A la mémoire de Monique Guégan
Exposition « HOC PIXI, peintures d'Alain Leliepvre » à l'Hôtel de Ville du Mans
(10 déc. 2011 – 25 février 2012)
Au moins autant que la boxe anglaise, la peinture est un art noble ; les oeuvres soignées et rugueuses de ce plasticien ennemi de la facilité en témoignent.
La très grande variété des supports peints par Alain Leliepvre souligne l'autonomie, pour ne pas dire l'originalité de chaque oeuvre ; elle attire l'attention sur la relation souvent étroite et complexe qui existe, à chaque fois, entre le support et la peinture. Prenons la virtuosité baroque d'un tronçon de branche de bouleau peint en trompe-l'oeil... sur une solide planche à découper usagée (Branche sur planche, 2011) : les deux morceaux de bois – banals – l'un réel, manufacturé, « domestique », mais aléatoirement strié par des années et des années de cuisine (le support) et l'autre réaliste, brut, « sauvage », mais très finement et exactement représenté (le sujet) – semblent à peu près de même poids – eh bien, cette noble équivalence contribue à l'harmonie générale en plaçant le motif invisible de la coupure au coeur de l'oeuvre. L'équilibre des masses lui-même jouant en faveur de l'illusion réaliste, la « présence » de la bûche s'en trouve naturellement renforcée, comme si elle s'apprêtait à être coupée en tranches pour Noël – Et c'est l'oeil, la balance. Parfois c'est un pli ou bien une veine qui fait tremblotouiller toute la toile d'araignée émotive. Dans tel diptyque aux tons sourds (Jeans' n' Tree, huile sur plaque offset usagée, 2011), une autre branche, une branche vivante de cerisier cette fois-ci traverse le premier plan de droite à gauche – brune violacée, grise, orange et noire (je vous passe le nombre de gris, d'oranges et de noirs), et aussi rehaussée d'éclats blancs comme qui dirait des traces de neige. A un moment on croit deviner le commencement d'une fleur. A l'arrière-plan s'étale à plat le spectre gris-chocolat-au-lait d'un pantalon, le fantôme d'une célèbre pochette d'album rock' n' roll peut-être (The Rolling Stones, Sticky Fingers, 1971), le souvenir d'Andy Warhol ? Alain Leliepvre combine en effet l'une des techniques préférées de l'artiste américain – l'impression (derrière de jeans correspondant à la fois au verso de la pochette de Sticky Fingers et à l'arrière-plan de la présente peinture, en rapport direct, vous remarquerez, avec l'origine du support) –, avec celle, beaucoup plus lente, du pinceau poids-mouche (branche de cerisier) – une ode au rythme binaire ?
« Sans parler des figures, Maître, de la science propice de vos draps – on dirait encore des corps –, n'importe lequel de tous ces malencontreux froissements fait sens, la moindre marque ou pliure accidentelle du support, chacune de ses micro-déchirures se trouve prise ou comprise dans le tracé même du dessin – le geste et le papier se confondent donc c'est voilà, il me semble, toute l'harmonie – divine – comme quoi vous obtenez du Hasard tigré qu'il passe avec grâce par le chas étroit de votre aiguille. Voilà j'entends croasser, heureux présage, des corbeaux chinois sous les ailes de coton de vos colombes ! Dans le détail de vos oeuvres, haruspice bientôt, c'est l'Avenir que je devine ! »
(Troisième épître à Maître Alain Leliepvre du Mans)
Je me souviens très bien d'une huile ancienne (moins de dix ans, mais bon, Alain Leliepvre peint presque tous les jours !) sur bois. Une miniature. Si ça se trouve, c'était de l'acrylique. Jamais je n'oublierai la coïncidence entre les plis du drapeau français flottant seul, dramatique au milieu de la lisse planchette, et les cernes du bois. – C'était un détail copié de La Liberté guidant le peuple. – Quel ondoiement épique dans 20 cm² ! Quel souffle ! Quelle grâce !... Mais revenons au présent. Ici et là, l'oeil averti reconnaîtra des citations de chefs-d'oeuvre, des portraits d'artistes célèbres, des allusions directes ou indirectes à Tapiès, Rubens, Miro, Genet, Picasso, Cézanne, Ingres, Rembrandt, Warhol, Van Gogh, Hokusai, Brueghel, Witkin, Curtis, Manet, Delacroix, Beuys, Titien, Bacon, Vélasquez, Dürer entre autres – Alain Leliepvre ne se contentant pas de piocher dans « le grand catalogue de la nature », il souhaite en effet dialoguer directement avec l'histoire de l'art – toutefois, ne nous y trompons point, c'est moins l'orgueil que l'amour de l'art – ou, plus précisément, c'est moins l'orgueil qu'un souci strictement autobiographique qui le pousse dans cette vaste perpétuelle confrontation avec ses pairs, disparus pour la plupart. Il y a vanité et vanité. Dans le cas d'Alain Leliepvre, qui a toujours consacré sa vie à l'Art, l'évocation des Anciens ressemble plutôt à une invocation (de la tradition), va tellement de soi qu'on pourrait presque songer à un culte. – Ici et là, l'oeil encore plus averti reconnaîtra des visages et des corps d'autres intimes.
A la très grande variété des supports répond la très grande variété des techniques, des styles, des sujets et même des palettes de couleurs. – Les snobs, quant à eux, victimes consentantes d'un étroit système de valeurs à la gomme qu'ils sont, les pauvres, un peu Bouvard et Pécuchet sur les bords, se méfient de l'hétérogénéité autant que de la discontinuité ; les snobs n'aiment rien tant que vouer l'esthétique kitsch aux gémonies. Ils ont tort. Le kitsch est peut-être le seul style authentiquement universel, le dernier cri de ralliement du cosmopolitisme.
Ce boxeur patient et pacifique, cet artiste réflexif, c'est l'ironique, préfère esquiver ses propres réflexes. Son instinct baroque le pousse à relever des défis plastiques – pourquoi il adapte à chaque fois le sujet, les styles, les matières et les techniques au support (qu'il ne choisit bien évidemment jamais au hasard ni encore moins à la hâte, comme on peut l'imaginer) : tout, dans l'oeuvre, doit viser un seul but, produire un effet principal. Une grande forte émotion esthétique, si possible. S'il existe un équivalent concret à la poésie, c'est bien la peinture. En un sens on peut parler de synonymes. La charge étincelante d'une peinture sur le cerveau, sur l'âme humaine, vaut celle d'un poème où resplendit l'unité royale de la forme et du fond, où gît une harmonie nouvelle ultra concentrée, radicale. Y compris les oeuvres les plus sobres d'Alain Leliepvre fourmillent de transparences, d'échos, d'équilibres cachés, de très nombreux signes qui, à la longue, façonnent des significations inépuisablesdans l'oeil mûr du spectateur. Une peinture de ce type n'a rien à voir avec une image : faites un jour l'expérience profonde de sa surface, contemplez-la longuement, activement, et vous verrez, c'est votre Rêverie elle-même qui devra venir vous pincer.
« C'est le génie propre aux grandes peintures de faire couler inlassablement le robinet de notre regard, elles possèdent une sorte magnétique de pouvoir désaltérant. J'ai eu l'insigne privilège d'étancher largement ma soif en captivité, si j'ose dire : Vos oeuvres, cher Maître, sont aptes à supporter la pression d'un milliard d'yeux insatiables au millimètre carré. Si l'on pouvait convertir le pur plaisir esthétique en électricité, le moindre mouchoir de poche peint de votre main, pourvu qu'on l'exhibât, suffirait à éclairer Paris jusqu'à Los Angeles. Si l'on pouvait, avec vos peintures, couvrir tous les murs de toutes les villes d'Europe et de Navarre, chacun pourrait boire directement à la source irrésistible que je cause. »
(Première épître à Maître Alain Leliepvre du Mans)
Prenez, par exemple, Guernica sur microsillon, une double peinture savante sur un vieux disque de klassische Musik (78 tours) au bout d'une ficelle ou cordelette ; un galet est coincé en son centre, sous un noeud. De loin, on dirait une boucle d'oreille à Gargamelle, la mère de Gargantua ; de plus près, un fétiche syncrétique ; de plus près encore, un haïku sardonique. Regardez ce très haut de femme aristocratique avec chaise d'école sur fond rose pâle et marguerites, Yellow Feather, ou bien cette Madone indienne peinte sur tissu imprimé « Picasso ». Ou bien encore, abîmez-vous dans l'apothéose de Jean-Paul II (Esquisse pour une dépouille, août 2011). Profitez-en, c'est rare. Comme la boxe, comme la danse, la peinture implique un choix de vie relativement austère, exigeant, difficile. Notre société malheureusement préfère ou semble préférer le zapping au recueillement. Le bruit au silence. La grossièreté à la finesse. L'ahurissement frénétique à la contemplation. – « Hoc pixi », dit-il ! Sans doute l'actuelle précarité de la peinture (de la poésie) rappelle-t-elle celle des langues anciennes – telle bonne vieille falaise de Normandie (Souvenirs d'Etretat ou du Pays de Caux, août 2011) symboliserait alors notre bonne vieille culture classique ? – En vérité je pense aux fresques réalistes de Pompéi, à certains pans de murs tout à fait intacts très émouvants : je souhaite aux oeuvres d'Alain Leliepvre de connaître une semblable longévité. Je pense aussi, enfin, à Monique Guégan, l'étincelle à l'origine de cette exposition : Que la terre te soit légère !
Jonas Gunzoni
http://wizzz.teleram.../leliepvrealain





