Poésies 2 - Lautréamont
Epigraph: Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le
désespoir par l'espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le
scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l'orgueil par la
modestie. sont dédiés, une fois pour toutes les autres, les prosaïques morceaux que
j'écrirai dans la suite des âges, et dont le premier commence à voir le jour d'hui,
typographiquement parlant.
1 Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.
2 Les premiers principes doivent être hors de discussion.
3 J'accepte Euripide et Sophocle; mais je n'accepte pas Eschyle.
4 Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et de mauvais
goût envers le créateur.
5 Repoussez l'incrédulité: vous me ferez plaisir.
6 Il n'existe pas deux genres de poésies; il n'en est qu'une.
7 Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par laquelle le
premier s'intitule malade, et accepte le second comme garde-malade. C'est le poète qui
console l'humanité! Les roles sont intervertis arbitrairement.
8 Je ne veux pas être flétri de la qualification de poseur.
9 Je ne laisserai pas des Mémoires.
10 La poésie n'est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C'est un fleuve majestueux
et fertile.
11 Ce n'est qu'en admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu à la faire passer
moralement. O Nuits d'Young! vous m'avez causé beaucoup de migraines!
12 On ne rêve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve, néant de la
vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied désordonné, qui ont
infiltré dans vos âmes cette poésie moite des langueurs, pareille à de la pourriture.
Passer des mots aux idées, il n'y a qu'un pas.
13 Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans
l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations
servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est
inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux
qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées,
les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation
des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies,
les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence,
le splëen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur
préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par
lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de
sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que
les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragédies, les
odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpetuité, la raison impunément
sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes,
les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère,
noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d'aquarium et
femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les
âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs,les ordures, ce qui ne
réflêchit pas comme l'enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres
parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la
pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les
hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages
imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiômes sacrés, la vermine et ses
chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de
Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphêmes, les asphyxies,
les étouffements, les rages, - devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il
est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.
14 Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris dans le
piège de ténèbres construit avec un art grossier par l'égoïsme et l'amour-propre.
15 Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C'est le
nec plus ultrà de l'intelligence. Ce n'est que par lui seul que le génie est la santé
suprême et l'équilibre de toutes les facultés. Villemain est trente-quatre fois plus
intelligent qu'Eugène Sue et Frédéric Soulié. Sa préface du Dictionnaire de
l'Académie verra la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les
romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu'il décrit les
passions pour elles-mêmes: la conclusion morale est absente. Décrire les passions n'est
rien; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère. Nous n'y
tenons pas. Les décrire, pour les soumettre à une haute moralité, comme Corneille, est
autre chose. Celui qui s'abstiendra de faire la première chose, tout en restant capable
d'admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, surpasse, de
toute la supériorité des vertus sur les vices, celui qui fait la première.
16 Par cela seul qu'un professeur de seconde se dit: "Quand on me donnerait tous les
trésors de l'univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans pareils à ceux de Balzac
et d'Alexandre Dumas," par cela seul, il est plus intelligent qu'Alexandre Dumas et
Balzac. Par cela seul qu'un élève de troisième s'est pénétré qu'il ne faut pas
chanter les difformités physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort,
plus capable, plus intelligent que Victor Hugo, s'il n'avait fait que des romans, des
drames et des lettres.
17 Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de distribution des
prix pour un lycée. Il ne connaît pas ce que c'est que la morale. Elle ne transige pas.
S'il le faisait, il devrait auparavant biffer d'un trait de plume tout ce qu'il a écrit
jusqu'ici, en commençant par ses Préfaces absurdes. Réunissez un jury d'hommes
compétents: je soutiens qu'un bon élève de seconde est plus fort que lui dans n'importe
quoi, [même dans la] même dans la sale question des courtisanes.
18 Les chefs-d'oeuvre de la langue française sont les discours de distribution pour les
lycées, et les discours académiques. En effet, l'instruction de la jeunesse est
peut-être la plus belle expression pratique du devoir, et une bonne appréciation des
ouvrages de Voltaire (creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages
eux-mêmes. - Naturellement!
19 Les meilleurs auteurs de romans et de drames dénatureraient à la longue la fameuse
idée du bien, si les corps enseignants, conservatoires du juste, ne retenaient les
générations jeunes et vieilles dans la voie de l'honnêteté et du travail.
20 En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une volonté
indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de l'humanité pleurarde. Oui: je
veux proclamer le beau sur une lyre d'or, défalcation faite des tristesses goîtreuses et
des fiertés stupides qui décomposent, à sa source, la poésie marécageuse de ce
siècle. C'est avec les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n'ont
pas leur motif d'être. Le jugement, une fois entré dans l'efflorescence de son énergie,
impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les incertitudes dérisoires d'une
pitié mal placée, comme un procureur général, fatidiquement, les condamne. Il faut
veiller sans relache sur les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je
méprise et j'exècre l'orgueil, et les voluptés infâmes d'une ironie, faite éteignoir,
qui déplace la justesse de la pensée.
21 Quelques caractères, excessivement intelligents, il n'y a pas lieu que vous
l'infirmiez par des palinodies d'un goût douteux, se sont jetés, à tête perdue, dans
les bras du mal. C'est l'absinthe, savoureuse, je ne le crois pas, mais, nuisible, qui tua
moralement l'auteur de Rolla. Malheur à ceux qui sont gourmands! A peine est-il entré
dans l'âge mûr, l'aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de
Missolonghi, après n'avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui couvent l'opium des
mornes anéantissements.
22 Quoique plus grand que les génies ordinaires, s'il s'était trouvé de son temps un
autre poète, doué, comme lui, à doses semblables, d'une intelligence exceptionnelle, et
capable de se présenter comme son rival, il aurait avoué, le premier, l'inutilité de
ses efforts pour produire des malédictions disparates; et que, le bien exclusif est,
seul, déclaré digne, de par la voix de tous les mondes, de s'approprier notre estime. Le
fait fut qu'il n'y eut personne pour le combattre avec avantage. Voilà ce qu'aucun n'a
dit. Chose étrange! même en feuilletant les recueils et les livres de son époque, aucun
critique n'a songé à mettre en relief le rigoureux syllogisme qui précède. Et ce n'est
que celui qui le surpassera qui peut l'avoir inventé. Tant on était rempli de stupeur et
d'inquiétude, plutôt que d'admiration réfléchie, devant des ouvrages écrits d'une
main perfide, mais qui révélaient, cependant, les manifestations imposantes d'une âme
qui n'appartient pas au vulgaire des hommes, et qui se trouvait à son aise dans les
conséquences dernières d'un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les
coeurs non-solitaires: le bien, le mal. Il n'est pas donné à quiconque d'aborder les
extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C'est ce qui explique pourquoi, tout en
louant, sans arrière-pensée, l'intelligence merveilleuse dont il dénote à chaque
instant la preuve, lui, un des quatre ou cinq phares de l'humanité, l'on fait, en
silence, ses nombreuses réserves sur les applications et l'emploi injustifiables qu'il en
a faits sciemment. Il n'aurait pas dû parcourir les domaines sataniques.
23 La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon Ier, des Papavoine, des Byron, des
Victor Noir et des Charlotte Corday sera contenue à distance de mon regard sévère. Ces
grands criminels, à des titres si divers, je les écarte d'un geste. Qui croit-on tromper
ici, je le demande avec une lenteur qui s'interpose? O dadas de bagne! Bulles de savon!
Pantins en baudruche! Ficelles usées! Qu'ils s'approchent, les Konrad, les Manfred, les
Lara, les marins qui ressemble au Corsaire, les Méphistophélès, les Werther, les Don
Juan, les Faust, les Iago, les Rodin, les Caligula, les Caïn, les Iridion, les mégères
à l'instar de Colomba, les Ahrimane, les manitous manichéens, barbouillés de cervelle,
qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacrées de l'Hindoustan, le
serpent, le crapaud et le crocodile, divinités, considérées comme anormales, de
l'antique Egypte, les sorciers et les puissances démoniaques du moyen âge, les
Prométhée, les Titans de la mythologie foudroyés par Jupiter, les Dieux Méchants vomis
par l'imagination primitive des peuples barbares, - toute la série bruyante des diables
en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la cravache de l'indignation et de
la concentration qui soupèse, et j'attends ces monstres de pied ferme, comme leur
dompteur prévu.
24 Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, sombre
mystificateurs, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler Bicêtre. Leurs têtes
crétinisantes, d'où une tuile a été enlevée, créent des fantômes gigantesques, qui
descendent au lieu de monter. Exercice scabreux; gymnastique spécieuse. Passez donc,
grotesque muscade. S'il vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs à la
douzaine, de rébus défendus, dans lesquels je n'apercevais pas auparavant, du premier
coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas pathologique d'un égoïsme
formidable. Automates fantastiques: indiquez-vous du doigt, l'un à l'autre, mes enfants,
l'épithète qui les remet à leur place.
25 S'ils existaient, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, malgré leur
intelligence avérée, mais fourbe, l'opprobre, le fiel, des planètes qu'ils habiteraient
la honte. Figurez-vous-les, un instant, réunis en société avec des substances qui
seraient leurs semblables. C'est une succession non interrompue de combats, dont ne
rêveront pas les boule-dogues, interdits en France, les requins et les
macrocéphales-cachelots. Ce sont des torrents de sang, dans ces régions chaotiques
pleines d'hydres et de minotaures, et d'où la colombe, effarrée sans retour, s'enfuit à
tire-d'aile. C'est un entassement de bêtes apocalyptiques, qui n'ignorent pas ce qu'elles
font. Ce sont des chocs de passions, d'irréconciliabilités et d'ambitions, à travers
les hurlements d'un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont personne ne
peut, même approximativement, sonder les écueils et les bas-fonds.
26 Mais, ils ne m'en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu'on peut s'en
empêcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les souffrances d'une splendeur non
équilibrée, c'est prouver, ô moribonds des maremmes perverses! moins de résistance et
de courage, encore. Avec ma voix et ma solennité des grands jours, je te rappelle dans
mes foyers déserts, glorieux espoir. Viens t'asseoir à mes côtés, enveloppé du
manteau des illusions, sur le trépied raisonnable des apaisements. Comme un meuble de
rebut, je t'ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux cordes de scorpions. Si tu
souhaites que je sois persuadé que tu as oublié, en revenant chez moi, les chagrins que,
sous l'indice des repentirs, je t'ai causé autrefois, crebleu, ramène alors avec toi,
cortège sublime, - soutenez-moi, je m'évanouis! - les vertus offensées, et leurs
impérissables redressements.
27 Je constate, avec amertume, qu'il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans les
artères de nos époques phtisiques. Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales,
brevetées sans garantie d'un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des
Châteaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres
poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le suicide
de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les
yeux sanguinaires de Zorilla, et l'immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois,
avec amour, l'amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce
siècle s'est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l'ont rendu
poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables!
28 Allez, la musique.
29 Oui, bonnes gens, c'est moi qui vous ordonne de brûler, sur une pelle, rougie au feu,
avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux lèvres de vermouth, qui, répandant,
dans une lutte mélancolique entre le bien et le mal, des larmes qui ne viennent pas du
coeur, sans machine pneumatique, fait, partout, le vide universel. C'est ce que vous avez
de mieux à faire.
30 Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, conduit
imperturbablement le littérateur à l'abrogation en masse des lois divines et sociales,
et à la méchanceté théorique et pratique. En un mot, fait prédominer le derrière
humain dans les raisonnements. Allez, et passez-moi le mot! L'on devient méchant, je le
répète, et les yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce
que j'avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans.
31 La vraie douleur est incompatible avec l'espoir. Pour si grande que soit cette douleur,
l'espoir, de cent coudées, s'élève plus haut encore. Donc, laissez-moi tranquille avec
les chercheurs. A bas, les pattes, à bas, chiennes cocasses, faiseurs d'embarras,
poseurs! Ce qui souffre, ce qui disseque les mystères qui nous entourent, n'espère pas.
La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les
discute pas. Indécisions à outrance, talent mal employé, perte de temps: rien ne sera
plus facile à vérifier.
32 Chanter Adamastor, Jocelyn, Rocambole, c'est puéril. Ce n'est même que parce que
l'auteur espère que le lecteur sous-entend qu'il pardonnera à ses héros fripons, qu'il
se trahit lui-même et s'appuie sur le bien pour faire passer la description du mal. C'est
au nom de ces mêmes vertus que Frank a méconnues, que nous voulons bien le supporter, ô
saltimbanques des malaises incurables.
33 Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques, à leurs yeux, de
mélancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit et dans leur corps!
34 La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute; le doute est le
commencement du désespoir; le désespoir est le commencement cruel des différents
degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, lisez la Confession d'un enfant du
siècle. La pente est fatale, une fois qu'on s'y engage. Il est certain qu'on arrive à la
méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Ne flattez pas le
culte d'adjectifs tels que indescriptible, inénarrable, rutilant, incomparable, colossal,
qui mentent sans vergogne aux substantifs qu'ils défigurent: ils sont poursuivis par la
lubricité.
35 Les intelligences de deuxième ordre, comme Alfred de Musset, peuvent pousser
rétivement une ou deux de leurs facultés beaucoup plus loin que les facultés
correspondantes des intelligences de premier ordre, Lamartine, Hugo. Mous sommes en
présence du déraillement d'une locomotive surmenée. C'est un cauchemar qui tient la
plume. Apprenez que l'âme se compose d'une vingtaine de facultés. Parlez-moi de ses
mendiants qui ont un chapeau grandiose, avec des haillons sordides!
36 Voici un moyen de constater l'infériorité de Musset sous les deux poètes. Lisez,
devant une jeune fille, Rolla ou les Nuits, les Fous de Cobb, sinon les portraits de
Gwynplaine et de Dea, ou le Récit de Théramène d'Euripide, traduit en vers français
par Racine le père. Elle tressaille, fronce les sourcils, lève et abaisse les mains,
sans but déterminé, comme un homme qui se noie; les yeux jetteront des lueurs
verdâtres. Lisez-lui la Prière pour tous, de Victor Hugo. Les effets sont
diamétralement opposés. Le genre d'électricité n'est plus le même. Elle rit aux
éclats, elle en demande davantage.
37 De Hugo, il ne restera que les poésies sur les enfants, où se trouve beaucoup de
mauvais.
38 Paul et Virginie choque nos aspirations les plus profondes au bonheur. Autrefois, cet
épisode qui broie du noir de la première à la dernière page, surtout le naufrage
final, me faisait grincer des dents. Je me roulais sur le tapis et donnais des coups de
pied à mon cheval en bois. La description de la douleur est un contre-sens. Il faut faire
voir tout en beau. Si cette histoire était racontée dans une simple biographie, je ne
l'attaquerais point. Elle change tout de suite de caractère. Le malheur devient auguste
par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa. Mais l'homme ne doit pas créer le
malheur dans ces livres. C'est ne vouloir, à toutes forces, considérer qu'un seul côté
des choses. O hurleurs maniaques que vous êtes!
39 Ne reniez pas l'immortalité de l'âme, la sagesse de Dieu, la grandeur de la vie,
l'ordre qui se manifeste dans l'univers, la beauté corporelle, l'amour de la famille, le
mariage, les institutions sociales. Laissez de côté les écrivassiers funestes: Sand,
Balzac, Alexandre Dumas, Musset, Du Terrail, Féval, Flaubert, Baudelaire, Leconte et la
Grève des Forgerons!
40 Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l'expérience qui se dégage de la douleur,
et qui n'est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en public.
41 Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort; mais
ces beautés n'appartiendront pas à la mort. La mort n'est ici que la cause
occasionnelle. Ce n'est pas le moyen, c'est le but, qui n'est pas elle.
42 Les vérités immuables et nécessaires, qui font la gloire des nations, et que le
doute s'efforce en vain d'ébranler, ont commencé depuis les âges. Ce sont des choses
auxquelles on ne devrait pas toucher. Ceux qui veulent faire de l'anarchie en
littérature, sous prétexte de nouveau, tombent dans le contre-sens. On n'ose pas
attaquer Dieu; on attaque l'immortalité de l'âme. Mais, l'immortalité de l'âme, elle
aussi, est vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera, si
elle doit être remplacée? Ce ne sera pas toujours une négation.
43 Si l'on se rappelle la vérité d'où découlent toutes les autres, la bonté absolue
de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes s'effondreront d'eux-mêmes.
S'effondrera, dans un temps pareil, la littérature peu poétique qui s'est appuyée sur
eux. Toute littérature qui discute les axiomes éternels est condamnée à ne vivre que
d'elle-même. Elle est injuste. Elle se dévore le foie. Les novissima Verba font sourire
superbement les gosses sans mouchoir de la quatrième. Nous n'avons pas le droit
d'interroger le Créateur sur quoi que ce soit.
44 Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela pour vous.
45 Si on corrigeait les sophismes dans le sens des vérités correspondantes à ces
sophismes, ce n'est que la correction qui serait vraie; tandis que la pièce ainsi
remaniée, aurait le droit de ne plus s'intituler fausse. Le reste serait hors du vrai,
avec trace de faux, par conséquent nul, et considéré, forcément, comme non avenu.
46 La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions
contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie impersonnelle, brusquement
interrompu depuis la naissance du philosophe manqué de Ferney, depuis l'avortement du
grand Voltaire.
47 Il paraît beau, sublime, sous prétexte d'humilité ou d'orgueil, de discuter les
causes finales, d'en fausser les conséquences stables et connues. Détrompez-vous, parce
qu'il n'y a rien de plus bête! Renouons la chaîne régulière avec les temps passés; la
poésie est la géométrie par excellence. Depuis Racine, la poésie n'a pas progressé
d'un millimètre. Elle a reculé. Grâce à qui ? aux Grandes-Têtes-Molles de notre
époque. Grâce aux femmelettes, Châteaubriand, le Mohican-Mélancolique; Sénancourt,
l'Homme-en-Jupon; Jean-Jacques Rousseau, le Socialiste-Grincheur; Anne Radcliffe, le
Spectre-Toqué; Edgar Poë, le Mameluck-des-Rêves-d'Alcool; Mathurin, le
Compère-des-Ténèbres; Georges Sand, l'Hermaphrodite-Circoncis; Théophile Gautier,
l'Incomparable-Epicier; Leconte, le Captif-du-Diable; Goethe, le Suicidé-pour-Pleurer;
Saint-Beuve, le Suicidé-pour-Rire; Lamartine, la Cigogne-Larmoyante; Lermontoff, le
Tigre-qui-Rugit; Victor Hugo, le Funèbre-Echalas-Vert; Misçkiéwicz,
l'Imitateur-de-Satan; Musset, le Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle; et Byron,
l'Hippopotame-des-Jungles-Infernales.
48 Le doute a existé de tout temps en minorité. Dans ce siècle, il est en majorité.
Nous respirons la violation du devoir par les pores. Cela ne s'est vu qu'une fois; cela ne
se reverra plus.
49 Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies à l'heure qu'il est, que, la
première chose que font les professeurs de quatrième, quand ils apprennent à faire des
vers latins à leurs élèves, jeunes poètes dont la lèvre est humectée du lait
maternel, c'est de leur dévoiler par la pratique le nom d'Alfred de Musset. Je vous
demande un peu, beaucoup! Les professeurs de troisième, donc, donnent, dans leur classes
à traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes. Le premier, c'est la repoussante
comparaison du pélican. Le deuxième, sera l'épouvantable catastrophe arrivée à un
laboureur. A quoi bon regarder le mal? N'est-il pas en minorité? Pourquoi pencher la
tête d'un lycéen sur des questions qui, faute de n'avoir pas été comprises, ont fait
perdre la leur à des hommes tels que Pascal et Byron?
50 Un élève m'a raconté que son professeur de seconde avait donné à sa classe, jour
par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. Ces plaies de la nature animale
et humaine le rendirent malade pendant un mois, qu'il passa à l'infirmerie. Comme nous
nous connaissions, il me fit demander par sa mère. Il me raconta, quoique avec naïveté,
que ses nuits étaient troublées par des rêves de persistance. Il croyait voir une
armée de pélicans qui s'abattaient sur sa poitrine, et la lui déchiraient. Ils
s'envolaient ensuite vers une chaumière en flammes. Ils mangeaient la femme du laboureur
et ses enfants. Le corps noirci de brûlures, le laboureur sortait de la maison, engageait
avec les pélicans un combat atroce. Le tout se précipitait dans la chaumière, qui
retombait en éboulements. De la masse soulevée des décombres - cela ne ratait jamais -
il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une main son coeur, de l'autre une
feuille de papier où l'on déchiffrait, en traits de soufre, la comparaison du pélican
et celle du laboureur, telles que Musset lui-même les a composées. Il ne fut pas facile,
au premier abord, de pronostiquer son genre de maladie. Je lui recommandai de se taire
soigneusement, et de n'en parler à personne, surtout à son professeur de seconde. Je
conseillai à sa mère de le prendre quelques jours chez elle, en assurant que cela se
passerait. En effet, j'avais soin d'arriver chaque jour pendant quelque heures, et cela se
passa.
51 Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, de vos phrases.
Arrangez-vous.
52 Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplète qui se puisse
imaginer.
53 Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle.
54 Comme les turpitudes du roman s'accroupissent aux étalages! Pour un homme qui se perd,
comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble parfois qu'on tuerait un livre.
55 Lamartine a cru que la chute d'un ange deviendrait l'Elévation d'un Homme. Il a eu
tort de le croire.
56 Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l'intention du premier est
mauvaise.
57 Une vérité banale renferme plus de génie que les ouvrages de Dickens, de Gustave
Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un enfant, survivant à l'univers,
ne pourrait pas reconstruire l'âme humaine. Avec la première, il le pourrait. Je suppose
qu'il ne découvrit pas tôt ou tard la définition du sophisme.
58 Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification d'utilité.
Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe.
59 Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un
auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée
juste.
60 Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle demande à
être développée.
61 Dès que l'aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. Un courant
d'innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt l'intelligence des poètes les
plus enthousiastes, laisse tomber des protections pour les berceaux, des couronnes pour la
jeunesse, des croyances à l'immortalité pour les vieillards.
62 J'ai vu les hommes lasser les moralistes à découvrir leur coeur, faire répandre sur
eux la bénédiction d'en haut. Ils émettaient des méditations aussi vastes que
possibles, réjouissaient l'auteur de nos félicités. Ils respectaient l'enfance, la
vieillesse, ce qui respire comme ce qui ne respire pas, rendaient hommage à la femme,
consacraient à la pudeur les parties que le corps se réserve de nommer. Le firmament,
dont j'admets la beauté, la terre, image de mon coeur, furent invoqués par moi, afin de
me désigner un homme qui ne se crut pas bon. Le spectacle de se monstre, s'il eût été
réalisé, ne m'aurait pas fait mourir d'étonnement: on meurt à plus. Tout ceci se passe
de commentaires.
63 La raison, le sentiment se conseillent, se suppléent. Quiconque ne connaît qu'un des
deux, en renonçant à l'autre, se prive de la totalité des secours qui nous ont été
accordés pour nous conduire. Vauvenargues a dit «se prive d'une partie des secours».
64 Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l'âme dans le
sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne serait pas meilleure que
l'autre, si je les avait faites. L'une ne peut pas être rejetée par moi. L'autre a pu
être acceptée de Vauvenargues.
65 Lorsqu'un prédecesseur emploie au bien un mot qui appartient au mal, il est dangereux
que sa phrase subsiste à côté de l'autre. Il vaut mieux laisser au mot la signification
du mal. Pour employer au bien un mot qui appartient au mal, il faut en avoir le droit.
Celui qui emploie au mal les mots qui appartiennent au bien ne le possède pas. Il n'est
pas cru. Personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval.
66 L'âme étant une, l'on peut introduire dans le discours la sensibilité,
l'intelligence, la volonté, la raison, l'imagination, la mémoire.
67 J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites. Le peu de gens
avec qui on communique n'était pas fait pour m'en dégoûter. Quand j'ai commencé
l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences lui sont propres, que je sortais moins de ma
condition en y pénétrant que les autres en les ignorant. Je leur ai pardonné de ne s'y
point appliquer! Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l'étude de l'homme.
C'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a plus qui l'étudient que la
géométrie.
68 Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu'on n'en parle point.
69 Les passions diminuent avec l'âge. L'amour, qu'il ne faut pas classer parmi les
passions, diminue de même. Ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre. Il n'est
plus sévère pour l'objet de ses voeux, se rendant justice à lui-même: l'expansion est
acceptée. Les sens n'ont plus leur aiguillon pour exciter les sexes de la chair. L'amour
de l'humanité commence. Dans ces jours où l'homme sent qu'il devient un autel que parent
ses vertus, fait le compte de chaque douleur qui se releva, l'âme, dans un repli du coeur
où tout semble prendre naissance, sent quelque chose qui ne palpite plus. J'ai nommé le
souvenir.
70 L'écrivain, sans séparer l'une de l'autre, peut indiquer la loi qui régit chacune de
ses poésies.
71 Quelques philosophes sont plus intelligents que quelques poètes. Spinoza, Malebranche,
Aristote, Platon, ne sont pas Hégésippe Moreau, Malfilatre, Gilbert, André Chénier.
72 Faust, Manfred, Konrad, sont des types. Ce ne sont pas encore des types raisonnants. Ce
sont déjà des types agitateurs.
73 Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d'un catafalque. Elles
peuvent être le souvenir, la prophétie. Elles ne sont pas le paragraphe que je suis sur
le point de terminer.
74 Le régulateur de l'âme n'est pas le régulateur d'une âme. Le régulateur d'une âme
est le régulateur de l'âme, lorsque ces deux espèces d'âmes sont assez confondues pour
pouvoir affirmer qu'un régulateur n'est une régulatrice que dans l'imagination d'un fou
qui plaisante.
75 Le phénomène passe. Je cherche les lois.
76 Il y a des hommes qui ne sont pas des types. Les types ne sont pas des hommes. Il ne
faut pas se laisser dominer par l'accidentel.
77 Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont la philosophie
de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la poésie. La poésie ne pourra
pas se passer de la philosophie. La philosophie pourra se passer de la poésie.
78 Racine n'est pas capable de condenser ses tragédies dans des préceptes. Une tragédie
n'est pas un précepte. Pour un même esprit, un précepte est une action plus
intelligente qu'une tragédie.
79 Mettez une plume d'oie dans la main d'un moraliste qui soit écrivain de premier ordre.
Il sera supérieur aux poètes.
80 L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que le courage de souffrir
l'injustice.
81 Cache-toi, guerre.
82 Les sentiments expriment le bonheur, font sourire. L'analyse des sentiments exprime le
bonheur, toute personnalité mise à part; fait sourire. Les premiers élèvent l'âme,
dependamment de l'espace, de la durée, jusqu'à la conception de l'humanité,
considérée en elle-même, dans ses membres illustres. La dernière élève l'âme,
indépendamment de la durée, de l'espace, jusqu'à la conception de l'humanité,
considérée dans son expression la plus haute, la volonté! Les premiers s'occupent des
vices, des vertus; la dernière ne s'occupe que des vertus. Les sentiments ne connaissent
pas l'ordre de leur marche. L'analyse des sentiments apprend à le faire connaître,
augmente la vigueur des sentiments. Avec les premiers, toute est incertitude. Ils sont
l'expression du bonheur, de la douleur, deux extrêmes. Avec la dernière, toute est
certitude. Elle est l'expression de ce bonheur qui résulte, à un moment donné, de
savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou mauvaises. Elle emploie son calme à
fondre la description de ces passions dans un principe qui circule à travers les pages:
la non-existence du mal. Les sentiments pleurent quand il le leur faut, comme quand il ne
le leur faut pas. L'analyse des sentiments ne pleure pas. Elle possède une sensibilité
latente, qui prend au dépourvu, emporte au-dessus des misères, apprend à se passer de
guide, fournit une arme de combat. Les sentiments, marque de la faiblesse, ne sont pas le
sentiment! L'analyse du sentiment, marque de la force, engendre les sentiments les plus
magnifiques que je connaisse. L'écrivain qui se laisse tromper par les sentiments ne doit
pas être mis en ligne de compte avec l'écrivain qui ne se laisse tromper ni par les
sentiments, ni par lui-même. La jeunesse se propose des élucubrations sentimentales.
L'âge mûr commence à raisonner sans trouble. Il ne faisait que sentir, il pense. Il
laissait vagabonder ses sensations: voici qu'il leur donne un pilote. Si je considère
l'humanité comme une femme, je ne développerai pas que sa jeunesse est à son déclin,
que son âge mûr s'approche. Son esprit change dans le sens du mieux. L'idéal de sa
poésie changera. Les tragédies, les poëmes, les élégies ne primeront plus. Primera la
froideur du maxime! Du temps de Quinault, l'on aurait été capable de comprendre ce que
je viens de dire. Grâce à quelques lueurs, éparses, depuis quelques années, dans les
revues, les in-folios, j'en suis capable moi-même. Le genre que j'entreprends est aussi
différent du genre des moralistes, qui ne font que constater le mal, sans indiquer le
remède, que ce dernier ne l'est pas des mélodrames, des oraisons funèbres, de l'ode, de
la stance religieuse. Il n'y a pas le sentiment des luttes.
83 Elohim est fait à l'image de l'homme.
84 Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses sont
incontredites. La contradiction est la marque de la fausseté. L'incontradiction est la
marque de la certitude.
85 Une philosophie pour les sciences existe. Il n'en existe pas pour la poésie. Je ne
connais pas de moraliste qui soit poète de premier ordre. C'est étrange, dira quelqu'un.
86 C'est une chose horrible de sentir s'écouler ce qu'on possède. L'on ne s'y attache
même qu'avec l'envie de chercher s'il n'a point quelque chose de permanent.
87 L'homme est un sujet vide d'erreurs. Tout lui montre la vérité. Rien ne l'abuse. Les
deux principes de la vérité, raison, sens, outre qu'ils ne manquent pas de sincérité,
s'éclaircissent l'un l'autre. Les sens éclaircissent la raison par des apparences
vraies. Ce même service qu'ils lui font, ils la reçoivent d'elle. Chacun prend sa
revanche. Les phénomènes de l'âme pacifient les sens, leur font des impressions que je
ne garantis pas fâcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas à l'envi.
88 La poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo! Pauvre Racine! Pauvre
Coppée! Pauvre Corneille! Pauvre Boileau! Pauvre Scarron! Tics, tics, et tics.
89 Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est l'ignorance où se
trouvent les hommes en naissant. La deuxième est celle qu'atteignent les grandes âmes.
Elles ont parcouru ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils savent tout, se
rencontrent dans cette même ignorance d'où ils étaient partis. C'est une ignorance
savante, qui se connaît. Ceux d'entre eux qui, étant sortis de la première ignorance,
n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, font les
entendus. Ceux-là ne troublent pas le monde, ne jugent pas plus mal de tout que les
autres. Le peuple, les habiles composent le train d'une nation. Les autres, qui la
respectent, n'en sont pas moins respectés.
90 Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. Comme il est fini, nos
connaissance sont solides.
91 L'amour ne se confond pas avec la poésie.
92 La femme est à mes pieds!
93 Pour décrire le ciel, il ne faut pas y transporter les matériaux de la terre. Il faut
laisser la terre, ses matériaux, là où ils sont, afin d'embellir la vie par son idéal.
Tutoyer Elohim, lui adresser la parole, est une bouffonerie qui n'est pas convenable. Le
meilleur moyen d'être reconnaissant envers lui, n'est pas de lui corner aux oreilles
qu'il est puissant, qu'il a créé le monde, que nous sommes des vermiceaux en comparaison
de sa grandeur. Il le sait mieux que nous. Les hommes peuvent se dispenser de le lui
apprendre. Le meilleur moyen d'être reconnaissant envers lui est de consoler l'humanité,
de rapporter tout à elle, de la prendre par la main, de la traiter en frère. C'est plus
vrai.
94 Pour étudier l'ordre, il ne faut pas étudier le désordre. les expériences
scientifiques, comme les tragédies, les stances à ma soeur, le galimatias des infortunes
n'ont rien à faire ici-bas.
95 Toutes les lois ne sont pas bonnes à dire.
96 Etudier le mal, pour faire sortir le bien, n'est pas étudier le bien en lui-même. Un
phénomène bon étant donné, je chercherai sa cause.
97 Jusqu'à présent, l'on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je
décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.
98 Une logique existe pour la poésie. Ce n'est pas la même que celle de la philosophie.
Les philosophes ne sont pas autant que les poètes. Les poètes ont le droit de se
considérer au-dessus des philosophes.
99 Je n'ai pas besoin de m'occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais faire ce que je
fais. Je n'ai pas besoin de découvrir quelles choses je découvrirai plus tard. Dans la
nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence.
100 Il y a de l'étoffe du poète dans les moralistes, les philosophes. Les poètes
renferment le penseur. Chaque caste soupçonne l'autre, développe ses qualités au
détriment de celles qui la rapprochent de l'autre caste. La jalousie des premiers ne veut
pas avouer que les poètes sont plus forts qu'elle. L'orgueil des derniers se déclare
incompétent à rendre justice à des cervelles plus tendres. Quelle que soit
l'intelligence d'un homme, il faut que le procédé de penser soit le même pour tous.
101 L'existence des tics étant constatée, que l'on ne s'étonne pas de voir les mêmes
mots revenir plus souvent qu'à leur tour; dans Lamartine, les pleurs qui tombent des
naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de sa mère; dans Hugo, l'ombre et le
détraqué, font partie de la reliure.
102 La science que j'entreprends est une science distincte de la poésie. Je ne chante pas
cette dernière. Je m'efforce de découvrir sa source. A travers le gouvernail qui dirige
toute pensée poétique, les professeurs de billard distingueront le développement des
thèses sentimentales.
103 Le théorème est railleur de sa nature. Il n'est pas indécent. Le théorème ne
demande pas à servir d'application. L'application qu'on en fait rabaisse le théorème,
se rend indécente. Appelez la lutte contre la matière, contre les ravages de l'esprit,
application.
104 Lutter contre le mal, est lui faire trop d'honneur. Si je permets aux hommes de le
mépriser, qu'ils ne manquent pas de dire que c'est tout ce que je puis faire pour eux.
105 L'homme est certain de ne pas se tromper.
106 Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. Nous voulons vivre dans
l'idée des autres d'une vie imaginaire. Nous nous efforçons de paraître tels que nous
sommes. Nous travaillons à conserver cet être imaginaire, qui n'est autre chose que le
véritable. Si nous avons la générosité, la fidélité, nous nous empressons de ne pas
le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être. Nous ne les détachons pas de
nous pour les y joindre. Nous sommes vaillants pour acquérir la réputation de ne pas
être poltrons. Marque de la capacité de notre être de ne pas être satisfait de l'un
sans l'autre, de ne renoncer ni à l'un ni à l'autre. L'homme qui ne vivrait pas pour
conserver sa vertu serait infâme.
107 Malgré la vue de nos grandeurs, qui nous tient à la gorge, nous avons un instinct
qui nous corrige, que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève!
108 La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image d'Elohim, des défauts
pour montrer qu'elle n'en est pas moins que l'image.
109 Il est bon qu'on obéisse aux lois. Le peuple comprend ce qui les rend justes. On ne
les quitte pas. Quand on fait dépendre leur justice d'autre chose, il est aisé de la
rendre douteuse. Les peuples ne sont pas sujets à se révolter.
110 Ceux qui sont dans le déréglement disent à ceux qui sont dans l'ordre que ce sont
eux qui s'éloignent de la nature. Ils croient le suivre. Il faut avoir un point fixe pour
juger. Où ne trouverons-nous pas ce point dans la morale?
111 Rien n'est moins étrange que les contrariétés que l'on découvre dans l'homme. Il
est fait pour connaître la vérité. Il la cherche. Quand il tâche de la saisir, il
s'éblouit, se confond de telle sorte, qu'il ne donne pas sujet à lui en disputer la
possession. Les uns veulent ravir à l'homme la connaissance de la vérité, les autres
veulent la lui assurer. Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu'ils détruisent
l'embarras de l'homme. Il n'a pas d'autre lumière que celle qui se trouve dans sa nature.
112 Nous naissons justes. Chacun tend à soi. C'est envers l'ordre. Il faut tendre au
général. La pente vers soi est la fin de tout desordre,en guerre,en economie.
113 Les hommes, ayant pu guérir de la mort, de la misère, de l'ignorance, se sont
avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. C'est tout ce qu'ils ont pu inventer
pour se consoler de si peu de maux. Consolation richissime. Elle ne va pas à guérir le
mal. Elle le cache pour un peu de temps. En le cachant, elle fait qu'on pense à le
guérir. Par un légitime renversement de la nature de l'homme, il ne se trouve pas que
l'ennui, qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut contribuer
plus que toutes choses à lui faire chercher sa guérison. Voilà tout. Le divertissement,
qu'il regarde comme son plus grand bien, est son plus infime mal. Il le rapproche plus que
toutes choses de chercher le remède à ses maux. L'un et l'autre sont une contre-preuve
de la misère, de la corruption de l'homme, hormis de sa grandeur. L'homme s'ennuie,
cherche cette multitude d'occupations. Il a l'idée du bonheur qu'il a gagné; lequel
trouvant en soi, il le cherche, dans les choses extérieures. Il se contente. Le malheur
n'est ni dans nous, ni dans les créatures. Il est en Elohim.
114 La nature nous rendant heureux en tous états, nos désirs nous figurent un état
malheureux. Ils joignent à l'état où nous sommes les peines de l'état où nous ne
sommes pas. Quand nous arriverions à ces peines, nous ne serions pas malheureux pour
cela, nous aurions d'autres désirs conformes à un nouvel état.
115 La force de la raison paraît mieux en ceux qui la connaissent qu'en ceux qui ne la
connaissent pas.
116 Nous sommes si peu présomptueux que nous voudrions être connu de la terre, même des
gens qui viendront quand nous n'y serons plus. Nous sommes si peu vains, que l'estime de
cinq personnes, mettons six, nous amuse, nous honore.
117 Peu de chose nous console. Beaucoup de chose nous afflige.
118 La modestie est si naturelle dans le coeur de l'homme, qu'un ouvrier a soin de ne pas
se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en veulent. les poètes surtout!
Ceux qui écrivent en faveur de la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit.
Ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu. Moi, qui écris ceci, je me
vante d'avoir cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même.
119 Les inventions des hommes vont en augmentant. La bonté, la malice du monde en
général ne reste pas la même.
120 L'esprit du plus grand homme n'est pas si dépendant, qu'il soit sujet à être
troublé par le moindre bruit du Tintamarre, qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le
silence d'un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut pas le bruit d'une girouette,
d'une poulie. La mouche ne raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses
oreilles. C'en est assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu'elle
puisse trouver la vérité, je chasserai cet animal qui tient sa raison en échec, trouble
cette intelligence qui gouverne les royaumes.
121 L'objet de ces gens qui jouent à la paume avec tant d'application d'esprit,
d'agitation de corps, est celui de se vanter avec leurs amis qu'ils ont mieux joué qu'un
autre. C'est la source de leur attachement. Les uns suent dans leurs cabinets pour montrer
aux savants qu'ils ont résolus une question d'algèbre qui ne l'avait pu être jusqu'ici.
Les autres s'exposent aux périls, pour se vanter d'une place qu'ils auraient prise moins
spirituellement, à mon gré. Les derniers se tuent pour remarquer ces choses. Ce n'est
pas pour en devenir moins sages. C'est surtout pour montrer qu'ils en connaissent la
solidité. Ceux-là sont les moins sots de la bande. Ils le sont avec connaissance. On
peut penser des autres qu'ils ne le seraient pas, s'ils n'avaient pas cette connaissance.
122 L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas fait plus de continents que celui de son
ivrognerie a fait de tempérants. On n'a pas de honte de n'être pas aussi vertueux que
lui. On croit n'être pas tout à fait dans les vertus du commun des hommes, quand on se
voit dans les vertus de ces grands hommes. On tient à eux par le bout par où ils
tiennent au peuple. Quelques élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par
quelque endroit. Ils ne sont pas suspendu en l'air, séparés de notre société. S'ils
sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont les pieds aussi haut que les nôtres. Ils sont
tous à même niveau, s'appuient sur la même terre. Par cette extrémité, ils sont aussi
relevés que nous, que le enfants, un peu plus que les bêtes.
123 Le meilleur moyen de persuader consiste à ne pas persuader.
124 Le désespoir est la plus petite de nos erreurs.
125 Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une vérité qui court les rues, que nous
prenons la peine de la développer, nous trouvons que c'est une découverte.
126 On peut être juste, si l'on n'est pas humain.
127 Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants.
128 l'inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des hommes sont à
prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses.
129 Ceux qui ont de la probité dans leurs plaisirs en ont une sincère dans leurs
affaires. C'est la marque d'un naturel peu féroce, lorsque le plaisir rend humain.
130 La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus.
131 C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui élargissent les bornes
de leur mérite. Beaucoup de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les
apprécie.
132 Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.
133 Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux, ce qu'on appelle
malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la fortune, le repos, s'il
leur faut superposer la vigueur de ses sentiments, l'essor de son génie.
134 On estime les grands desseins, lorsqu'on se sent capable des grands succès.
135 La réserve est l'apprentissage des esprits.
136 On dit des choses solides, lorsqu'on ne cherche pas à en dire d'extraordinaires.
137 Rien n'est faux qui soit vrai; rien n'est vrai qui soit faux. Tout est le contraire de
songe, de mensonge.
138 Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a pas
de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices imaginaires.
139 On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.
140 Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d'utilité. Ce n'est plus
un dramaturge. Un moraliste donne à n'importe quel mot une signification d'utilité.
C'est encore le moraliste!
141 Qui considère la vie d'un homme y trouve l'histoire du genre. Rien n'a pu le rendre
mauvais.
142 Faut-il que j'écrive en vers pour me séparer des autres hommes ? Que la charité
prononce!
143 Le prétexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu'ils veulent leur bien.
144 La générosité jouit des félicités d'autrui, comme si elle en était responsable.
145 L'ordre domine dans le genre humain. La raison, la vertu n'y sont pas les plus fortes.
146 Les princes font peu d'ingrats. Ils donnent tout ce qu'ils peuvent.
147 On peut aimer de tout son coeur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y
aurait de l'impertinence à croire que l'imperfection a seule le droit de nous plaire. Nos
faiblesses nous attachent les uns aux autres autant que pourrait le faire ce qui n'est pas
la vertu.
148 Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les
doivent. Nous ne pensons pas du tout qu'ils nous doivent leur inimitié.
149 Celui qui serait né pour commander, commanderait jusque sur le trône.
150 Lorsque les devoirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les devoirs. Nous
disons que tout peut remplir le coeur de l'homme.
151 Tout vit par l'action. De là, communication des êtres, harmonie de l'univers. Cette
loi si féconde de la nature, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme. Il est obligé
d'y obéir. Ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est à sa place.
152 On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs mouvements.
Dans la main d'Elohim, instrument aveugle, ressort insensible, le monde attire nos
hommages. Les révolutions des empires, les faces des temps, les nations, les conquérants
de la science, cela vient d'un atome qui rampe, ne dure qu'un jour, détruit le spectacle
de l'univers dans tous les âges.
153 Il y a plus de vérités que d'erreurs, plus de bonnes qualités que de mauvaises,
plus de plaisirs que de peines. Nous aimons à contrôler le caractère. Nous nous
élevons au-dessus de notre espèce. Nous nous enrichissons de la considération dont nous
la comblâmes. Nous croyons ne pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de
l'humanité, ne pas médire du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité
ridicule a rempli les livres d'hymnes en faveur de la nature. L'homme est en disgrâce
chez ceux qui pensent. C'est à qui le chargera de moins de vices. Quand ne fut-il pas sur
le point de se relever, de se faire restituer ses vertus ?
154 Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu'il y a des
hommes. Sur ce qui concerne les moeurs, comme sur le reste, le moins bon est enlevé. Nous
avons l'avantage de travailler après les anciens, les habiles d'entre les modernes.
155 Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, de compassion, de raison. O mes amis!
qu'est-ce donc que l'absence de vertu ?
156 Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.
157 Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu nous corriger
de nos défauts.
158 On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie.
159 Les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié, A-t-on besoin de
cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit, c'est-à-dire un imbécile? Comme si la
clarté ne valait pas le vague, à propos de points!
AVIS
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Cette publication permanente n'a pas de prix. Chaque souscripteur se fixe à lui même sa
souscription. Il ne donne, du reste, que ce qu'il veut. Les personnes qui recevront les
deux premières livraisons sont priées de ne pas les refuser, sous quelque prétexte que
ce soit.
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