TOUJOURS PLUS VITE !
Toujours plus vite ! Record battu ! Plus de cinq cents à l’heure…
Pour aller où, à trois cent vingt ?
J’ai plus de boulot, j’ai plus de famille, pourquoi foncer dans le brouillard ?
Si ça pouvait m’éviter les déboires…
Je n’aurai même plus le temps de voir passer les rames…Juste de quoi sentir leur souffle troubler mon air bovin meusien.
Je ne suis pas sûr qu’il aménage mon petit territoire en le traversant à vitesse V…
Va-t-il m’amener au passage de quoi travailler au village ?
Va-t-il semer quelques entreprises, petits cailloux blancs disséminés dans ma campagne, que je n’aurai plus qu’à casser dans mon nouveau bagne de désert ?
A tous les décideurs citadins qui ne regarderont pas défiler le paysage paysan, mais les pages pleines de courbes et de chiffres sur l’écran de leur portable, va-t-il laisser le temps, en fendant l’air si vite, de voir qu’entre Reims et Strasbourg, il existe en plus de Nancy et Metz, de vastes espaces naturels magnifiquement entretenus, donc des hommes et des vies ?
Et ne les voyant plus, pourront-ils ne serait-ce que se souvenir de ces territoires si souvent âprement défendus par la Nation, où reposent encore tant d’ossements, et où se voient encore tant de saignées et de stigmates en tranchées et casemates ?
Impossible…à trois cent vingt à l’heure…
Peut-être n’auront-ils même jamais l’idée d’y venir semer leurs petits cailloux blancs.
Et je retournerai à ma charrue, mettre le ventre à l’air le silex et le calcaire du champ de bataille journalier de ma survie, avec chevillé au cœur l’espoir renouvelé de mes épis de blé…





