Aller au contenu

Photo

[Feuilleton] « La poésie multilingue » de Jean-René Lassalle, 7/7


  • Veuillez vous connecter pour répondre
Aucune réponse à ce sujet

#1 tim

tim

    Administrateur

  • Administrateur principal
  • PipPipPipPip
  • 5 689 messages

Posté 17 novembre 2014 - 10:03

 
Globoglossie 
 
Au terme provisoire de ce chemin en poésie dans Babel, dâautres poètes aux incises hétéroglosses comme Eugene Jolas, Joseph Guglielmi ou Ivar ChâVavar (tous analysés par Alain Chevrier dans sa participation au colloque de Budapest 2013 Poetics of Multilingualism â poétique du plurilinguisme) seraient bien sûr à citer. Dâautres colloques (Université du Luxembourg 2014) et études (Myriam Suchet : LâImaginaire hétérolingue, 2014), si pas exclusivement centrés sur la poésie, témoignent de lâintérêt récent pour un multilinguisme littéraire. Et lâécriture bilingue sinon multilingue est devenue plus acceptée, même dans lâespace francophone : Sheila Concari (chez Harpo&), Jody Pou (Les Petits Matins), Cia Rinne (Le Clou dans le Fer), Isabelle Sbrissa (Disdill) sây meuvent actuellement.  
 
Un spécialiste de la littérature multilingue, K. Alfons Knauth, dans son incontournable essai pour lâUNESCO «Literary Multilingualism » (2007) note lâapparition de nouveaux aspects de la littérature mondiale dans ce quâil appelle une « globoglossie » ou un « multilinguisme non-traduisible » puisque le traduire dans une seule langue serait détruire un aspect vital du texte.  
Mais lâon peut traduire la langue de base et laisser les autres telles quelles, ou traduire 3 langues en 3 autres ou, plus couramment, préserver le multilingue original avec une traduction monolingue en regard. 
 
Le poète norvégien Oyvind Rimbereid, dans son long poème Solaris korrigert (Solaris revisité) bricole une langue futuriste au moyen de dialecte de Stavanger, norrois, danois, écossais, anglais, hollandais. Pour sa publication en Suisse sous le titre Prostym nozhom dans la série roughbooks de Urs Engeler, le poète Bert Papenfuss nâen a pas réalisé une traduction écrasée en allemand, même expérimental : il a développé un langage similaire comportant russe, polonais, allemand, bas-allemand, moyen haut-allemand. Le résultat déconcertant ne peut être lu dans le livre édité avec lâoriginal en face que si le lecteur fait un va-et-vient entre les deux textes de Rimbereid et Papenfuss : la traduction sâéclaire ici par lâoriginal, et le tout est un bain de langages où résonnent des fragments de voix dâun univers de science-fiction entrâapercu. On peut écouter Rimbereid sur Lyrikline et reconnaitre les éclats dâanglais et dâallemand concassés par lâaccent norvégien. 
 
Ouvrons le n°5 très « globoglosse » de la revue de poésie Chain : « Different Languages », qui recèle un poème trilingue de Michael Helsem en langues artificielles : lâespéranto, le klingon (langage extra-terrestre dans la série TV Star Trek) et le vorlin (langue inventée dans les années 1990 par un linguiste esthète, et qui a ses amateurs). Dans le même numéro extrayons deux auteures qui montrent encore quelques échappées possibles, leur langue de base traduite ici en français étant lâanglais. 
 
M.Mara-Ann, une poète électronique, utilise le langage de programmation informatique pour écrire sa poésie : 
 
Paysage psychique (extrait) 
 
ËhtmlË 
Ëen têteË 
ËtitreË air: je comprendsË /titreË 
 
ËMETA NOM=âmot-cléâ CONTENU = âžtrinoâË 
ËMETA NOM= âždescriptionâ CONTENU=âcapacité authentique à voir la beauté, rejette lâordinaire, ouvrant lune, dévoilant soleilâË 
Ë/ en têteË 
 
Ë!-#inclure virtuel=â/inclut/esthétique inspirée.htmlâ-Ë 
 
ËLargeur tableau=ârêvesâfrontière=âexalténuéâespacellule=âaltermondementâ 
matelassellule=âtalismecsâË 
ËtrË 
Ëtd valigne=âdoux visionnaireâË 
 
ËpË 
 
Ëimg src=âimages/conteneur.gifâlargeur=âutopieâhauteur=âsaitâË 
Ëalt=âsans limitesâË 
 
 
Nada Gordon poète de la mouvance néo-dada US âžFlarfâ dit avoir agencé en partie le poème ci-après dans un rêve, sans trop savoir dans quelle langue venaient les mots, et note malicieusement quelques traductions de la langue du Japon où elle a vécu. 
 
Absence 
 
Non-lavé 
arrive un bambi avec 
HOSOI oreilles rasées 
dans la pièce en fisheye 
 
        SAKANA 
 
Pommes mouchetées suffisance 
en barils 
 
BODO REPASSAGEâ leur rose teint 
 
regards sait-tout. FUSHIGI 
son dâune chose tombant 
 
DONBURIKO DONBURIKO 
 
en bas de lâescalier. Singe blanc. 
 
Lâorgue Wurlitzer sâélève en 
champignon frêle CHONMAGE 
 
et les murs de métal sont 
lavés  
en lumière verte 
 
        ARA 
 
hosoi : fin(e,s) 
sakana: poisson 
bodo repassage: planche à repasser 
fushigi: mystérieux 
donburiko: son dâune pêche géante flottant vers lâaval 
chonmage: coiffure de samouraï 
ara: exclamation plutôt étonnée âžohâ 
 
Joindre en bouquet des langues dans une poésie, où chacune exprime un aspect différent, fut aussi peut-être inspiré par une nostalgie pour un hypothétique idiome originel commun, ou pour un « pur langage » qui serait point de convergence de toutes langues. Dâautres souhaits ont joué un rôle : ouvrir la poésie à un surplus de sens, contrer la malédiction de la « confusion des langues », sâapproprier le langage de lâautre, exemplifier le multilinguisme actuel dans lâart du langage. Lâécriture plurilingue demande une attitude de travail envers les langues employées qui soit de préférence née dâune nécessité intérieure ou dâune pratique quelconque. Dédions ces réflexions aux nombreux polyglottes imparfaits de Babel et terminons par un multilingue : « oh »             
 
 
[©Jean-René Lassalle]  
 
épisodes précédents :  
feuilleton la Poésie multilingue :  12345, 6 
lire la séquence complète 

yNWr-cFvUd0

Voir l'article complet