet, Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire. J'entends ce
qu'entendit Rabelais; je vois rire Et pleurer; et j'entends ce qu'Orphée entendit. Ne
vous étonnez pas de tout ce que me dit La nature aux soupirs ineffables. Je cause Avec
toutes les voix de la métempsycose. Avant de commencer le grand concert sacré, Le
moineau, le buisson, l'eau vive dans le pré, La forêt, basse énorme, et l'aile et la
corolle, Tous ces doux instruments, m'adressent la parole; Je suis l'habitué de
l'orchestre divin; Si je n'étais songeur, j'aurais été sylvain. J'ai fini, grâce au
calme en qui je me recueille, A force de parler doucement à la feuille, A la goutte de
pluie, à la plume au rayon, Par descendre à ce point dans la création, Cet abîme où
frissonne un tremblement farouche, Que je ne fais plus même envoler une mouche! Le brin
d'herbe, vibrant d'un éternel émoi, S'apprivoise et devient familier avec moi, Et, sans
s'apercevoir que je suis là, les roses Font avec les bourdons toutes sortes de choses;
Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis, J'avance largement ma face sur les nids,
Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte, N'a pas plus peur de moi que nous n'aurions
de crainte, Nous, si l'oeil du bon Dieu regardait dans nos trous; Le lys prude me voit
approcher sans courroux, Quand il s'ouvre aux baisers du jour; la violette La plus pudique
fait devant moi sa toilette; Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr Et le frais
papillon, libertin de l'azur, Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue, Si je viens à
passer dans l'ombre, continue, Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon, Il lui dit:
-Es-tu bête! Il est de la maison.- Les Roches, août 1835.
XXVIII Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur, Esprit doux et splendide, au
rayonnement pur, Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent, Chanteur mystérieux
qu'en tressaillant écoutent Les femmes, les songeurs, les sages, les amants, Devienne
formidable à de certains moments. Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre, Où
tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre, Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire
son miel, Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel; Au milieu de cette humble
et haute poésie, Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie, Où l'on entend
couler les sources et les pleurs, Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
Volent chantant l'amour, l'espérance et la joie; Il faut que, par instants, on frissonne,
et qu'on voie Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant, Un vers fauve sortir de
l'ombre en rugissant! Il faut que le poëte, aux semences fécondes, Soit comme ces
forêts vertes, fraîches, profondes, Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
Charmantes, où soudain, l'on rencontre un lion. Paris, mai 1842.
XXIX HALTE EN MARCHANT Une brume couvrait l'horizon; maintenant, Voici le clair midi qui surgit rayonnant; Le
brouillard se dissout en perles sur les branches, Et brille, diamant, au collier des
pervenches. Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits Du hameau noir cachant
ses chaumes dans les bois; Et l'on voit tressaillir, épars dans les ramées, Le vague
arrachement des tremblantes fumées; Un ruisseau court dans l'herbe, entre deux hauts
talus, Sous l'agitation des saules chevelus; Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres
frères Qui se donnent la main des deux rives contraires, Semblent, sous le ciel bleu,
dire: A la bonne foi! L'oiseau chante son chant plein d'amour et d'effroi, Et du
frémissement des feuilles et des ailes L'étang luit sous le vol des vertes demoiselles.
Un bouge est là, montrant dans la sauge et le thym Un vieux saint souriant parmi des
brocs d'étain, Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge, Que c'est peut-être un
temple ou peut-être une auberge. Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur,
Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur! Nous entrons. -Qu'avez-vous! -- Des
oeufs frais, de l'eau fraîche.- On croit voir l'humble toit effondré d'une crèche. A la
source du pré, qu'abrite un vert rideau, Une enfant blonde alla remplir sa jarre d'eau,
Joyeuse et soulevant son jupon de futaine. Pendant qu'elle plongeait sa cruche à la
fontaine, L'eau semblait admirer, gazouillant doucement, Cette belle petite aux yeux de
firmament. Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges, Pensif, je regardais un
Christ battu de verges. Eh! qu'importe l'outrage aux martyrs éclatants, Affront de tous
les lieux, crachat de tous les temps, Vaine clameur d'aveugle, éternelle huée Où la
foule toujours s'est follement ruée! Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu. Ce front noir et saignant semble fait de
ciel bleu, Et, dans l'ombre, éclairant palais, temple, masure, Le crucifix blanchit et
Jésus-Christ s'azure. La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez, Souffrez,
penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés! Le deuil sacre les saints, les sages, les
génies; La tremblante auréole éclôt aux gémonies, Et, sur ce vil marais, flotte,
lueur du ciel, Du cloaque de sang feu follet éternel. Toujours au même but le même sort
ramène: Il est, au plus profond de notre histoire humaine, Une sorte de gouffre, où
viennent, tour à tour, Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour, Les bons, les
purs, les grands, les divins, les célèbres, Flambeaux échevelés au souffle des
ténèbres; Là se sont engloutis les Dantes disparus, Socrate, Scipion, Milton, Thomas
Morus, Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes. Nuit d'où l'on voit sortir
leurs mémoires planantes! Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont déchus. De
l'exil d'Aristide, au bûcher de Jean Huss, Le genre humain pensif -- c'est ainsi que nous
sommes -- Rêve ébloui devant l'abîme des grands hommes. Ils sont, telle est la loi des
hauts destins penchant, Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant; Et, fier
Niagara dont le flot gronde et lutte, Tes pareils: ce qu'ils ont de plus beau, c'est leur
chute. Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau, Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil
manteau, Arracha de ce front tranquille une poignée De cheveux qu'inondait la sueur
résignée, Et dit: -Je vais montrer à Caïphe cela!- Et, crispant son poing noir, cet
homme s'en alla. La nuit était venue et la rue était sombre; L'homme marchait; soudain,
il s'arrêta dans l'ombre, Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions, Frémissant!
-- Il avait dans la main des rayons. Forêt de Compiègne, juin 1837.
LIVRE DEUXIÈME -------------- L'AME EN FLEUR --------------
I PREMIER MAI Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses. Je ne suis pas en train de parler
d'autres choses; Premier mai! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux, Fait soupirer les
bois, les nids, les fleurs, les loups; L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une
devise, La redit pour son compte, et croit qu'il l'improvise; Les vieux antres pensifs,
dont rit le geai moqueur, Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur;
L'atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine, Des déclarations qu'au Printemps fait
la plaine, Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant. A chaque pas du jour, dans
le bleu firmament, La campagne éperdue, et toujours plus éprise, Prodigue les senteurs,
et, dans la tiède brise, Envoie au renouveau ses baisers odorants; Tous ces bouquets,
azurs, carmins, pourpres, safrans, Dont l'haleine s'envole en murmurant: Je t'aime! Sur le
ravin, l'étang, le pré, le sillon même, Font des taches partout de toutes les couleurs;
Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs; Comme si ses soupirs et ses tendres
missives Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives, Et tous les billets doux de
son amour bavard, Avaient laissé leur trace aux pages du buvard! Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées, Chantent des triolets et des
rondeaux aux fées; Tout semble confier à l'ombre un doux secret; Tout aime, et tout
l'avoue à voix basse; on dirait Qu'au nord, au sud brûlant, au couchant, à l'aurore, La
haie en fleur, le lierre et la source sonore, Les monts, les champs, les lacs et les
chênes mouvants Répètent un quatrain fait par les quatre vents. Saint-Germain, 1er mai 18...
II Mes vers fuiraient, doux et frêles, Vers votre jardin si beau, Si mes vers avaient des
ailes, Des ailes comme l'oiseau. Il voleraient, étincelles, Vers votre foyer qui rit, Si mes vers avaient des ailes,
Des ailes comme l'esprit. Près de vous, purs et fidèles, Ils accourraient nuit et jour, Si mes vers avaient des
ailes, Des ailes comme l'amour. Paris, mars 18...
III LE ROUET D'OMPHALE Il est dans l'atrium, le beau rouet d'ivoire. La roue agile est blanche, et la
quenouille est noire; La quenouille est d'ébène incrusté de lapis. Il est dans l'atrium
sur un riche tapis. Un ouvrier d'Égine a sculpté sur la plinthe Europe, dont un dieu n'écoute pas la
plainte. Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir, Crie, et baissant les yeux,
s'épouvante de voir L'Océan monstrueux qui baise ses pieds roses. Des aiguilles, du fil, des boîtes demi-closes, Les laines de Milet, peintes de pourpre
et d'or, Emplissent un panier près du rouet qui dort. Cependant, odieux, effroyables, énormes, Dans le fond du palais, vingt fantômes
difformes, Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi, Errent en foule autour
du rouet endormi: Le lion néméen, l'hydre affreuse de Lerne, Cacus, le noir brigand de
la noire caverne, Le triple Géryon, et les typhons des eaux, Qui, le soir, à grand
bruit, soufflent dans les roseaux; De la massue au front tous ont l'empreinte horrible; Et
tous, sans approcher, rôdant d'un air terrible, Sur le rouet, où pend un fil souple et
lié, Fixent de loin, dans l'ombre, un oeil humilié. Juin 18...
IV CHANSON Si vous n'avez rien à me dire, Pourquoi venir auprès de moi? Pourquoi me faire ce
sourire Qui tournerait la tête au roi? Si vous n'avez rien à me dire, Pourquoi venir
auprès de moi? Si vous n'avez rien à m'apprendre, Pourquoi me pressez-vous la main? Sur le rêve
angélique et tendre, Auquel vous songez en chemin, Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main? Si vous voulez que je m'en aille, Pourquoi passez-vous par ici? Lorsque je vous vois,
je tressaille: C'est ma joie et mon souci. Si vous voulez que je m'en aille, Pourquoi
passez-vous par ici? Mai 18...
V HIER AU SOIR Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse, Nous apportait l'odeur des fleurs qui
s'ouvrent tard; La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse. Le printemps
embaumait, moins que votre jeunesse; Les astres rayonnaient, moins que votre regard. Moi,
je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle Où l'âme aime à chanter son hymne le plus
doux. Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle, J'ai dit aux astres d'or: Versez le
ciel sur elle! Et j'ai dit à vos yeux: Versez l'amour sur nous! Mai 18...
VI LETTRE Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies; Plaines où les sillons croisent leurs
mille raies, Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson; Quelques meules de foin
debout sur le gazon; De vieux toits enfumant le paysage bistre; Un fleuve qui n'est pas le
Gange ou le Caystre, Pauvre cours d'eau normand troublé de sels marins; A droite, vers le
nord, de bizarres terrains Pleins d'angles qu'on dirait façonnés à la pelle; Voilà les
premiers plans; une ancienne chapelle Y mêle son aiguille, et range à ses côtés
Quelques ormes tortus, aux profils irrités, Qui semblent, fatigués du zéphyr qui s'en
joue, Faire une remontrance au vent qui les secoue. Une grosse charrette, au coin de ma
maison, Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon, Dont la mer bleue emplit toutes
les échancrures; Des poules et des coqs, étalant leurs dorures, Causent sous ma
fenêtre, et les greniers des toits Me jettent, par instants, des chansons en patois. Dans
mon allée habite un cordier patriarche, Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et
marche A reculons, son chanvre autour des reins tordu. J'aime ces flots où court le grand
vent éperdu; Les champs à promener tout le jour me convient; Les petits villageois, leur
livre en main, m'envient, Chez le maître d'école où je me suis logé, Comme un grand
écolier abusant d'un congé. Le ciel rit, l'air est pur; tout le jour, chez mon hôte,
C'est un doux bruit d'enfants épelant à voix haute; L'eau coule, un verdier passe; et
moi, je dis: Merci! Merci, Dieu tout-puissant! -- Ainsi je vis; ainsi, Paisible, heure par
heure, à petit bruit, j'épanche Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche!
J'écoute les enfants jaser, et, par moment, Je vois en pleine mer, passer superbement,
Au-dessus des pigeons du tranquille village, Quelque navire ailé qui fait un long voyage,
Et fuit sur l'Océan, par tous les vents traqué, Qui, naguère dormait au port, le long
du quai, Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses, Ni les pleurs des parents, ni
l'effroi des épouses, Ni le sombre reflet des écueils dans l'eau, Ni l'importunité des
sinistres oiseaux. Près le Tréport, juin 18...
VII Nous allions au verger cueillir des bigarreaux. Avec ses beaux bras blancs en marbre de
Paros, Elle montait dans l'arbre et courbait une branche; Les feuilles frissonnaient au
vent; sa gorge blanche, O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil; Ses petits doigts
allaient chercher le fruit vermeil, Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui
flambe. Je montais derrière elle; elle montrait sa jambe, Et disait: -Taisez-vous!- à
mes regards ardents; Et chantait. Par moments, entre ses belles dents, Pareille, aux
chansons près, à Diane farouche, Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche; Et ma
bouche riait, et venait s'y poser, Et laissait la cerise et prenait le baiser. Triel, juillet 18...
VIII Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux. Comme le soleil fait serein ou
pluvieux L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore, Tu peux m'emplir de brume ou
m'inonder d'aurore. Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis, Tu sembles une femme
enfermée en un lys, Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme Croit voir, en
te voyant, un lys dans une femme. Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit! Si,
Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit, A haute voix: -Bonjour, Monsieur-, et bas: -Je
t'aime!- Si tu m'as caressé de ton regard suprême, Je vis! je suis léger, je suis fier,
je suis grand; Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant; J'ai le reflet charmant des
yeux dont tu m'accueilles; Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles, On sent
de la gaîté sous chacun de mes mots; Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de
maux; Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse! Mais que ton coeur injuste, un
jour, me méconnaisse; Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain, L'énigme de ta
main retirée à ma main; -- Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose.
Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause, Personne n'entendant, me disait-elle vous?
-- Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux A passé comme passe au ciel une
nuée, Je sens mon âme en moi toute diminuée; Je m'en vais, courbé, las, sombre comme
un aïeul; Il semble que sur moi, secouant son linceul, Se soit soudain penché le noir
vieillard Décembre; Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre; Le chagrin --
âge et deuil, hélas! ont le même air, -- Assombrit chaque trait de mon visage amer, Et
m'y creuse une ride avec sa main pesante. Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai
soixante. Paris, juin 18...
IX EN ÉCOUTANT LES OISEAUX Oh! Quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux, De jaser au milieu des branches et des
eaux, Que nous nous expliquions et que je vous querelle? Rouge-gorge, verdier, fauvette,
tourterelle, Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez Que je ne suis pas dupe, ô
doux ténors cachés, De votre mélodie et de votre langage. Celle que j'aime est loin et
pense à moi; je gage, O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux, Donne un
frémissement à l'astre dans les cieux, Que ce que tu dis là, c'est le chant de son
âme. Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme, Oiseaux; Quand nous aimons et
quand nous triomphons, Quand notre être, tout bas, s'exhale en chants profonds, Vous,
attentifs, parmi les bois inaccessibles, Vous saisissez au vol ces strophes invisibles, Et
vous les répétez tout haut, comme de vous; Et vous mêlez, pour rendre encor l'hymne
plus doux, A la chanson des coeurs, le battement des ailes; Si bien qu'on vous admire,
écouteurs infidèles, Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls: -Sont-ils
charmants d'avoir trouvé cela tout seuls!- Et que l'eau, palpitant sous le chant qui
l'effleure, Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure; Et que le dur tronc d'arbre a
des airs attendris; Et que l'épervier rêve, oubliant la perdrix; Et que les loups s'en
vont songer auprès des louves! -Divin!- dit le hibou; le moineau dit: -Tu trouves?-
Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te réfugias, L'oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats,
Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches, Qui font que les grands bois
courbent leurs fronts farouches, Et que les lourds rochers, stupides et ravis, Se
penchent, les laissant piller le chènevis, Et ne distinguent plus, dans leurs rêves
étranges, La langue des oiseaux de la langue des anges. Caudebec, septembre 183...
X Mon bras pressait la taille frêle Et souple comme le roseau; Ton sein palpitait comme
l'aile D'un jeune oiseau. Longtemps muets, nous contemplâmes Le ciel où s'éteignait le jour. Que se passait-il
dans nos âmes? Amour! amour! Comme un ange qui se dévoile, Tu me regardais, dans ma nuit, Avec ton beau regard
d'étoile, Qui m'éblouit. Forêt de Fontainebleau, juillet 18...
XI Les femmes sont sur la terre Pour tout idéaliser; L'univers est un mystère Que
commente leur baiser. C'est l'amour qui, pour ceinture, A l'onde et le firmament, Et dont toute la nature,
N'est, au fond, que l'ornement. Tout ce qui brille, offre à l'âme Son parfum ou sa couleur; Si Dieu n'avait fait la
femme, Il n'aurait pas fait la fleur. A quoi bon vos étincelles, Bleus saphirs, sans les yeux doux? Les diamants, sans les
belles, Ne sont plus que des cailloux; Et, dans les charmilles vertes, Les roses dorment debout, Et sont des bouches ouvertes
Pour ne rien dire du tout. Tout objet qui charme ou rêve Tient des femmes sa clarté; La perle blanche, sans
Ève, Sans toi, ma fière beauté, Ressemblant, tout enlaidie, A mon amour qui te fuit, N'est plus que la maladie D'une
bête dans la nuit. Paris, avril 18...
XII ÉGLOGUE Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile. Elle est fière pour tous et pour
moi seul docile. Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois. Oh! comme aux lieux
déserts les coeurs sont peu farouches! Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux
bouches, Quand on est dans l'ombre des bois! Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime, Nous parvînmes enfin tout au bord
d'un abîme. Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir; Et, quoique mainte épine
offensât ses mains blanches, Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches, D'en
voir le fond lugubre et noir. En ce même moment, un titan centenaire, Qui venait d'y rouler sous vingt coups de
tonnerre, Se tordait dans ce gouffre où le jour n'ose entrer; Et d'horribles vautours au
bec impitoyable, Attirés par le bruit de sa chute effroyable, Commençaient à le
dévorer. Alors, elle me dit: -J'ai peur qu'on ne nous voie! -Cherchons un antre afin d'y cacher
notre joie! -Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour! -Car les dieux envieux qui
l'ont fait disparaître, -Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être -Seraient jaloux
de notre amour!- Septembre 18...
XIII Viens! -- une flûte invisible Soupire dans les vergers. -- La chanson la plus paisible
Est la chanson des bergers. Le vent ride, sous l'yeuse, Le sombre miroir des eaux. -- La chanson la plus joyeuse
Est la chanson des oiseaux. Que nul soin ne te tourmente. Aimons-nous! aimons toujours! -- La chanson la plus
charmante Est la chanson des amours. Les Metz, août 18...
XIV BILLET DU MATIN Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges, Oh! dites, vous devez avoir eu de
doux songes, Je n'ai fait que rêver de vous toute la nuit. Et nous nous aimions tant!
vous me disiez: -Tout fuit, -Tout s'éteint, tout s'en va; ta seule image reste.- Nous
devions être morts dans ce rêve céleste; Il semblait que c'était déjà le paradis.
Oh! oui, nous étions morts, bien sûr; je vous le dis. Nous avions tous les deux la forme
de nos âmes. Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimâmes Composait notre corps de
flamme et de rayons, Et, naturellement, nous nous reconnaissions. Il nous apparaissait des
visages d'aurore Qui nous disaient: -C'est moi!- la lumière sonore Chantait; et nous
étions des frissons et des voix. Vous me disiez: -Écoute!- et je répondais: -Vois!- Je
disais: -Viens-nous-en dans les profondeurs sombres; -Vivons; c'est autrefois que nous
étions des ombres.- Et, mêlant nos appels et nos cris: -Viens! oh! viens! -Et moi, je me
rappelle, et toi, tu te souviens.- Éblouis, nous chantions: -- C'est nous-mêmes qui
sommes Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes, Bon, juste, grand, sublime,
ineffable et charmant; Nous sommes le regard et le rayonnement; Le sourire de l'aube et
l'odeur de la rose, C'est nous; l'astre est le nid où notre aile se pose; Nous avons
l'infini pour sphère et pour milieu, L'éternité pour l'âge; et, notre amour, c'est
Dieu. Paris, juin 18...
XV PAROLES DANS L'OMBRE Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux; Les heures sont ainsi
très-doucement passées; Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux, Où je
regarde aller et venir vos pensées. Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet. Sans doute, c'est encor bien charmant
de la sorte! Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît, A ce que nul fâcheux ne
vienne ouvrir la porte; Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous; Vous êtes mon lion, je suis votre
colombe; J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux; Je ramasse parfois votre
plume qui tombe; Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi. La pensée est un vin dont les
rêveurs sont ivres, Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi. Quand vous
êtes ainsi tout un soir dans vos livres, Sans relever la tête et sans me dire un mot, Une ombre reste au fond de mon coeur qui
vous aime; Et, pour que je vous voie entièrement, il faut Me regarder un peu, de temps en
temps, vous-même. Paris, octobre 18...
XVI L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours, Débris où n'est plus l'homme,
où la vie est toujours; La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée, La forêt sombre
et fraîche et l'épaisse ramée, La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux
toits Qu'en se superposant font les feuilles des bois. Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous
cherchons, dans la ville, Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille. Le seuil qui
n'a pas d'yeux obliques et méchants, La rue où les volets sont fermés; dans les champs,
Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte; Dans les bois, la clairière inconnue et
muette Où le silence éteint les bruits lointains et sourds. L'oiseau cache son nid, nous
cachons nos amours. Fontainebleau, juin 18...
XVII SOUS LES ARBRES Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des danses Troublaient le bois joyeux; ils
marchaient, s'arrêtaient, Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences, Leurs
bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient. Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute, Sur la création au sourire
innocent Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte, Disaient à chaque fleur
quelque chose en passant. Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille Mai nous rapporte avec la joie et
les beaux jours; Elle les lui nommait comme eût fait une abeille, Puis elle reprenait:
-Parlons de nos amours. -Je suis en haut, je suis en bas,- lui disait-elle, -Et je veille sur vous, d'en bas
comme d'en haut.- Il demandait comment chaque plante s'appelle, Se faisant expliquer le
printemps mot à mot. O champs! il savourait ces fleurs et cette femme. O bois! ô prés! nature où tout
s'absorbe en un, Le parfum de la fleur est votre petite âme, Et l'âme de la femme est
votre grand parfum! La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre, Il s'adossait pensif; elle
disait: -Voyez -Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre, -Et mon amour toujours
comme un chien à tes pieds.- Juin 18...
XVIII Je sais bien qu'il est d'usage D'aller en tous lieux criant Que l'homme est d'autant
plus sage Qu'il rêve plus de néant; D'applaudir la grandeur noire, Les héros, le fer qui luit, Et la guerre, cette gloire
Qu'on fait avec de la nuit; D'admirer les coups d'épée, Et la fortune, ce char Dont une roue est Pompée, Dont
l'autre roue est César; Et Pharsale et Trasimène, Et tout ce que les Nérons Font voler de cendre humaine Dans
le souffle des clairons! Je sais que c'est la coutume D'adorer ces nains géants Qui, parce qu'ils sont écume,
Se supposent océans; Et de croire à la poussière, A la fanfare qui fuit, Aux pyramides de pierre, Aux
avalanches de bruit. Moi, je préfère, ô fontaines! Moi, je préfère, ô ruisseaux! Au Dieu des grands
capitaines, Le Dieu des petits oiseaux! O mon doux ange, en ces ombres Où, nous aimant, nous brillons, Au Dieu des ouragans
sombres Qui poussent les bataillons, Au Dieu des vastes armées, Des canons au lourd essieu, Des flammes et des fumées, Je
préfère le bon Dieu! Le bon Dieu, qui veut qu'on aime, Qui met au coeur de l'amant Le premier vers du poëme
Le dernier au firmament! Qui songe à l'aile qui pousse, Aux oeufs blancs, au nid troublé, Si la caille a de la
mousse, Et si la grive a du blé; Et qui fait, pour les Orphées, Tenir, immense et subtil, Tout le doux monde des fées
Dans le vert bourgeon d'avril! Si bien, que cela s'envole Et se disperse au printemps, Et qu'une vague auréole Sort
de tous les nids chantants! Vois-tu, quoique notre gloire Brille en ce que nous créons, Et dans notre grande
histoire Pleine de grands panthéons; Quoique nous ayons des glaives, Des temples, Chéops, Babel, Des tours, des palais, des
rêves, Et des tombeaux jusqu'au ciel; Il resterait peu de choses A l'homme, qui vit un jour, Si Dieu nous ôtait les roses,
Si Dieu nous ôtait l'amour! Chelles, septembre 18...
XIX N'ENVIONS RIEN O femme, pensée aimante Et coeur souffrant, Vous trouvez la fleur charmante Et
l'oiseau grand; Vous enviez la pelouse Aux fleurs de miel; Vous voulez que je jalouse L'oiseau du ciel.
Vous dites, beauté superbe Au front terni, Regardant tour à tour l'herbe Et l'infini:
-Leur existence est la bonne; -Là, tout est beau; -Là, sur la fleur qui rayonne,
-Plane l'oiseau! -Près de vous, aile bénie, -Lys enchanté, -Qu'est-ce, hélas! que le génie -Et la
beauté? -Fleur pure, alouette agile, -A vous le prix! -Toi, tu dépasses Virgile; -Toi,
Lycoris! -Quel vol profond dans l'air sombre! -Quels doux parfums!--- Et des pleurs brillent
sous l'ombre De vos cils bruns. Oui, contemplez l'hirondelle, Les liserons; Mais ne vous plaignez pas, belle, Car nous
mourrons! Car nous irons dans la sphère De l'éther pur; La femme y sera lumière, Et l'homme
azur; Et les roses sont moins belles Que les houris; Et les oiseaux ont moins d'ailes Que les
esprits! Août 18...
XX IL FAIT FROID L'hiver blanchit le dur chemin. Tes jours aux méchants sont en proie. La bise mord ta
douce main; La haine souffle sur ta joie. La neige emplit le noir sillon. La lumière est diminuée... -- Ferme ta porte à
l'aquilon! Ferme ta vitre à la nuée! Et puis laisse ton coeur ouvert! Le coeur, c'est la sainte fenêtre. Le soleil de brume
est couvert; Mais Dieu va rayonner peut-être! Doute du bonheur, fruit mortel; Doute de l'homme plein d'envie; Doute du prêtre et de
l'autel; Mais crois à l'amour, ô ma vie! Crois à l'amour, toujours entier, Toujours brillant sous tous les voiles! A l'amour,
tison du foyer! A l'amour rayon des étoiles! Aime et ne désespère pas, Dans ton âme où parfois je passe, Où mes vers chuchotent
tout bas, Laisse chaque chose à sa place. La fidélité sans ennui, La paix des vertus élevées, Et l'indulgence pour autrui,
Éponge des fautes lavées. Dans ta pensée où tout est beau, Que rien ne tombe ou ne recule. Fais de ton amour
ton flambeau. On s'éclaire de ce qui brûle. A ces démons d'inimitié, Oppose ta douceur sereine, Et reverse-leur en pitié Tout ce
qu'ils t'ont vomi de haine. La haine, c'est l'hiver du coeur. Plains-les! mais garde ton courage. Garde ton sourire
vainqueur; Bel arc-en-ciel, sors de l'orage! Garde ton amour éternel. L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme? Dieu ne retire rien du
ciel, Ne retire rien de ton âme! Décembre 18...
XXI Il lui disait: -Vois-tu, si tous deux nous pouvions, -L'âme pleine de foi, le coeur
plein de rayons, -Ivres de douce extase et de mélancolie, -Rompre les mille noeuds dont
la ville nous lie; -Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, -Nous fuirions; nous
irions quelque part, n'importe où, -Chercher loin des vains bruits, loin des haines
jalouses, -Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses; -Une maison petite avec des
fleurs, un peu -De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, -La chanson d'un oiseau qui
sur le toit se pose, -De l'ombre; -- et quel besoin avons-nous d'autre chose?- Juillet 18...
XXII Aimons toujours! aimons encore! Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit. L'amour, c'est le
cri de l'aurore, L'amour, c'est l'hymne de la nuit. Ce que le flot dit aux rivages, Ce que le vent dit aux vieux monts, Ce que l'astre dit
aux nuages, C'est le mot ineffable: Aimons! L'amour fait songer, vivre et croire. Il a, pour réchauffer le coeur, Un rayon de plus
que la gloire, Et ce rayon, c'est le bonheur! Aime! qu'on les loue ou les blâme, Toujours les grands coeurs aimeront: Joins cette
jeunesse de l'âme A la jeunesse de ton front! Aime, afin de charmer tes heures! Afin qu'on voie en tes beaux yeux Des voluptés
intérieures Le sourire mystérieux! Aimons-nous toujours davantage! Unissons-nous mieux chaque jour. Les arbres croissent
en feuillage; Que notre âme croisse en amour! Soyons le miroir et l'image! Soyons la fleur et le parfum! Les amants, qui, seuls sous
l'ombrage, Se sentent deux et ne sont qu'un! Les poëtes cherchent les belles. La femme, ange aux chastes faveurs, Aime à
rafraîchir sous ses ailes Ces grands fronts brûlants et rêveurs. Venez à nous, beautés touchantes! Viens à moi, toi, mon bien, ma loi! Ange! viens à
moi quand tu chantes, Et, quand tu pleures, viens à moi! Nous seuls comprenons vos extases; Car notre esprit n'est point moqueur; Car les
poëtes sont les vases Où les femmes versent leur coeur. Moi qui ne cherche dans ce monde Que la seule réalité, Moi qui laisse fuir comme
l'onde Tout ce qui n'est que vanité, Je préfère, aux biens dont s'enivre L'orgueil du soldat ou du roi, L'ombre que tu
fais sur mon livre Quand ton front se penche sur moi. Toute ambition allumée Dans notre esprit, brasier subtil, Tombe en cendre ou vole en
fumée, Et l'on se dit: -Qu'en reste-t-il?- Tout plaisir, fleur à peine éclose Dans notre avril sombre et terni, S'effeuille et
meurt, lys, myrte ou rose, Et l'on se dit: -C'est donc fini!- L'amour seul reste. O noble femme, Si tu veux, dans ce vil séjour, Garder ta foi,
garder ton âme, Garder ton Dieu, garde l'amour! Conserve en ton coeur, sans rien craindre, Dusses-tu pleurer et souffrir, La flamme qui
ne peut s'éteindre Et la fleur qui ne peut mourir! Mai 18...
XXIII APRÈS L'HIVER Tout revit, ma bien-aimée! Le ciel gris perd sa pâleur; Quand la terre est embaumée,
Le coeur de l'homme est meilleur. En haut, d'ou l'amour ruisselle, En bas, où meurt la douleur, La même immense
étincelle Allume l'astre et la fleur. L'hiver fuit, saison d'alarmes, Noir avril mystérieux Où l'âpre sève des larmes
Coule, et du coeur monte aux yeux. O douce désuétude De souffrir et de pleurer! Veux-tu, dans la solitude, Nous mettre
à nous adorer? La branche au soleil se dore Et penche, pour l'abriter, Ses boutons qui vont éclore
Sur l'oiseau qui va chanter. L'aurore où nous nous aimâmes Semble renaître à nos yeux; Et mai sourit dans nos
âmes Comme il sourit dans les cieux. On entend rire, on voit luire Tous les êtres tour à tour, La nuit, les astres bruire,
Et les abeilles, le jour. Et partout nos regards lisent, Et, dans l'herbe et dans les nids, De petites voix nous
disent: -Les aimants sont les bénis!- L'air enivre; tu reposes A mon cou tes bras vainqueurs. -- Sur les rosiers que de
roses! Que de soupirs dans nos coeurs! Comme l'aube, tu me charmes; Ta bouche et tes yeux chéris Ont, quand tu pleures, ses
larmes, Et ses perles quand tu ris. La nature, soeur jumelle D'Ève et d'Adam et du jour, Nous aime, nous berce et mêle
Son mystère à notre amour. Il suffit que tu paraisses Pour que le ciel, t'adorant, Te contemple; et, nos caresses,
Toute l'ombre nous les rend! Clartés et parfums nous-mêmes, Nous baignons nos coeurs heureux Dans les effluves
suprêmes Des éléments amoureux. Et, sans qu'un souci t'oppresse, Sans que ce soit mon tourment, J'ai l'étoile pour
maîtresse; Le soleil est ton amant; Et nous donnons notre fièvre Aux fleurs où nous appuyons Nos bouches, et notre lèvre
Sent le baiser des rayons. Juin 18...
XXIV Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande! Que demain soit doux comme
hier! Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande Le découragement amer, Ni le fiel,
ni l'ennui des coeurs qui se dénouent, Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,
Dans l'ombre, à petit bruit secouent Les froides ailes de l'oubli! Laissez, laissez
brûler pour vous, ô vous que j'aime! Mes chants dans mon âme allumés! Vivez pour la
nature, et le ciel, et moi-même! Après avoir souffert, aimez! Laissez entrer en vous,
après nos deuils funèbres, L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs, Tout ce
qui luit dans les ténèbres, Tout ce qui sourit dans les pleurs! Octobre 18...
XXV Je respire où tu palpites, Tu sais; à quoi bon, hélas! Rester là si tu me quittes,
Et vivre si tu t'en vas? A quoi bon vivre, étant l'ombre De cet ange qui s'enfuit! A quoi bon, sous le ciel
sombre, N'être plus que de la nuit? Je suis la fleur des murailles, Dont avril est le seul bien. Il suffit que tu t'en
ailles Pour qu'il ne reste plus rien. Tu m'entoures d'auréoles; Te voir est mon seul souci. Il suffit que tu t'envoles Pour
que je m'envole aussi. Si tu pars, mon front se penche; Mon âme au ciel, son berceau, Fuira, car dans ta main
blanche Tu tiens ce sauvage oiseau. Que veux-tu que je devienne, Si je n'entends plus ton pas? Est-ce ta vie ou la mienne
Qui s'en va? Je ne sais pas. Quand mon courage succombe, J'en reprends dans ton coeur pur; Je suis comme la colombe
Qui vient boire au lac d'azur. L'amour fait comprendre à l'âme L'univers, sombre et béni; Et cette petite flamme
Seule éclaire l'infini. Sans toi, toute la nature N'est plus qu'un cachot fermé, Où je vais à l'aventure,
Pâle et n'étant plus aimé. Sans toi, tout s'effeuille et tombe; L'ombre emplit mon noir sourcil; Une fête est une
tombe, La patrie est un exil. Je t'implore et te réclame; Ne fuis pas loin de mes maux, O fauvette de mon âme Qui
chante dans mes rameaux! De quoi puis-je avoir envie, De quoi puis-je avoir effroi, Que ferai-je de la vie, Si
tu n'es plus près de moi? Tu portes dans la lumière, Tu portes dans les buissons, Sur une aile ma prière, Et
sur l'autre mes chansons. Que dirai-je aux champs que voile L'inconsolable douleur? Que ferai-je de l'étoile?
Que ferai-je de la fleur? Que dirai-je au bois morose Qu'illuminait ta douceur? Que répondrai-je à la rose
Disant: -Où donc est ma soeur?- J'en mourrai; fuis, si tu l'oses. A quoi bon, jours révolus! Regarder toutes ces
choses Qu'elle ne regarde plus? Que ferai-je de la lyre, De la vertu, du destin? Hélas! et, sans ton sourire, Que
ferai-je du matin? Que ferai-je seul, farouche, Sans toi, du jour et des cieux, De mes baisers sans ta
bouche, Et de mes pleurs sans tes yeux! Août 18...
XXVI CRÉPUSCULE L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires, Frissonne; au fond du bois, la
clairière apparaît; Les arbres sont profonds et les branches sont noires; Avez-vous vu
Vénus à travers la forêt? Avez-vous vu Vénus au sommet des collines? Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous
des amants? Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines; L'herbe s'éveille et
parle aux sépulcres dormants. Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe? Aimez, vous qui vivez! on a froid
sous les ifs. Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe; Soyez heureux pendant
que nous sommes pensifs. Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie, O couples qui passez sous le vert
coudrier. Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie, On emporta d'amour, on
l'emploie à prier. Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles. Le ver luisant dans l'ombre erre avec
son flambeau. Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles, Le brin d'herbe, et Dieu
fait tressaillir le tombeau. La forme d'un toit noir dessine une chaumière; On entend dans les prés le pas lourd
du faucheur; L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière, Ouvre et fait rayonner
sa splendide fraîcheur. Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres. L'ange du soir rêveur, qui
flotte dans les vents, Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures, Les prières des
morts aux baisers des vivants. Chelles, août 18...
XXVII LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL Oui, va prier à l'église, Va; mais regarde en passant, Sous la vieille voûte grise,
Ce petit nid innocent. Aux grands temples où l'on prie, Le martinet, frais et pur, Suspend la maçonnerie Qui
contient le plus d'azur. La couvée est dans la mousse Du portail qui s'attendrit; Elle sent la chaleur douce
Des ailes de Jésus-Christ. L'église, où l'ombre flamboie, Vibre, émue à ce doux bruit; Les oiseaux sont pleins
de joie, La pierre est pleine de nuit. Les saints, graves personnages Sous les porches palpitants, Aiment ces doux voisinages
Du baiser et du printemps. Les vierges et les prophètes Se penchent dans l'âpre tour, Sur ces ruches d'oiseaux
faites Pour le divin miel amour. L'oiseau se perche sur l'ange; L'apôtre rit sous l'arceau. -Bonjour, saint!- dit la
mésange. Le saint dit: -Bonjour, oiseau!- Les cathédrales sont belles Et hautes sous le ciel bleu; Mais le nid des hirondelles
Est l'édifice de Dieu. Lagny, juin 18...
XXVIII UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL Elle me dit, un soir, en souriant: -- Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse Le jour
qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse, Ou l'astre d'or qui monte à l'orient? Que font vos
yeux là-haut? je les réclame. Quittez le ciel; regardez dans mon âme! Dans ce vaste ciel, ombre où vous vous plaisez, Où vos regards démesurés vont lire,
Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire? Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers? Oh! de
mon coeur lève les chastes voiles. Si tu savais comme il est plein d'étoiles! Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons, Tout est en nous un radieux spectacle. Le
dévouement, rayonnant sur l'obstacle, Vaut bien Vénus qui brille sur les monts. Le vaste
azur n'est rien, je te l'atteste; Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste! C'est beau de voir un astre s'allumer. Le monde est plein de merveilleuses choses.
Douce est l'aurore, et douces sont les roses. Rien n'est si doux que le charme d'aimer! La
clarté vraie est la meilleure flamme, C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme! L'amour vaut mieux, au fond des antres frais, Que ces soleils qu'on ignore et qu'on
nomme. Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme, Le ciel bien loin et la femme tout
près. Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre: -Vivez! aimez! le reste, c'est mon
ombre!- Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi. Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!
Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent, Plus de beauté, plus de lumière aussi!
Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre. L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus
tendre. Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours Dans nos transports une harmonie étrange?
Autour de nous la nature se change En une lyre et chante nos amours! Viens! aimons-nous!
errons sur la pelouse. Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse! -- Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait, Avec son front posé sur sa main blanche, Et
l'oeil rêveur d'un ange qui se penche, Et sa voix grave, et cet air qui me plaît; Belle
et tranquille, et de me voir charmée, Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée. Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait; Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs
corolles... Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles? De nos soupirs, rochers,
qu'avez-vous fait? C'est un destin bien triste que le nôtre, Puisqu'un tel jour s'envole
comme un autre! O souvenir! trésor dans l'ombre accru! Sombre horizon des anciennes pensées! Chère
lueur des choses éclipsées! Rayonnement du passé disparu! Comme du seuil et du dehors
d'un temple, L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple! Quand les beaux jours font place aux jours amers, De tout bonheur il faut quitter
l'idée; Quand l'espérance est tout à fait vidée, Laissons tomber la coupe au fond des
mers. L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie; C'est la mer sombre où l'on jette
sa joie. Montf., septembre, 18... -- Brux..., janvier 18...
LIVRE TROISIÈME --------------- LES LUTTES ET LES RÊVES -----------------------
I ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA Un soir, dans le chemin je vis passer un homme Vêtu d'un grand manteau comme un consul
de Rome, Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux. Ce passant s'arrêta, fixant
sur moi ses yeux Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages, Et me dit: -J'ai
d'abord été, dans les vieux âges, -Une haute montagne emplissant l'horizon; -Puis, âme
encore aveugle et brisant ma prison, -Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres,
-Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres, -Et je jetai des bruits étranges
dans les airs; -Puis je fus un lion rêvant dans les déserts, -Parlant à la nuit sombre
avec sa voix grondante; -Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.- Juillet 1843.
II MELANCHOLIA Écoutez. Une femme au profil décharné, Maigre, blême, portant un enfant étonné,
Est là qui se lamente au milieu de la rue. La foule, pour l'entendre, autour d'elle se
rue. Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien Son mari. Ses enfants ont faim. Elle
n'a rien; Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille. L'homme est au cabaret
pendant qu'elle travaille. Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé, O penseurs,
au milieu de ce groupe amassé, Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire,
Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.
Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour, Avoir droit au bonheur, à la
joie, à l'amour. Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille! Seule! --
n'importe! elle a du courage, une aiguille! Elle travaille, et peut gagner dans son
réduit, En travaillant le jour, en travaillant la nuit, Un peu de pain, un gîte, une
jupe de toile. Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile, Et chante au bord du toit
tant que dure l'été. Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité, Dans ce logis
mal clos tout en haut de la rampe; Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;
L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher. O jeunesse! printemps! aube! en
proie à l'hiver! La faim passe bientôt sa griffe sous la porte, Décroche un vieux
manteau, saisit la montre, emporte Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;
Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor; Elle est honnête; mais elle a, quand
elle veille, La misère, démon, qui lui parle à l'oreille. L'ouvrage manque, hélas!
cela se voit souvent. Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend La pauvre croix
d'honneur de son vieux père, et pleure; Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle
meurt! A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?... -- Voilà Ce qui fait qu'un matin la
douce fille alla Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte A son front, ce
n'est plus la pudeur, c'est la honte. Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels!
C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels, La suivent dans la rue avec des cris de
joie. Malheureuse! elle traîne une robe de soie, Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme
aux abois! Et le peuple sévère, avec sa grande voix, Souffle qui courbe un homme et qui
brise une femme, Lui dit quand elle vient: -C'est toi? Va-t'en, infâme!- Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids; La loi le fait juré. L'hiver, dans
les temps froids, Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille. Regardez cette salle
où le peuple fourmille; Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien. C'est juste,
puisque l'un a tout et l'autre rien. Ce juge, -- ce marchand, -- fâché de perdre une
heure, Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure, L'envoie au bagne, et part pour
sa maison des champs. Tous s'en vont disant: -C'est bien!- bons et méchants, Et rien ne
reste là qu'un Christ pensif et pâle, Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.
Un homme de génie apparaît. Il est doux, Il est fort, il est grand; il est utile à
tous; Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule, Il dore d'un rayon tous les fronts de
la foule; Il luit; le jour qu'il jette et un jour éclatant; Il apporte une idée au
siècle qui l'attend; Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires, Agrandir les
esprits, amoindrir les misères; Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins! Il vient. -- Certe, on le va
couronner! -- On le hue! Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue, Ceux qui
n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout, Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent
l'égout, Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre. Si c'est un orateur ou si
c'est un ministre, On le siffle. Si c'est un poëte, il entend Ce choeur: -Absurde! faux!
monstrueux! révoltant!- Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme, Debout, les bras
croisés, le front levé, l'oeil calme, Il contemple, serein, l'idéal et le beau; Il
rêve; et, par moments, il secoue un flambeau Qui, sous ses pieds, dans l'ombre,
éblouissant la haine, Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine; Ou, ministre, il
prodigue et ses nuits et ses jours; Orateur, il entasse efforts, travaux, discours; Il
marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste, A chaque pas qu'il fait, se
transforme et persiste. Nul abri. Ce serait un ennemi public, Un monstre fabuleux, dragon
ou basilic, Qu'il serait moins traqué de toutes les manières, Moins entouré de gens
armés de grosses pierres, Moins haï! -- Pour eux tous et pour ceux qui viendront, Il va
semant la gloire, il recueille l'affront. Le progrès est son but, le bien est sa
boussole; Pilote, sur l'avant du navire il s'isole; Tout marin, pour dompter les vents et
les courants, Met tour à tour le cap sur des points différents, Et, pour mieux arriver,
dévie en apparence; Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance Sait tout,
dénonce tout; il allait vers le nord, Il avait tort; il va vers le sud, il a tort; Si le
temps devient noir, que de rage et de joie! Cependant, sous le faix sa tête à la fin
ploie, L'âge vient, il couvait un mal profond et lent, Il meurt. L'envie alors, ce démon
vigilant, Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière, Prend soin de le clouer de ses
mains dans la bière, Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit S'il est vraiment
bien mort, s'il ne fait pas de bruit, S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme Et,
s'essuyant les yeux, dit: -C'était un grand homme!- Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? Ces doux êtres pensifs, que la
fièvre maigrit? Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules? Ils s'en vont
travailler quinze heures sous des meules; Ils vont, de l'aube au soir, faire
éternellement Dans la même prison le même mouvement. Accroupis sous les dents d'une
machine sombre, Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, Innocents dans un
bagne, anges dans un enfer, Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. Jamais on
ne s'arrête et jamais on ne joue. Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue. Il
fait à peine jour, ils sont déjà bien las. Ils ne comprennent rien à leur destin,
hélas! Ils semblent dire à Dieu: -Petits comme nous sommes, -Notre père, voyez ce que
nous font les hommes!- O servitude infâme imposée à l'enfant! Rachitisme! travail dont
le souffle étouffant Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée, La beauté sur
les fronts, dans les coeurs la pensée, Et qui ferait -- c'est là son fruit le plus
certain -- D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin! Travail mauvais qui prend l'âge
tendre en sa serre, Qui produit la richesse en créant la misère, Qui se sert d'un enfant
ainsi que d'un outil! Progrès dont on demande: -Où va-t-il? Que veut-il?- Qui brise la
jeunesse en fleur! qui donne, en somme, Une âme à la machine et la retire à l'homme!
Que ce travail, haï des mères, soit maudit! Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème! O Dieu! qu'il soit maudit au nom du
travail même, Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux, Qui fait le peuple
libre et qui rend l'homme heureux! Le pesant chariot porte une énorme pierre; Le limonier, suant du mors à la
croupière, Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant Monte, et le cheval triste
à le poitrail en sang. Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête; Le fouet noir
tourbillonne au-dessus de sa tête; C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons Un vin
plein de fureur, de cris et de jurons; Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre
L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre! L'animal éperdu ne peut plus
faire un pas; Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas, Sous le bloc qui l'écrase et
le fouet qui l'assomme, Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme. Et le
roulier n'est plus qu'un orage de coups Tombant sur ce forçat qui traîne des licous, Qui
souffre et ne connaît ni repos ni dimanche. Si la corde se casse, il frappe avec le pié;
Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, Baisse son cou lugubre et sa tête égarée;
On entend, sous les coups de la botte ferrée, Sonner le ventre nu du pauvre être muet!
Il râle; tout à l'heure encore il remuait; Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;
Et les coups furieux pleuvent; son agonie Tente un dernier effort; son pied fait un
écart, Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard; Et, dans l'ombre, pendant que son
bourreau redouble, Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble; Et l'on voit lentement
s'éteindre, humble et terni, Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini, Où luit
vaguement l'âme effrayante des choses. Hélas! Cet avocat plaide toutes les causes; Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin; Ton feutre humble et troué s'ouvre
à l'air qui le mouille; Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille; Le chaud est
ton tyran, le froid est ton bourreau; Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;
Ta cahute, au niveau du fossé de la route, Offre son toit de mousse à la chèvre qui
broute; Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir Pour manger le matin et pour
jeûner le soir; Et, fantôme suspect devant qui l'on recule, Regardé de travers quand
vient le crépuscule, Pauvre au point d'alarmer les allants et venants, Frère sombre et
pensif des arbres frissonnants, Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;
Autrefois, homme alors dans la force de l'âge, Quand tu vis que l'Europe implacable
venait, Et menaçait Paris et notre aube qui naît, Et, mer d'hommes, roulait vers la
France effarée, Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée Se ruer, et le nord revomir
Attila, Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là, Tu fus, devant les rois qui
tenaient la campagne, Un des grands paysans de la grande Champagne. C'est bien. Mais,
vois, là-bas, le long du vert sillon, Une calèche arrive, et, comme un tourbillon, Dans
la poudre du soir qu'à ton front tu secoues, Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des
roues. Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant Fit sa fortune à l'heure où
tu versais ton sang; Il jouait à la baisse, et montait à mesure Que notre chute était
plus profonde et plus sûre; Il fallait un vautour à nos morts; il le fut; Il fit,
travailleur âpre et toujours à l'affût, Suer à nos malheurs des châteaux et des
rentes; Moscou remplit ses prés de meules odorantes; Pour lui, Leipsick payait des chiens
et des valets, Et la Bérésina charriait un palais; Pour lui, pour que cet homme ait des
fleurs, des charmilles, Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles, Des
jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau, Un million joyeux sortit de Waterloo; Si
bien que du désastre il a fait sa victoire, Et que, pour la manger, et la tordre, et la
boire, Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher, A coupé sur la France une livre de chair.
Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère; Vieillard, tu n'es qu'un
gueux, et ce millionnaire, C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas! Les carrefours sont pleins de chocs et de combats. Les multitudes vont et viennent dans
les rues. Foules! sillons creusés par ces mornes charrues: Nuit, douleur, deuil! champ
triste où souvent a germé Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé! Vie et mort!
onde où l'hydre à l'infini s'enlace! Peuple océan jetant l'écume populace! Là sont
tous les chaos et toutes les grandeurs; Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses
laideurs, Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances, Qu'on distingue à
travers de vagues transparences, Ses rudes appétits, redoutables aimants, Ses
prostitutions, ses avilissements, Et la fatalité des moeurs imperdables, La misère
épaissit ses couches formidables. Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.
L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux, Montent, marée affreuse, et parmi les
décombres, Roulent l'obscur filet des pénalités sombres. Le besoin fuit le mal qui le
tente et le suit, Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit; Les petits enfants
nus tendent leurs mains funèbres; Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres; Le
vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons, Les âmes en lambeaux dans les corps en
haillons; Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère. Qui grince des dents? L'homme.
Et qui pleure? La mère. Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux. Qui dit: -J'ai
froid?- L'aïeule. Et qui dit: -J'ai faim?- Tous! Et le fond est horreur, et la surface
est joie. Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie, Et sur le pâle amas des cris et
des douleurs, Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs! Ceux-là sont les
heureux. Ils n'ont qu'une pensée: A quel néant jeter la journée insensée? Chiens,
voitures, chevaux! centre au reflet vermeil! Poussière dont les grains semblent d'or au
soleil! Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve, Et se passe à tâcher
d'oublier dans un rêve L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus. Quand on voile
Lazare, on efface Jésus. Ils ne regardent pas dans les ombres moroses. Ils n'admettent
que l'air tout parfumé de roses, La volupté, l'orgueil, l'ivresse et le laquais Ce
spectre galonné du pauvre, à leurs banquets. Les fleurs couvrent les seins et débordent
des vases. Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases, Rayonne, étourdissant ce
qui s'évanouit; Éden étrange fait de lumière et de nuit. Les lustres aux plafonds
laissent pendre leurs flammes, Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes De quelque
arbre céleste épanoui plus haut. Noir paradis dansant sur l'immense cachot! Ils
savourent, ravis, l'éblouissement sombre Des beautés, des splendeurs, des quadrilles
sans nombre, Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs. Les valses, visions,
passent dans les miroirs. Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales, Les galops
effrénés courent; par intervalles, Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit, On
erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit; Puis, folle, et rappelant les ombres
éloignées, La musique, jetant les notes à poignées, Revient, et les regards
s'allument, et l'archet, Bondissant, ressaisit la foule qui marchait. O délire! et
d'encens et de bruit enivrées, L'heure emporte en riant les rapides soirées, Et les
nuits et les jours, feuilles mortes des cieux. D'autres, toute la nuit, roulent les dés
joyeux, Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent, Où des spectres riants ou
sanglants apparaissent, Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert, Jusqu'à ce
qu'au volet le jour bâille entr'ouvert, Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,
Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre, Pendant que les greniers
grelottent sous les toits, Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix, Heurtent aux
grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient, Tous ces hommes contents de vivre,
boivent, rient, Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux, Deux poteaux
soutenant un triangle hideux, Qui sortent lentement du noir pavé des villes... -- O forêts! bois profonds! solitudes! asiles! Paris, juillet 1838.
III SATURNE I Il est des jours de brume et de lumière vague, Où l'homme, que la vie à chaque
instant confond, Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague, S'accoude au bord
croulant du problème sans fond; Où le songeur, pareil aux antiques augures, Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant
surprit, Médite en regardant fixement les figures Qu'on a dans l'ombre de l'esprit; Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres, Des spectres du dehors errer
sur le plafond, Il sonde le destin, et contemple les ombres Que nos rêves jetés parmi
les choses font! Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre Une montagne, un bois, un océan qui
dit tout, Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître, En soi-même on voit tout
à coup Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent, Sur l'homme, masque vide et
fantôme rieur, Éclore des clartés effrayantes qui donnent Des éblouissement à l'oeil
intérieur; De sorte qu'une fois que ces visions glissent Devant notre paupière en ce vallon
d'exil, Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent L'arcade du sombre sourcil! II Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute Où l'un trouve le calme et l'autre le
remords, Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute Que je songe souvent à ce que font
les morts; Et que j'en suis venu -- tant la nuit étoilée A fatigué de fois mes regards et mes
voeux, Et tant une pensée inquiète est mêlée Aux racines de mes cheveux! -- A croire qu'à la mort, continuant sa route, L'âme, se souvenant de son humanité,
Envolée à jamais sous la céleste voûte, A franchir l'infini passait l'éternité! Et que les morts voyaient l'extase et la prière, Nos deux rayons, pour eux grandir
bien plus encore, Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière, Au vol rayonnant, aux
pieds d'or, Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes, Semble une âme visible en ce
monde réel, Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes, Leur laisse le parfum en
leur prenant le miel! Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même, Nous irions tous un jour, dans
l'espace vermeil, Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme, Vers à vers, soleil à
soleil! Admirer tout système en ses formes fécondes, Toute création dans sa variété, Et,
comparant à Dieu chaque face des mondes, Avec l'âme de tout confronter leur beauté! Et que chacun ferait ce voyage des âmes, Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait
pleuré. Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes Sont comme un livre
déchiré. Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, Les prendra pour le temps où Dieu
voudra punir, Châtiés à la fois par le ciel et la terre, Par l'aspiration et par le
souvenir! III Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres! Bagne du ciel! prison dont le
soupirail luit! Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres! Enfer fait
d'hiver et de nuit! Son atmosphère flotte en zones tortueuses. Deux anneaux flamboyants, tournant avec
fureur, Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses D'où tombe une éternelle
et profonde terreur. Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile, Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses
essieux; Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile, Se perd, sinistre, au fond
des cieux! Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre, Se sont épouvantés de ce globe
hideux. Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre, En le voyant errer
formidable autour d'eux! IV Oh! ce serait vraiment un mystère sublime Que ce ciel si profond, si lumineux, si
beau, Qui flamboie à nos yeux ouverts comme un abîme, Fût l'intérieur du tombeau! Que tout se révélât à nos paupières closes! Que, morts, ces grands destins nous
fussent réservés! ... Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses? Il est
certain, Seigneur, que seul vous le savez. V Il est certain aussi que, jadis, sur la terre, Le patriarche, ému d'un redoutable
effroi, Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère Ont fait des songes comme moi;
Que, dans sa solitude auguste, le prophète Voyait, pour son regard plein d'étranges
rayons, Par la même fêlure aux réalités faite, S'ouvrir le monde obscur des pâles
visions; Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule, Ces sages que jamais l'homme,
hélas! ne comprit, Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule Le trouble de leur sombre
esprit; Tandis que l'eau sortait des sources cristallines, Et que les grands lions, de moments
en moments, Vaguement apparus au sommet des collines, Poussaient dans le désert de longs
rugissements! Avril 1839.
IV ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à lui, car
il guérit. Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. Vous qui passez, venez à lui,
car il demeure. Mars 1842.
V QUIA PULVIS ES Ceux-ci partent, ceux-là demeurent. Sous le sombre aquilon, dont les mille voix
pleurent, Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois. Hélas! le même vent
souffle, en l'ombre où nous sommes, Sur toutes les têtes des hommes, Sur toutes les
feuilles des bois. Ceux qui restent à ceux qui passent Ceux qui passent à ceux qui restent Février 1843.
VI LA SOURCE Un lion habitait près d'une source; un aigle Y venait boire aussi. Or, deux héros, un
jour, deux rois -- souvent Dieu règle la destinée ainsi -- Vinrent à cette source où des palmiers attirent Le passant hasardeux, Et, s'étant
reconnus, ces hommes se battirent Et tombèrent tous deux. L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes, Et leur dit, rayonnant: --
Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes Qu'une ombre maintenant! O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse, Ne seront plus demain Que des cailloux
mêlés, sans qu'on les reconnaisse, Aux pierres du chemin! Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude, Ce duel, ce talion! ... -- Je vis en
paix, moi, l'aigle, en cette solitude Avec lui, le lion. Nous venons tous deux boire à la même fontaine, Rois dans les mêmes lieux; Je lui
laisse le bois, la montagne et la plaine, Et je garde les cieux. Octobre 1846.
VII LA STATUE Quand l'empire romain tomba désespéré, -- Car, ô Rome, l'abîme ou Carthage a
sombré Attendait que tu la suivisses! -- Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût
brisé, Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé Tous les Césars et tous les vices; Quand il expira, vide et riche comme Tyr; Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir Le
pied du maître sur leurs nuques; Ivre de vin, de sang et d'or; continuant Caton par
Tigellin, l'astre par le néant, Et les géants par les eunuques; Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait. Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
Dans les antres visionnaires; Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit Sur ce
monde damné, sur ce festin maudit, Un écroulement de tonnerres. Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil, Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
Planèrent avec des huées; Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs, Les glaives
monstrueux des sept archanges noirs Flamboyèrent dans les nuées. Juvénal, qui peignit ce gouffre universel, Est statue aujourd'hui; la statue est de
sel, Seule sous le nocturne dôme; Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux Et
dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots: Pour avoir regardé Sodôme. Février 1843.
VIII Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère, Le poëme éternel! -- La Bible?
-- Non, la terre. Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu, Lisait les vers
d'Homère, et moi les fleurs de Dieu. J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les
sources; Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses Mon livre sous mon bras, car je
l'ai sous mes pieds. Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés, Et j'étudie à
fond le texte, et je me penche, Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche. Donc,
courbé, -- c'est ainsi qu'en marchant je traduis La lumière en idée, en syllabes les
bruits, -- J'étais en train de lire un champ, page fleurie. Je fus interrompu dans cette
rêverie; Un doux martinet noir avec un ventre blanc Me parlait; il disait: -- O pauvre
homme, tremblant Entre le doute morne et la foi qui délivre, Je t'approuve. Il est bon de
lire dans ce livre. Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité, Et que les champs
profonds t'emplissent de clarté! Il est sain de toujours feuilleter la nature, Car c'est
la grande lettre et la grande écriture; Car la terre, cantique où nous nous abîmons, A
pour versets les bois et pour strophes les monts! Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut
sonder l'homme Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme. Médite. Tout est plein de
jour, même la nuit; Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit, A des rayons:
la roue au dur moyeu, l'étoile, La fleur, et l'araignée au centre de sa toile. Rends-toi
compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer. Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,
L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage Voit serpenter des sens qu'il saisit
au passage. Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu; Et voir la vérité, c'est
trouver la vertu. Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie. Le monde est l'oeuvre où
rien ne ment et ne dévie, Et dont les mots sacrés répandent de l'encens. L'homme
injuste est celui qui fait des contre-sens. Oui, la création tout entière, les choses,
Les êtres, les rapports, les éléments, les causes, Rameaux dont le ciel clair perce le
réseau noir, L'arabesque des bois sur les cuivres du soir, La bête, le rocher, l'épi
d'or, l'aile peinte, Tout cet ensemble obscur, végétation sainte, Compose en se croisant
ce chiffre énorme: DIEU. L'éternel est écrit dans ce qui dure peu; Toute l'immensité,
sombre, bleue, étoilée, Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée; On voit les
champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit. Le lys que tu comprends en toi s'épanouit;
Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme. Les fleurs chastes, d'où sort une invisible
flamme, Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin; C'est l'âme qui les doit
cueillir, et non la main. Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre; Aussi tu
deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre Tu reprends la candeur sublime du berceau. --
Je répondis: -- Hélas! tu te trompes, oiseau. Ma chair, faite de cendre, à chaque
instant succombe; Mon âme ne sera blanche que dans la tombe; Car l'homme, quoi qu'il
fasse, est aveugle ou méchant. Et je continuai la lecture du champ. Juillet 1833.
IX Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans. Ton regard dit: Matin, et ton front
dit: Printemps. Il semble que ta main porte un lys invisible. Don Juan te passer et
murmure: -Impossible!- Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté. La nature
s'égaye à toute clarté; Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpe Touche ta joue en
fleur de son aile de crêpe; La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux. Ton
souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient
sans voiles, Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles. Les êtres de
l'azur froncent leur pur sourcil, Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil, Ose
approcher ton âme, aux rayons fiancée. Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée, Un
ange vient baiser ton pied quand il est nu, Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu. Février 1843.
X AMOUR Amour! -Loi,- dit Jésus. -Mystère,- dit Platon. Sait-on quel fil nous lie au
firmament? Sait-on Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment? Est-on maître
d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment, Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui
fuit, Au moucheron qui vole à la flamme la nuit, Au rayon d'or qui veut baiser la grappe
mûre! Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure! Demande aux nids profonds
qu'avril met en émoi Le coeur éperdu crie: -Est-ce que je sais, moi? Cette femme a
passé: je suis fou. C'est l'histoire. Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était
noire; En plein midi, joyeuse, une fleur au corset, Illumination du jour, elle passait;
Elle allait, la charmante, et riait, la superbe; Ses petits pieds semblaient chuchoter
avec l'herbe; Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla; Et comment voulez-vous que
j'échappe à cela? Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses; Les arbres se
disaient tout bas de douces choses; Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.
J'aime! -- O Bodin, Vouglans, Delancre! prévôté, Bailliage, châtelet, grand'chambre,
saint-office, Demandez le secret de ce doux maléfice Aux vents, au frais printemps
chassant l'hiver hagard, Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard, Au sourire qui
rêve, à la voix qui caresse, A ce magicien, à cette charmeresse! Demandez aux sentiers
traîtres qui, dans les bois, Vous font recommencer les mêmes pas cent fois, A la branche
de mai, cette Armide qui guette, Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette! Demandez
à la vie, à la nature, aux cieux, Au vague enchantement des champs mystérieux!
Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme! Faite, Cujas au poing, un bon procès en
forme Aux sources dont le coeur écoute les sanglots, Au soupir éternel des forêts et
des flots. Dressez procès-verbal contre les pâquerettes Qui laissent les bourdons
froisser leurs collerettes; Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants Livraient leur
âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants, Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune
sombre, Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre, Et l'extase chantant des hymnes
inconnus, Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus, Sur l'herbe que la brise
agite par bouffées, Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées, Éperdus, possédés
d'un adorable ennui, Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui! Quoi! nous sommes
encore aux temps où la Tournelle, Déclarant la magie impie et criminelle, Lui dressait
un bûcher par arrêt de la cour, Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour! Juillet 1843.
XI ? Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément Où les vivants pensifs travaillent
tristement, Et qui donne à regret à cette race humaine Un peu de pain pour tant de
labeur et de peine; Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats; Des cités d'où s'en
vont, en se tordant les bras, La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables; L'orgueil
chez les puissants et chez les misérables; La haine au coeur de tous; la mort, spectre
sans yeux, Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux; Sur tous les hauts sommets
des brumes répandues; Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues; Toutes les passions
engendrant tous les mots; Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux; Là le
désert torride, ici les froids polaires; Des océans émus de subites colères, Pleins de
mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit; Des continents couverts de fumée et de
bruit, Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme, Où toujours quelque part
fume une ville en flamme, Où se heurtent sanglants les peuples furieux; -- Et que tout cela fasse un astre dans les cieux! Octobre 1840.
XII EXPLICATION La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange. L'un est fait de splendeur;
l'autre est pétri de fange. Toute étoile est soleil; tout astre est paradis. Autour des
globes purs sont les mondes maudits; Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la
lunette, Le soleil paradis traîne l'enfer planète. L'ange habitant de l'astre est
faillible; et, séduit, Il peut devenir l'homme habitant de la nuit. Voilà ce que le vent
m'a dit sur la montagne Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne Où la vie en pleurant, jusqu'au
jour du réveil, Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil. Plus le globe est lointain,
plus le bagne est terrible. La mort est là, vannant les âmes dans un crible, Qui juge,
et, de la vie invisible témoin, Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin. O globes sans rayons et presque sans aurores! Énorme Jupiter fouetté de météores,
Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan, O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan!
Châtiments inconnus! rédemptions! mystères! Deuils! ô lunes encor plus mortes que les
terres! Il souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font? L'ombre entend par
moments leur cri rauque et profond, Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
Mondes spectres, tirant des chaînes inégales, Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui
s'enfuit. Rougis confusément d'un reflet dans la nuit, Implorant un messie, espérant des
apôtres, Seuls, séparés, les uns en arrière des autres, Tristes, échevelés par des
souffles hagards, Jetant à la clarté de farouches regards, Ceux-ci, vagues, roulant dans
les profondeurs mornes, Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,
Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux, Autour du paradis ils tournent
envieux; Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres, On voit passer au loin toutes ces
faces sombres. Novembre 1840.
XIII LA CHOUETTE Une chouette était sur une porte clouée; Larve de l'ombre au toit des hommes
échouée. La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts, Qui remplit tout, et vit, à
des degrés divers, Dans la bête sauvage et la bête de somme, Toujours en dialogue avec
l'esprit de l'homme, Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont Ses signes, alphabet
formidable et profond; Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte, Parle deux
langues: l'une, admirable et correcte, L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds
lourds, Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours, Le taureau, le cheval, le
tigre au bond superbe, Sont le langage altier et splendide, le verbe; Et la chauve-souris,
le crapaud, le putois, Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois. Or, j'étais là,
pensif, bienveillant, presque tendre, Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre Ce
qu'entre les trois clous où son spectre pendait, Aux vivants, aux souffrants, au boeuf
triste, au baudet, Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette, Du côté noir de
l'être informe silhouette.
Elle disait: -Sur son front sombre -Une lumière à son front tremble.- -Cette âme arriva sur la terre, -Elle allait parmi les ténèbres, -Elle cherchait ces infidèles, -Elle allait, délivrant les hommes -Race qui frappes et lapides, Mai 1843.
XIV A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange Qu'il est d'autres anges là-haut, Que
rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change, Qu'il est doux d'y rentrer tôt; Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres, Une tente aux riches couleurs, Un
jardin bleu rempli de lys qui sont des astres, Et d'étoiles qui sont des fleurs; Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire, Où toujours, se laissant charmer,
On a les chérubins pour jouer et pour rire, Et le bon Dieu pour nous aimer; Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge, Et de vivre, en toute
saison, Près de l'enfant Jésus et de la Sainte Vierge Dans une si belle maison! Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère, A ce fils si frêle et si doux, Que
vous étiez à lui dans cette vie amère, Mais aussi qu'il était à vous; Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille, Mais que plus tard on la défend;
Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille, D'un homme qui soit son enfant; Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme Que Dieu veut qu'on reste ici-bas, La
femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme, Pour les douleurs et les combats; Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte! Le doux être s'en est allé!... --
Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte, Que votre oiseau s'est envolé! Avril 1843.
XV ÉPITAPHE Il vivait, il jouait, riante créature. Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature?
N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs, Les astres, les grands bois, le ciel
bleu, l'onde amère? Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère, Et de l'avoir caché
sous des touffes de fleurs? Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée, Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature
étoilée! Et le coeur de la mère en proie à tant de soins, Ce coeur où toute joie
engendre une torture, Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature, Est vide et
désolé pour cet enfant de moins! Mai 1843.
XVI LE MAITRE D'ÉTUDES Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon
n'a lui; Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître! Et, quand vous le voyez dans vos
rangs apparaître, Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains, Ayant peut-être
en lui l'esprit des vieux Romains Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres, Ne le tourmentez pas! soyez doux,
soyez bons. Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons Mais lui, c'est le
flambeau qui la nuit se consomme; L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné, Votre frère, écoliers, et votre frère
aîné, Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres, Ayant l'ennui sans fin devant
ses yeux funèbres, Indigent, chancelant, et cependant vainqueur, Sans oiseaux dans son
ciel, sans amours dans son coeur, A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse,
Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse! Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort, Les inégalités des âmes et du
sort; Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine, Puisque de deux sommets, enfant,
il vous domine, Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand. Songez que,
triste, en butte au souci dévorant, A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière Vous
verse la raison, le savoir, la lumière, Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de
pain. Oh! dans la longue salle aux tables de sapin, Enfants, faites silence à la lueur
des lampes! Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes: Songez qu'il saigne,
hélas! sous ses pauvres habits. L'herbe que mord la dent cruelle des brebis, C'est lui;
vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme. Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans
flamme; Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs Ne peuvent pas couler devant vos
yeux railleurs! Aux heures du travail votre ennui le dévore, Aux heures du plaisir vous
le rongez encore; Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous, Et, pareille au papier
qu'on distribue à tous, Page blanche d'abord, devient lentement noire. Vous feuilletez
son coeur, vous videz sa mémoire; Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt, Toutes en même temps dans son esprit
écrivent. Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent, Vous répandez votre encre
à flots sur cet azur; Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur, De leurs mille becs
noirs lui fouillent la cervelle. Le nuage d'ennui passe et se renouvelle. Dormir, il ne le
peut; penser, il ne le peut. Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud. Oui,
s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre, Laisser voler son âme aux chimères
sans nombre, Ces écoliers joueurs, vifs, légers et doux, aimants, Pèsent sur lui, de
l'aube au soir, à tous moments, Et le font retomber des voûtes immortelles; Et tous ces
papillons sont le plomb de ses ailes. Saint et grave martyr changeant de chevalet,
Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est Votre souffre-douleurs et votre
souffre-joies; Ses nuits sont vos hochets et ces jours sont vos proies, Il porte sur son
front votre essaim orageux; Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête. Hélas! il est le deuil dont vous êtes
la fête; Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant De sa bonne action comme d'une
mauvaise, Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise, Mal nourri, mal vêtu, qu'un
mendiant plaindrait, Peut-être a des parents qu'il soutient en secret, Et fait de ses
labeurs, de sa faim, de ses veilles, Des siècles dont sa voix vous traduit les
merveilles, Et de cette sueur qui coule sur sa chair, Des rubans au printemps, un peu de
feu l'hiver, Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère; Changeant en goutte d'eau
la sombre larme amère; De sorte que, vivant à son ombre sans bruit, Une colombe vient la
boire dans la nuit! Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue, Brûle ses yeux,
meurtrit son coeur, tourne la roue, Traîne la chaîne! Hélas, pour lui, pour son destin,
Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain, Pour ses voeux, pour son âme aux fers,
pour sa prunelle, Votre cage d'un jour est prison éternelle! Songez que c'est sur lui que
marchent tous vos pas! Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas! L'avenir, cet
avril plein de fleurs, vous convie; Vous vous envolerez demain en pleine vie; Vous
sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui, Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;
Demain, même en juillet, sera toujours décembre, Toujours l'étroit préau, toujours la
pauvre chambre, Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux; Et, quand vous serez
grands, enfants, il sera vieux. Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
Toujours il sera là, seul sous la sombre porte, Gardant les beaux enfants sous ce mur
redouté, Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté. Oh! que votre pensée aime,
console, encense Ce sublime forçat du bagne d'innocence! Pesez ce qu'il prodigue avec ce
qu'il reçoit. Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit Celui qui vous grandit,
celui qui vous élève, Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive, Art et
science, afin qu'en marchant au tombeau, Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le
beau! Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste De conduire à l'utile, au
sage, au grand, au juste, Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit! Quand les coeurs
sont troupeau, le berger est esprit. Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe Un chuchotement vague endort
son âme lasse, Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs, Qu'il sorte, dans le
bruit confus des soirs tombants, Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide, Et de
Virgile, cygne errant du vers limpide, Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux, Et d'Horace
et d'Homère à demi dans les cieux, Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux
baissée, Pour l'humble défricheur de la jeune pensée, Qu'il sorte, pour ce front qui se
penche et se fend Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant, De tous ces livres pleins
de hautes harmonies, La bénédiction sereine des génies! Juin 1842.
XVII CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS Entendant des sanglots, je poussai cette porte. Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte. Tout dans ce lieu lugubre
effrayait le regard. Sur le grabat gisait le cadavre hagard; C'était déjà la tombe et
déjà le fantôme. Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume. Les quatre enfants
songeaient comme quatre vieillards. On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
Aux lèvres de la morte un sinistre sourire; Et l'aîné, qui n'avait que six ans,
semblait dire: -Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!- Un crime en cette chambre avait été commis. Ce crime, le voici: -- Sous le ciel qui
rayonne, Une femme est candide, intelligente, bonne; Dieu, qui la suit d'en haut d'un
regard attendri, La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari Un ouvrier; tous
deux, sans aigreur, sans envie, Tirent d'un pas égal le licou de la vie. Le choléra lui
prend son mari; la voilà Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a. Alors, elle
se met au labeur comme un homme. Elle est active, propre, attentive, économe; Pas de drap
à son lit, pas d'âtre à son foyer; Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,
Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille, Tricote, file, coud, passe les nuits,
travaille Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin. Un jour, on va chez elle,
elle est morte de faim. Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges, Les lourds marteaux sonnaient dans
la lueur des forges, Les masques abondaient dans les bals, et partout Les baisers
soulevaient la dentelle du loup; Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes;
On entendait rouler les chars, rire les hommes; Les wagons ébranlaient les plaines, le
steamer Secouait son panache au-dessus de la mer; Et, dans cette rumeur de joie et de
lumière, Cette femme étant seule au fond de sa chaumière, La faim, goule effarée aux
hurlements plaintifs, Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs, Sans bruits, et
l'avait prise à la gorge, et tuée. La faim, c'est le regard de la prostituée, C'est le bâton ferré du bandit, c'est la
main Du pâle enfant volant un pain sur le chemin, C'est la fièvre du pauvre oublié,
c'est le râle Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale. O Dieu! la sève abonde, et,
dans ses flancs troublés, La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés, Dès que
l'arbre a fini, le sillon recommence; Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta
clémence, Que la mouche connaît la feuille du sureau, Pendant que l'étang donne à
boire au passereau, Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves, Pendant que la
nature, en ses profondeurs fauves, Fait manger le chacal, l'once et le basilic, L'homme
expire! -- Oh! la faim, c'est le crime public; C'est l'immense assassin qui sort de nos
ténèbres. Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres, Dit-il: -J'ai faim!- L'enfant,
n'est-ce pas un oiseau? Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau? Avril 1840.
XVIII INTÉRIEUR La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent, Vipère dont la haine empoisonne la
dent, Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure. Les mots heurtent les mots. L'enfant
s'effraie et pleure. La femme et le mari laissent l'enfant crier. -- D'où viens-tu? -- Qu'as-tu fait? -- Oh! mauvais ouvrier! Il vit dans la débauche
et mourra sur la paille. -- Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille! -- Tu sors
du cabaret? -- Quelque amant est venu? -- L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est
nu. Pas de pain. -- Elle a peur de salir ses mains blanches! -- Où cours-tu tous les
jours? -- Et toi, tous les dimanches? -- Va boire! -- Va danser! -- Il n'a ni feu ni lieu!
-- Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu! -- Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as
tuée! -- Paix! -- Silence, assassin! -- Tais-toi, prostituée! Un beau soleil couchant, empourprant le taudis, Embrasait la fenêtre et le plafond,
tandis Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme La misère du coeur et la laideur
de l'âme, Étalait son ulcère et ses difformités Sans honte, et sans pudeur montrait
ses nudités. Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile, Était, grâce au
soleil, une éclatante étoile Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,
Éblouissait au loin quelque passant rêveur! Septembre 1841.
XIX BARAQUES DE LA FOIRE Lion! J'étais pensif, ô bête prisonnière, Devant la majesté de ta grave crinière;
Du plafond de ta cage elle faisait un dais. Nous songions tous les deux, et tu me
regardais. Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes, Le peu que nous faisons et le
rien que nous sommes, Emplit notre pensée, et dans nos regards vains Brillent nos plans
chétifs que nous croyons divins, Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense, Et
notre petitesse, ivre de sa puissance; Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin, Notre
prunelle éclate et dit: Je suis ce nain! Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.
Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable, Qui paît le thym, ou fuit dans les
halliers profonds, Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons, Respire,
solitaire, avec l'astre et la rose, L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause Avec
la roche énorme et les petites fleurs, Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,
Plonge son mufle roux aux herbes non foulées, La brute qui rugit sous les nuits
constellées, Qui rêve et dont les pas fauves et familiers De l'antre formidable
ébranlent les piliers, Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres, A sous son
fier sourcil les monts, les vastes ombres, Les étoiles, les prés, le lac serein, les
cieux, Et le mystère obscur des bois silencieux, Et porte en son oeil calme, où l'infini
commence, Le regard éternel de la nature immense. Juin 1842.
XX INSOMNIE Quand une lueur pâle à l'orient se lève, Quand la porte du jour, vague et pareille
au rêve, Commence à s'entr'ouvrir et blanchit à l'horizon, Comme l'espoir blanchit le
seuil d'une prison, Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste. Quand le matin
à Dieu chante son hymne auguste, Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel, Est la
strophe sacrée au pied du sombre autel; Le soc murmure un psaume; et c'est un chant
sublime Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme, Au bruit de la cognée, au
choc des avirons, Sort des durs matelots et des noirs bûcherons. Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère! Songer, sinistre et seul, quand
tout dort sur la terre! Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu; Quand les sept
chevaux d'or du grand chariot bleu Rentrent à l'écurie et descendent au pôle, Se sentir
dans son lit soudain toucher l'épaule Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!
Travaillons! -- La chair gronde et demande pourquoi. -- Je dors. Je suis très-las de la
course dernière; Ma paupière est encor du somme prisonnière; Maître mystérieux,
grâce! que me veux-tu? Certe, il faut que tu sois un démon bien têtu De venir
m'éveiller toujours quand tout repose! Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;
Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît; Pas la moindre lueur aux fentes du volet;
Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve de ma maîtresse. Elle faisait flotter sur moi sa
longue tresse, D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs. Va-t'en, tu
reviendras demain, au jour, ailleurs. Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe! Ne
pose pas ton doigt de braise sur ma tempe. La biche illusion me mangeait dans le creux De
la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux, Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi.
C'est stupide. Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide, Fil sans bout, se dévide et
tourne à ton fuseau. Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau Que tu viens de
saisir dans les pâles nuées. Je n'en veux pas. Le vent, des ses tristes huées, Emplit
l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons, Passent en secouant ma porte sur ses
gonds. -- Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche. Je veux toute la nuit
dormir comme un vieux lâche; Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon. Je suis las, je
suis mort, laisse-moi dormir! -- Non! Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps; Nul moyen de lutter; et tout
revient alors, Le drame commencé dont l'ébauche frissonne, Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva,
son cor qui sonne, Ou le roman pleurant avec des yeux humains, Ou l'ode qui s'enfonce en
deux profonds chemins, Dans l'azur près d'Horace et dans l'ombre avec Dante: Il faut dans
ces labeurs rentrer la tête ardente; Dans ces grands horizons subitement rouverts, Il
faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers, S'en aller devant soi, pensif, ivre
de l'ombre; Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre, Gravir le dur sentier
de l'inspiration; Poursuivre la lointaine et blanche vision, Traverser, effaré, les
clairières désertes, Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes, Et
franchir la forêt, le torrent, le hallier, Noir cheval galopant sous le noir cavalier. 1843, nuit.
XXI ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE A MADEMOISELLE LOUISE B. La musique est dans tout. Un hymne sort du monde. Rumeur de la galère aux flancs
lavés par l'onde, Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur, Passion des amants
jeunes et beaux, douceur, Des vieux époux usés ensemble par la vie, Fanfare de la plaine
émaillée et ravie, Mots échangés le soir sur les seuils fraternels, Sombre
tressaillements des chênes éternels, Vous êtes l'harmonie et la musique même! Vous
êtes les soupirs qui font le chant suprême! Pour notre âme, les jours, la vie et les
saisons, Les songes de nos coeurs, les plis des horizons, L'aube et ses pleurs, le soir et
ses grands incendies, Flottent dans un réseau de vagues mélodies; Une voix dans les
champs nous parle, une autre voix Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois. Par
moment, un troupeau bêle, une cloche tinte. Quand par l'ombre, la nuit, la colline est
atteinte, De toutes parts on voit danser et resplendir, Dans le ciel étoilé du zénith
au nadir, Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales, Le groupe éblouissant des
notes inégales. Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla; La nature nous dit:
Chante! et c'est pour cela Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre Un pâtre sur
sa flûte abaissant sa paupière. Juin 1833.
XXII La clarté du dehors ne distrait pas mon âme. La plaine chante et rit comme une jeune
femme; Le nid palpite dans les houx; Partout la gaîté lui dans les bouches ouvertes;
Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes Fait aux amoureux les yeux doux. Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves, Les vagues papillons errent
pareils aux rêves; Le blé vert sort des sillons bruns; Et les abeilles d'or courent à
la pervenche, Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche A ces buveuses de parfums. La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres; Les arbres, tout gonflés de
printemps, semblent ivres; Les branches, dans leurs doux ébats, Se jettent sur les
oiseaux du bout de leurs raquettes; Le bourdon galonné fait aux roses coquettes Des
propositions tout bas. Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes, Je laisse chuchoter les fleurs, ces
doux fantômes, Et l'aube dire: Vous vivrez! Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant
l'heure, L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure, Je songe aux morts, ces
délivrés! Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe, Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi
dans l'herbe, Blanche au milieu du frais gazon, A l'ombre de quelque arbre où le lierre
s'attache; On y lira: -- Passant, cette pierre te cache La ruine d'une prison. Ingouville, mai 1843.
XXIII LE REVENANT Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus. Dieu, qui tient dans sa main tous les
oiseaux perdus, Parfois au même nid rend la même colombe. O mères! le berceau
communique à la tombe. L'éternité contient plus d'un divin secret. La mère dont je vais vous parler demeurait A Blois; je l'ai connue en un temps plus
prospère; Et sa maison touchait à celle de mon père. Elle avait tous les biens que Dieu
donne ou permet. On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait. Elle eut un fils; ce fut
une ineffable joie. Ce premier-né couchait dans un berceau de soie; Sa mère l'allaitait; il faisait un
doux bruit A côté du chevet nuptial; et, la nuit, La mère ouvrait son âme aux
chimères sans nombre, Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre, Quand,
sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil, Penchée, elle écoutait dormir l'enfant
vermeil. Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière. Elle se renversait sur sa chaise en arrière, Son fichu laissant voir son sein gonflé
de lait, Et souriait au faible enfant, et l'appelait Ange, trésor, amour; et mille folles
choses. Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses! Comme elle leur parlait!
l'enfant, charmant et nu, Riait, et par se mains sous les bras soutenu, Joyeux, de ses
genoux montait jusqu'à sa bouche. Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche, Il grandit. Pour l'enfant, grandir,
c'est chanceler. Il se mit à marcher, il se mit à parler, Il eut trois ans; doux âge,
où déjà la parole, Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole. Et la disait: -Mon
fils!- et reprenait: -Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît Ses lettres. C'est
un diable! Il veut que je l'habille En homme; il ne veut plus de ses robes de fille; C'est
déjà très-méchant, ces petits hommes-là! C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a
De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.- -- Et ses yeux adoraient cette tête
fragile, Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant, Elle sentait son coeur battre
dans son enfant. Un jour, -- nous avons tous de ces dates funèbres! -- Le croup, monstre hideux,
épervier des ténèbres, Sur la blanche maison brusquement s'abattit, Horrible, et, se
ruant sur le pauvre petit, Le saisit à la gorge; ô noire maladie! De l'air par qui l'on
vit sinistre perfidie! Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants Qu'étreint le
croup féroce en ses doigts étouffants! Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux
d'ange, Et de leur bouche froide il sort un râle étrange, Et si mystérieux, qu'il
semble qu'on entend, Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant, L'affreux coq du
tombeau chanter son aube obscure. Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre,
L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur Et le prit. -- Une mère, un père, la
douleur, Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles, Les lugubres sanglots qui
sortent des entrailles, Oh! la parole expire où commence le cri; Silence aux mots
humains! La mère au coeur meurtri, Elle se sentit mère une seconde fois. Devant le berceau froid de son ange éphémère, Se rappelant l'accent dont il disait:
-- Ma mère, -- Elle songeait, muette, assise sur son lit. Le jour où, tout à coup, dans
son flanc tressaillit L'être inconnu promis à notre aube mortelle, Elle pâlit. -- Quel
est cet étranger? dit-elle. Puis elle cria, sombre et tombant à genoux: -- Non, non, je
ne veux pas! non! tu serais jaloux! O mon doux endormi, toi que la terre glace, Tu dirais:
-On m'oublie; un autre a pris ma place; -Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau,
-Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!- Non, non! -- Ainsi pleurait cette douleur profonde. Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde, Et le père joyeux cria: -- C'est un
garçon. Mais le père était seul joyeux dans la maison; La mère restait morne, et la
pâle accouchée, Sur l'ancien souvenir tout entière penchée, Rêvait; on lui porta
l'enfant sur un coussin; Elle se laissa faire et lui donna le sein; Et tout à coup,
pendant que, farouche, accablée, Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée,
Hélas! et songeant moins au langes qu'au linceul, Elle disait: -- Cet ange en son
sépulcre est seul! -- O doux miracle! ô mère au bonheur revenue! -- Elle entendit, avec
une voix bien connue, Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, Et tout bas
murmurer: -- C'est moi. Ne le dis pas. Août 1843.
XXIV AUX ARBRES Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme! Au gré des envieux la foule loue et
blâme; Vous me connaissez, vous! -- vous m'avez vu souvent, Seul dans vos profondeurs,
regardant et rêvant. Vous le savez, la pierre où court un scarabée, Une humble goutte
d'eau de fleur en fleur tombée, Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. La
contemplation m'emplit le coeur d'amour. Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée
obscure, Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, Questionner tout bas vos rameaux
palpitants, Et du même regard poursuivre en même temps, Pensif, le front baissé, l'oeil
dans l'herbe profonde, L'étude d'un atome et l'étude du monde. Attentif à vos bruits
qui parlent tous un peu, Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu! Feuilles
qui tressaillez à la pointe des branches, Nids dont le vent sème au loin les plumes
blanches, Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux, Vous savez que je suis
calme et pur comme vous. Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance, Je suis
plein d'oubli comme vous de silence! La haine sur mon nom répand en vain son fiel;
Toujours, -- je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -- J'ai chassé loin de moi toute
pensée amère, Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère! Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours, Je vous aime, et vous, lierre au
seuil des antres sourds, Ravins où l'on entend filtrer les sources vives, Buissons que
les oiseaux pillent, joyeux convives! Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois, Dans votre solitude où je rentre en
moi-même, Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime! Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît, Arbres religieux, chênes, mousses,
forêt, Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère, C'est sous votre branchage
auguste et solitaire, Que je veux abriter mon sépulcre ignoré, Et que je veux dormir
quand je m'endormirai. Juin 1843.
XXV L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée, Veut faire une quenouille à sa grande
poupée. L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment. L'enfant vient par derrière et
tire doucement Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie, Puis s'enfuit triomphante,
emportant avec joie La belle laine d'or que le safran jaunit, Autant qu'en pourrait
prendre un oiseau pour son nid. Cauteretz, août 1843.
XXVI JOIES DU SOIR Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale, Ajuste à son arc d'or sa flèche
horizontale; Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons; Là rit dans les
rochers, veinés comme des marbres, Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres
Au-dessous, un bouquet d'enfants. C'est l'instant de songer aux choses redoutables. On entend les buveurs danser autour
des tables; Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux, Ils mêlent aux refrains
leurs amours peu farouches, Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches Vont
écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux. Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-mêmes: -- Comment passerons-nous le
passage suprême? -- Finir avec grandeur est un illustre effort. Le moment est lugubre et
l'âme est accablée; Quel pas que la sortie! -- Oh! l'affreuse vallée Que l'embuscade de
la mort! Quel frisson dans les os de l'agonisant blême! Autour de lui tout marche et vit, tout
rit, tout aime; La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été, Tandis que le
mourant en qui décroît la flamme, Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme,
Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité! Souvent, me rappelant le front étrange et pâle De tous ceux que j'ai vus à cette
heure fatale, Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents, Aux instants où l'esprit
à rêver se hasarde, Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde Cet oeil
effaré des mourants? Que voit-il?... -- O terreur! de ténébreuses routes, Un chaos composé de spectres et
de doutes, La terre vision, le ver réalité, Un jour oblique et noir qui, troublant
l'âme errante, Mêle au dernier rayon de la vie expirante Ta première lueur, sinistre
éternité! On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre. Tout ce qu'on fit s'en va comme une
fête obscure, Et tout ce qui riait devient peine ou remord. Quel moment, même, hélas!
pour l'âme la plus haute, Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte Son
masque, et dit: -Je suis la mort!- Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche, Sépulcre! le méchant avec
horreur t'approche. Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu; Sur ton vide pour lui
quand ta pierre se lève, Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve, La face vague
et sombre et l'oeil fixe de Dieu. Biarritz, juillet 1843.
XXVII J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, Parce qu'on les hait; Et que rien n'exauce et que
tout châtie Leur morne souhait; Parce qu'elles sont maudites, chétives, Noirs êtres rampants; Parce qu'elles sont les
tristes captives De leur guet-apens; Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre; O sort! fatals noeuds! Parce que l'ortie
est une couleuvre, L'araignée un gueux; Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes, Parce qu'on les fuit, Parce qu'elles sont
toutes deux victimes De la sombre nuit. Passants, faites grâce à la plante obscure, Au pauvre animal. Plaignez la laideur,
plaignez la piqûre, Oh! plaignez le mal! Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie; Tout veut un baiser. Dans leur fauve horreur,
pour peu qu'on oublie De les écraser, Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe, Tout bas, loin du jour, La vilaine
bête et la mauvaise herbe Murmurent: Amour! Juillet 1842.
XXVIII LE POËTE Shakspeare songe; loin du Versaille éclatant, Des buis taillés, des ifs peignés, où
l'on entend Gémir la tragédie éplorée et prolixe, Il contemple la foule avec son
regard fixe, Et toute la forêt frissonne devant lui. Pâle, il marche, au dedans de
lui-même ébloui; Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière, Secouant sur sa tête
un haillon de lumière. Son crâne, dont on voit la lueur du dehors; Le monde tout entier
passe à travers son crible; Il tient toute la vie en son poignet terrible; Il fait sortir
de l'homme un sanglot surhumain, Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin, Comme
dans une mer, notre esprit parfois sombre; Nous sentons, frémissants, dans son théâtre
sombre, Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant, Et ses doigts nous ouvrir et nous
fouiller le flanc. Jamais il ne recule; il est géant, il dompte Richard-Trois, léopard,
Caliban, mastodonte; L'idéal est le vin que verse ce Bacchus. Les sujets monstrueux qu'il
a pris et vaincus Râlent autour de lui, splendides ou difformes; Il étreint Lear,
Brutus, Hamlet, êtres énormes, Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour, Les stryges
dans le bois, le spectre sur la tour; Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,
Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine, De la chair d'Othello, des restes
de Macbeth, Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet, Il se repose; ainsi le noir lion
des jungles S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles. Paris, avril 1835.
XXIX LA NATURE La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre; C'est l'hiver; nous avons bien
froid. Veux-tu, bon arbre, Être dans mon foyer la bûche de Noël? -- Bois, je viens de
la terre, et, feu, je monte au ciel. Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme. Aimez, vivez. -- Veux-tu, bon
arbre, être timon De charrue? -- Oui, je veux creuser le noir limon, Et tirer l'épi d'or
de la terre profonde. Quand le soc a passé, la plaine devient blonde, La paix aux doux
yeux sort du sillon entr'ouvert, Et l'aube en pleurs sourit. -- Veux-tu, bel arbre vert,
Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe, De la maison de l'homme être le
pilier? -- Frappe. Je puis porter les toits, ayant porté les nids. Ta demeure est
sacrée, homme, et je la bénis; Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;
Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles. -- Veux-tu, dis-moi, bon arbre,
être mât de vaisseau? -- Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau. Le navire
est pour moi, dans l'immense mystère, Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la
terre, Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini. J'irai voir ces grands cieux d'où
l'hiver est banni, Et dont plus d'un essaim me parle en son passage. Pas plus que le
tombeau n'épouvante le sage, Le profond Océan, d'obscurité vêtu, Ne m'épouvante
point: oui, frappe. -- Arbre, veux-tu Être gibet? -- Silence, homme! va-t'en, cognée!
J'appartiens à la vie, à la vie indignée! Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez,
démons! Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts; Je porte les fruits mûrs,
j'abrite les pervenches; Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches! Arrière!
homme, tuez, ouvriers du trépas, Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas, Ne
venez pas, traînants des cordes et des chaînes, Vous chercher un complice au milieu des
grands chênes! Ne faites pas servir à vos crimes, vivants, L'arbre mystérieux à qui
parlent les vents! Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. Je suis fils du
soleil, soyez fils des ténèbres. Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts. A vos
plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, Accouplez l'échafaud et le supplice;
faites. Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes, Le malheureux, chargé de fautes et
de maux; Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux! Janvier 1843.
XXX MAGNITUDO PARVI I Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève. Je tenais par la main ma
fille, enfant qui rêve, Jeune esprit qui se tait! La terre, s'inclinant comme un vaisseau
qui sombre, En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre; La pâle nuit
montait. La pâle nuit levait son front dans les nuées; Les choses s'effaçaient, blêmes,
diminuées, Sans forme et sans couleur; Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;
On sentait à la fois la tristesse descendre Et monter la douleur. Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature Voyaient l'urne d'en haut, vague
rondeur obscure, Se pencher dans les cieux, Et verser sur les monts, sur les campagnes
blondes, Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes, Le soir silencieux! Les nuages rampaient le long des promontoires; Mon âme, où se mêlaient ces ombres et
ces gloires, Sentait confusément De tout cet océan, de toute cette terre, Sortir sous
l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère, D'auguste et de charmant! J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée. La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.
Rêveur, ô Jéhovah, Je regardais en moi, les paupières baissées, Cette ombre qui se
fait aussi dans nos pensées Quand ton soleil s'en va! Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme, Dont je tenais la main et qui tenait
mon âme, Me parla, douce voix! Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune, Et
deux points lumineux qui tremblaient sur la dune: -- Père, dit-elle, vois! Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe, Ces feux jumeaux briller
comme une double lampe Qui remuerait au vent! Quels sont ces deux foyers qu'au loin la
brume voile? -- L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile; Deux mondes, mon
enfant! II * Deux mondes! -- l'un est dans l'espace, Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes; Si nous pouvions passer les bleus
septentrions, Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes Jusqu'à ce qu'à
la fin, éperdus, nous voyions, Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,
Cette petite étoile, atome de phosphore, Devenir par degrés un monstre de rayons; S'il nous était donné de faire Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange! Rien, pas de vision, pas de songe
insensé, Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange, Monde informe, et d'un tel
mystère composé, Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante, Et qu'il ne resterait
de nous dans l'épouvante Qu'un regard ébloui sous un front hérissé! * O contemplation splendide! Tu verrais! -- un soleil, autour de lui des mondes, Centres eux-mêmes, ayant des lunes
autour d'eux; Là, des fourmillements de sphères vagabondes; Là, des globes jumeaux qui
tournent deux à deux; Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie; D'un coin de
l'infini formidable incendie, Rayonnement sublime ou flamboiement hideux! Regardons, puisque nous y sommes! Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres Sont des bêtes; ces rocs hurlent
avec fureur; Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres. Ce monde est-il le vrai?
le nôtre est-il l'erreur? O possibles qui sont pour nous impossibles! Réverbérations
des chimères invisibles! Le baiser de la vie ici nous fait horreur. Et, si nous pouvions voir les hommes * Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles? Cherchent-ils comme nous le
mot jamais trouvé? Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles, Des Lucrèce niant
tout ce qu'on a rêvé, Qui, du noir infini feuilletant les registres, Ont écrit: Rien,
au bas de ces pages sinistres; Et, penchés sur l'abîme, ont dit: -L'oeil est crevé!- Tous ces êtres, comme nous-même, L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être. Quelle tempête autour de l'astre
radieux! Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître, Jusqu'à ce que la nuit ferme
à son tour ses yeux; Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe, L'étoile voit
neiger les âmes dans la tombe, L'âme verra neiger les astres dans les cieux! * Par instant, dans le vague espace, C'est elle! éclair! voilà sa livide surface Avec tous les frissons de ses océans
verts! Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface, Et rentre, atome obscur, aux
cieux sombres couverts, Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime... -- Quel est ce
projectile inouï de l'abîme? O boulets monstrueux qui sont des univers! Dans un éloignement nocturne, Et, par instants encor, -- tout va-t-il se dissoudre? -- Parmi ces mondes, fauve,
accourant à grand bruit, Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre, Surgit, et
les regarde, et, blême, approche et luit; Puis s'évade en hurlant, pâle et
surnaturelle, Traînant sa chevelure éparse derrière elle, Comme une Canidie affreuse
qui s'enfuit. Quelques-uns de ces globes meurent; * Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes, Tous portant des vivants et
des créations! Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes, Ténèbres qui des
cieux traversent les rayons, Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches L'un après
l'autre éteints par d'invisibles bouches, Voit plonger tour à tour les constellations! Quel Zorobabel formidable, Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale, Qui, dans l'horreur fatale et dans
l'amour profond, A tordu ta splendide et sinistre spirale, Ciel, où les univers se font
et se défont? Un double précipice à la fois les réclame. -Immensité!- dit l'être.
-Éternité!- dit l'âme. A jamais! le sans fin roule dans le sans fond. * L'inconnu, celui dont maint sage Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres Ces spectres de la nuit que nul ne
pénétra; Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres, Ont crié: Jupiter! Allah!
Vishnou! Mithra! Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes, Tous ces masques
hagards s'effaceront d'eux-mêmes; Alors, la face immense et calme apparaîtra! III * Enfant! l'autre de ces deux mondes, Dieu cache un homme sous les chênes; O ma fille, avec son mystère Cet homme, dans quelque ruine, Il est devenu presque fauve; Il est l'être crépusculaire. La faneuse dans la clairière Son vêtement dans ces décombres, Le pommier lui jette ses pommes; C'est un indigent sous la bure, * Dans la nature transparente, Oui, c'est un coeur, une prunelle, Il est là, l'âme aux cieux ravie, Il est calme en cette ombre épaisse; Nos luttes, nos chocs, nos désastres, Son troupeau gît sur l'herbe unie; Ses brebis, d'un rien remuées, Et, bouc qui bêle, agneau qui danse, * Le pâtre songe, solitaire Pourtant, il sait que l'homme souffre; Dès qu'il est debout sur ce faîte, Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre; La foule raillait leur démence; La nuit voyait, témoin austère, -- Où marchez-vous, tremblants prophètes? Aujourd'hui, l'on ne sait plus même Et, quand nos yeux, qui les admirent, Du noir passé perçant les voiles, * Dans nos temps, où l'aube enfin dore L'homme que la brume enveloppe, L'âme humaine, après le Calvaire, La solitude vénérable Oui, si dans l'homme, que le nombre Le désert au ciel nous convie. Il parle aux voix que Dieu fit taire, Dans le désert, l'esprit qui pense Il plonge au fond. Calme, il savoure Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte, Il voit, il adore, il s'effare; Avec ses fleurs au pur calice, Avec sa plaine, vaste bible, Avec sa paix, avec son trouble, La solitude éclaire, enflamme, L'homme en son sein palpite et vibre, Il sent croître en lui, d'heure en heure, Il a des soifs inassouvies; Il cherche au fond des sombres dômes Il sent que l'humaine aventure Il se dit: -- Mourir, c'est connaître; Il se dit: -- Le vrai, c'est le centre, Il sent plus que l'homme en lui naître; Ils cessent d'être son problème; * Pendant que, nous, hommes des villes, Que, savants dont la vue est basse, Et qu'oubliant le nécessaire, Prenant pour l'être et pour l'essence Ne comprenant, pour nous distraire Comme l'oiseau né dans la cage, Chercheurs que le néant captive, Poussière admirant la poussière, Pendant que notre âme humble et lasse Lui, ce berger, ce passant frêle, Cet homme qui ne sait pas lire, Lui, dont l'âme semble étouffée, Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde, De sa roche où la paix séjourne, Seul, quand mai vide sa corbeille, Quand sur notre terre, où se joue Quand, nous glaçant jusqu'au vertèbres, Quand la mer tourmente la barque; Seul sur cet âpre monticule, Seul la nuit, quand dorment ses chèvres, Seul, quand renaît le jour sonore, Seul, toujours seul, l'été, l'automne; Oubliant dans ces grandes choses Sondant l'être, la loi fatale; Il sent, faisant passer le monde Et, dépassant la créature, Car, des effets allant aux causes, La matière tombe détruite Il ne voit plus le ver qui rampe, Ni l'araignée, hydre étoilée, Ni l'arbre où sur l'écorce dure Il ne voit plus la vigne mûre, Ni l'aube dorant les prairies, Que l'éther de son ombre couvre, Il ne voit plus Saturne pâle, Ni les mondes, esquifs sans voiles, * Il le regarde, il le contemple; Oeil serein dans l'ombre ondoyante, Il marche, heureux et plein d'aurore, Le doute, qu'entourent les vides, Le doute, roche où nos pensées Quand Hobbes dit: -Quelle est la base?- Qu'importe à cet anachorète Que lui fait la philosophie, Lueurs que couvre la fumée! Que lui font les choses bornées, Que lui font la larve et la cendre, Que lui fait l'assurance triste Quand le spectre, dans le mystère, Que lui fait l'astre, autel et prêtre Que lui font, sur son sacré faîte, Que lui fait le temps, cette brume? Il boit, hors de l'inabordable, Son être, dont rien ne surnage, Parmi les feuillages farouches, * Il le voit, ce soleil unique, Semant de feux, de souffles, d'ondes, Remuant, dans l'ombre et les brumes, Doux pour le nid du rouge-gorge, On distingue en l'ombre où nous sommes, Et ce pâtre devient auguste; Soeur du grand flambeau des génies, Plus belle dans une chaumière, S'appelle en ce monde, où l'honnête * Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme; Elle lui montre Dieu, le dévoile et le
nomme, Sacre l'obscurité, Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge, Et, dans les
profondeurs de son immense songe, T'allume, ô vérité! Elle emplit l'ignorant de la science énorme; Ce que le cèdre voit, ce que devine
l'orme, Ce que le chêne sent, Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme, Dans
l'ombre elle le mêle à la candeur sublime D'un pâtre frémissant. L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile. Et ce pâtre devient, sous son
haillon de toile, Un mage; et, par moments, Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres,
noirs pilastres, Apparaît couronné d'une tiare d'astres, Vêtu de flamboiements! Il ne se doute pas de cette grandeur sombre: Assis près de son feu que la broussaille
encombre, Devant l'être béant, Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie, Son gouffre de néant. Quand il sort de son rêve, il revoit la nature. Il parle à la nuée, errant à
l'aventure, Dans l'azur émigrant; Il dit: -Que ton encens est chaste, ô clématite!- Il
dit au doux oiseau: -Que ton aile est petite, Mais que ton vol est grand!- Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages, Glaneuses, bûcherons qui
traînent des feuillages, Et les pauvres chevaux Que le laboureur bat et fouette avec
colère, Sans songer que le vent va le rendre à son frère Le marin sur les flots; Quand il voit les forçats passer, portant leur charge, Les soldats, les pêcheurs pris
par la nuit au large, Et hâtant leur retour, Il leur envoie à tous, du haut du mont
nocturne, La bénédiction qu'il a puisée à l'urne De l'insondable amour! Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline, Content, se prosternant dans tout ce
qui s'incline, Doux rêveur bienfaisant, Emplissant le vallon, le champ, le toit de
mousse, Et l'herbe et le rocher de la majesté douce De son coeur innocent, S'il passe par hasard, près de sa féconde paix, Un de ces grands esprits en butte aux
flots du monde Révolté devant eux, Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
La terre de granit et le ciel de ténèbres, L'homme ingrat, Dieu douteux; Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible, Et dont l'obscurité rend la lueur
visible, Homme heureux sans effort, Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde, Va
lui jeter soudain quelque clarté profonde Qui lui montre le port! Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre, Là-bas est aperçu par quelque
nef qui sombre Entre le ciel et l'eau; Humble, il la guide au loin de son reflet
rougeâtre, Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre, Il sauve un grand vaisseau! IV Et je repris, montrant à l'enfant adoré L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:
De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit L'un révèle un soleil, l'autre
annonce un esprit, C'est l'infini que notre oeil sonde; Mesurons tout à Dieu, qui seul
crée et conçoit! C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit; Une âme est plus
grande qu'un monde. Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé, Et cet astre, splendeur du plafond
constellé Que l'éclair et la foudre gardent, Ces deux phares du gouffre où l'être
flotte et fuit, Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit, Dans l'immensité se
regardent. Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois Toute l'énormité de l'abîme à la
fois, Les baisers de l'azur superbe, Et l'éblouissement des visions d'Endor; Et le doux
feu de pâtre envoie à l'astre d'or Le frémissement du brin d'herbe. Le feu de pâtre dit: -- La mère pleure, hélas! L'enfant a froid, le père à faim,
l'aïeul est las; Tout est noir; la montée est rude; Le pas tremble, éclairé par un
tremblant flambeau; L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau. L'étoile
répond: Certitude! De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel, L'un plein d'humanité, l'autre rempli de
ciel; Dieu les prend, et joint leur lumière, Et sa main, sous qui l'âme, aigle de
flamme, éclôt, Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut Les deux ailes de la
prière. Ingouville, août 1839. FIN DU TOME PREMIER ------------ TABLE DU TOME PREMIER 1830-1843.
PRÉFACE LIVRE PREMIER. AURORE. I A MA FILLE LIVRE DEUXIÈME. L'AME EN FLEUR. I Premier Mai LIVRE TROISIÈME. LES LUTTES ET LES RÊVES. I ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA
------------------------- FIN DU FICHIER contemplA1 -------------------------------- |
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