Un morceau de peau pendait sur la pointe du fil barbelé qui était apparu autour du champ sous la lumière de la lune. Je ressentais, finalement bien plus, la douleur que prévue. Depuis longtemps je n'avais pas marché, depuis longtemps mes os n'avaient pu profiter de l'articulation dont ils étaient pourvus, depuis longtemps je n'avais pu sentir mes cartilages craquer de trop d'efforts, et sentir l'asthénie qui montait peu à peu. Mais, c'est d'avoir crevé cette ampoule qui me faisait finalement le plus mal. Le reste était une douleur avenante, douce et prometteuse. J'avais froid, il fallut que je me prive d'oreiller pour retrouver le sommeil, et, s'il n'était pas trop tard, reprendre mon rêve où il s'était arrêté. Mais le sommeil ne vînt plus, j'étais trop excité à l'idée de retrouver cette ville, de voir ces chairs crevées déguisées par les peaux épinglées de fumée entre les pores, bronzées par le vin sordide qu'ils se tuaient à boire, les prostituées de Caron Street qui trainaient devant les club de Jazz, abandonnés depuis longtemps pour devenir des maisons closes, déclarées par les habitants et réfutées par leurs propriétaires. J'avais hâte d'entrer dans la ville qu'on m'avait tant décrit. J'avais un nom et peu importe si je mettais longtemps à la trouver, je la trouverai car la nuit n'emprisonnait plus mes poings.
J'étais enfin vivant. Je ne le fus qu'à ma naissance et depuis j'avais vécu dans un corbillard. Il y a longtemps que je n'avais pas marché.
Il me fallut peu de temps pour récupérer mes affaires et mes vivres, je reprenais le pas de la veille et de la semaine qui l'avait précédée. Cent mètres, cinq cents, douze mille sur un goudron vieilli. Le pouce tendu vers le ciel comme une prière, comme un désespoir heureux, la voiture s'arrêta.
Une superbe Ascon 707 ! Que dis-je une superbe, non ! Une hérésie pour les sans-moyens, un passeport vers le sourire pour les sans idées, un gouffre d'enfer pour les pieux, un désir intense de perdre l'ouïe pour les aveugles, une locomotive à vapeur sans trop de places ni travail forcé ! Elle était peinte avec du chocolat.
Une pute tenait le volant comme elle tiendrait un sexe, le regard confiant et prétentieux dressé sur la monture de ses lunettes. J'aurais pu la baiser j'en suis sûr, la rendre souillée à la vie qui l'avait épargnée, épargnée d'être sage et mal vêtue, fidèle et constante. Elle était bandonéonante, elle mouillait jusqu'à ses lèvres et bavait jusqu'à son antre. Elle avait été souillée mille fois dans l'esprit des hommes qui la pénétrèrent, souillée jusqu'à ce qu'elle les avale et les rende inertes. La fenêtre du passager n'était pas ouverte, mais je sais très bien les choses, et je sais qu'elle m'espérait.
Il y a un charme distinct chez les femmes riches car elles ignorent tout du monde, du moins le laissent-elles de côté car elle n'oublient pas que les jeans sales sont le fantasme des dégoupilleuses aux lèvres grasses et mouillantes. Et alors faut-il une force présomptueuse ou un cynisme déconstruit pour l'ignorer totalement.
Les cheveux ficelés dans une soie bleue nuit, ornée de points blanc maussade, il était difficile alors pour sa robe d'être parée d'un rouge, d'un noir ou d'un pourpre. Le blanc à la rigueur, mais il ne cacherait pas le bourrelet magnifique que les hommes convoitent et que les femmes soupirent. De la nuit, toute entière, elle était vêtue, jusqu'aux souliers brillants. La robe s'arrêtait à cinq centimètres en dessous du genou, elle avait les mollets charnus sans être gros, la chair qu'il faut pour s'accoupler harmonieusement aux muscles, je pensais alors aux poupées "Peynet" qui avait dû décorer si longtemps les étagères de sa chambre, du fil de fer entouré de mousse qui pourrit avec l'air et le temps.
Elle ne me demanda pas où j'allais, se pencha simplement laissant découvrir le haut de sa poitrine, et dans une bulle de savon qui glissa de sa bouche et s'explosa sur le montant de sa portière à peine ouverte, fit vibrer un "bonjour" salutaire, digne de n'être que pour moi et condamna mon regard à devenir doux, mes idées courtoises. Ce seul bonjour l'aura épargnée d'un viol déguisé en rencontre libertine, en conduite volage, et peut-être si elle ne m'avait amené jusqu'à Dinsbrock, aurait-elle été témoin de sa mort en charpie, la face brûlée par cette route craquelée, qui l'aurait faite tison, écrasée par ma main haineuse.
Quand le cuir couleur crème fondit sous mon poids, que je fermai la portière bien huilée, qu'il y eut le claquement qui me priva de l'air et cloîtra nos souffles dans une bulle, elle engagea la conversation.
-Alors, où allez-vous ? Peut-être allons nous dans la même direction ?
Elle n'avait pas d'accent notable, sa voix était feutrée par la cigarette, une des innombrables qui viendrait peupler son cendrier et j'entendis le bruit de ses lèvres lorsqu'elle parla.
Je lui montrais mon aise en sortant mon paquet avant de lui répondre, elle ne le regarda pas. Je l'ouvris et pour me montrer son aise à son tour, elle en prit une sans me demander puis me sourit.
-Je vais à Dinsbrock, mais pour l'instant la prochaine ville fera l'affaire, lui dis-je, en faisant briller mon regard.
-La prochaine ville notable est à 90 miles, je dois justement y passer pour voir quelqu'un, répondit-elle.
-Si cette ville est dans le même axe que le mien, je vous suivrai alors, lui dis-je, le sourire en coin, poursuivant ma démarche nonchalamment séductrice. Il n'y a que la désinvolture qui puisse vraiment leur plaire.
J'ajoutais :
-Mais si votre destination est à plus de 90 kilomètres, et que celle-ci est une ville, ma foi pourrais-je vous accompagner ?
Ses doigts étaient vernis de pourpre -elle avait dû les peindre bien avant d'enfiler sa robe- et deux d'entres eux glissèrent sur le pommeau de vitesse pour rétrograder avant d'engager le virage, nous tournions alors et elle me dit :
-Je vais à Dinsbrock.
-Alors c'est parfait n'est-ce-pas ? Mais une autre personne ne vous attends-t-elle pas dans une autre ville, à 90 kilomètres d'ici ?
Elle dit en souriant :
-Mais si vous n'y allez pas dans cette autre ville, qui vais-je donc aller voir ?
Nous nous taisions tous les deux et gardions le même sourire innocent sur les lèvres, c'était elle désormais qui pouvait me baiser, mais témoin de ma faiblesse je n'en avais pas envie.
Mais la faiblesse est trop forte, et dans le kilomètre qui suivait, le moteur ne tournait déjà plus, ses omoplates lovées sous ma poitrine, le coeur sur la vitre, dans le sombre de la forêt nous réglions nos comptes, elle avait toujours son voile bleu nuit sur la tête mais sa robe n'avait que la couleur de sa peau et nos souffles s'envolaient alors hors de la bulle.
Après que tout eut été fait, nous reprîmes la route, la passion n'était pas assez grande pour que nous arrêtions la voiture dans les 20 kilomètres qui suivirent, et nous eûmes la conversation banale d'un conducteur et d'un auto-stoppeur.
-Qu'allez-vous faire à Dinsbrock ? me dit-elle.
"Vous" ? Me disais-je. Il faut être une vieille bourgeoise pour vouvoyer après la baise, une salope, ou une déçue.
J'avalais la première latte d'une clope et lui répondis, toujours avec le sourire dans l'intonation :
-Je viens vous voir évidemment...
Elle rit alors comme une gamine de seize ans mais sans trop s'y attarder non plus, puis elle reformula sa question :
-Boulot ?
-Quelques petits trucs administratifs à régler, et d'autres bricoles, lui répondis-je.
Elle engagea un monologue sur l'administration que je n'entendais pas, je sentais le froid qui se glissait sur ma peau, son porte-clefs branlant qui tapotait le volant après un virage, le bruit de ses cheveux qui poussaient difficilement sous sa voie lactée et j'avais l'esprit crispé sur ce que j'avais fait une demi-heure auparavant. J'avais été faible, tout ça ne valait rien, son vernis et sa robe ne valait rien et je ne valais pas grand chose. J'oubliais tout ça en pensant à la valeur de ce voyage et à sa quasi gratuité. Mes pensées s'éteignirent quand j'écrasai la cigarette. Pour assurer ma destination sans heurt, je frolai de tout mon avant-bras ses doigts vissés sur le pommeau et revînt à la conversation, inintéressante mais nécessaire.
Tout en acquiessant ses doutes, je regardais sur la banquette arrière que je n'avais encore observé, même lorsque le moteur était éteint dans la forêt.
Je n'y voyais qu'un vieil agenda, une espèce de sac à main tout boursouflé, moche et bien rempli.
-Désolé, je regarde simplement l'intérieur de la voiture et elle est bien jolie, mais le chocolat de la carrosserie ne fond-t-il jamais ?
-Il ne fond qu'à Pâques sous le chalumeau, dit-elle, et nous remplissons des siphons avec, du moins à moitié, et l'eau de Seltz rempli l'autre moitié pour convenir à un cocktail pétillant. Tout était différent quand il y avait encore les enfants, ajouta-t-elle, nous le faisions directement couler dans des bols de lait, les servions à l'aube sur les tables métalliques du jardin et tous les enfants qui avaient été cachés par nos soins la veille, dans les arbustes, dans la cave et parfois sous la terre, se découvraient quand le soleil se pointait pour chauffer leurs boissons lactées.
Il y avait un voile joyeux qui se posait sur sa voix comme si elle ne voulait paraître mélancolique, comme si sa vie était un été heureux, mais j'étais son seul été désormais.
Un sentiment nostalgique s'empara de mon regard, le plongea dans le vitreux, et me jeta violemment dans son jardin. Mon corps roula sur le gazon puis stoppa net après 2 ou 3 rotations, je relevais la tête sans égratignures.
Presque tout n'était qu'un contraste de vert, et ses tables et chaises en métal blanc, forgées à la main, était une des fêlures singulières dans ce jardin d'Eden. Les haies étaient proprement taillées au compas et des hortensias blancs magnifiques sortaient leurs grosses têtes pour absorber la rosée du matin, se suffisant à n'être arrosée par personne. Je voyais ce jardin avec la même lumière que beaucoup ont connu sous leurs draps avec une inconnue le jour de leurs 16 ans, les illumina tyranniquement et les rendit à jamais aveugle.
Je n'avais pas connu cette lumière mais je l'imaginais fort bien.
Dinsbrock était affiché à 35 miles désormais, nous venions de passer Reinsburg et je n'étais plus dans son jardin, je n'étais plus nulle autre part qu'à Dinsbrock, elle n'existait pas, rien de présent n'existait. Le "merci et à bientôt" que je claquerai en même temps que sa portière ne serait rien qu'une formule vulgaire égale à son vouvoiement. Nous nous quitterons sans jamais nous revoir, elle rentrera je ne sais où, entre la satisfaction de sa propre nature et le dégoût de sa servitude. Peut-être que ses enfants étaient partis, mais son mari toujours aimant. Elle n'était qu'une trainée, qui fût un jour engrossée, qui mit bas son égoisme, demanda une Ascon 707 à son époux peu travailleur mais déjà riche. Elle avait alors oublié ses enfants partis, les avait pris pour morts et écumait les routes de la région pour vivre un été sempiternel.
Elle ne chercha d'ailleurs pas à me revoir, elle prononça une formule pareille à la mienne, je claquai la portière et elle s'enfuit dans la déséspérance, drapée de nuit jusqu'au souliers brillants.
Le chocolat fondit dans les vapeurs qui couvraient l'asphalte, je la regardais partir, emportant avec elle le souvenir qu'elle ne fût jamais, elle qui n'avait même pas de nom
Dinsbrock était une grande ville, et les grandes villes de notre époque ne sont jamais à leur terme, elles ont des ouvriers, des grues, des murs qui mangent bien et qui grandissent vite. Elles ont des allées recouvertes de vitrines, de bouches d'égoût où personne jamais ne rentre. Des milliers d'inconnus la peuplent, certains en ont la clé mais n'ont poussé qu'une seule fois la porte et s'en sont allés collecter d'autres ouvertures.
Un coeur géant, des artères en nombre salies par la graisse des moteurs en rut. Un poulpe malade et obèse que seul l'explosion guérira.
Des banques, des compagnies d'assurance et de voyage, des vêtements sur des hommes en plastique, des trucs qui brillent par-ci par-là, des pigeons qui chient, des vieux bars sans intérêt, des putes la nuit, des saligauds hurlants que seule la transpiration lave. Et moi !
Moi, loin des saligauds qui tournent autour des putes la nuit dans des vieux bars sans intérêt, à coté des pigeons qui chient par-ci par-là au dessus des hommes en plastique, travaillant dans les compagnies d'assurance et les banques.
Un pas devant l'autre, du cambouis sous les semelles, je marquais la ville de mon salut, je perforais les trottoirs. Je prenais du temps afin que ne s'affale devant moi la désuétude car je devais appartenir à cette ville, à ce monde de lois pour détruire ce qui fût mon malheur et ce mensonge qui fût ma joie.
oui c'est moi Jérôme non je n'ai pas changé
Débuté par Josselfeo, août 31 2010 03:39
4 réponses à ce sujet
#1
Posté 31 août 2010 - 03:39
#2
Posté 31 août 2010 - 03:58
Mouah ouh ouh...
#3
Posté 31 août 2010 - 04:08
Mouah ouh ouh parce que cela faisait un bail mais je me suis dit que ça le ferait bien de passer ici un peuMouah ouh ouh...
Bon allez dites le que ça vous fait plaisir que je repasse là bordel de queue !!!! Au moins je ne fais pas de poèmes sur les instruments de musique, que je n'ai pas touché en plus, putain merde, allez levez le bras un peu là, qu'on se sente vivre. Bon d'accord, que ça soit moi qui me sente vivre, égoïste que je suis. Et mégalomane, non ! Prétentieux plutôt. "Ironique !" s'exclama l'idiot au fond de la pièce. 49 lectures, pas de réponses ! Ben bravo, je m'en vais me suicider du haut d'une antenne radio, bravo alors là, bravo, on me saura mort avant tout le monde.
J'ai lu ce qu'il y avait dans le salon principal et je me demande un peu ce qu'ils crient ces gens.... vraiment, la solitude mérite au moins plus de haine que cela... je dirais que s'en est dégueulasse, et je ne critique pas souvent mais bon faut pas abuser sérieux.... si il faut abuser, mais des bonnes choses. Voire des meilleures. Tout ça pour dire, les gars, les meufs, les gens, arrêtez sans dec', vous cherchez à vous faire brosser ? Ok mais la requête se mérite putain.
#4
Posté 06 septembre 2010 - 06:14
Bonjour Joselphéo
J'te mets un com parce que y'a des parasite à ma radio, et que j'me suis dit ça c'est encore joselphéo qui fait le con Lol
Je te rassure, c'est pas ton texte qui est en question, c'est sa longueur....
C'est vrai quoi, si j'veux lire plus d'une page, en général j'prend un bouquin, si je veux lire d'la poèsie, dix quatrains c'est déja beaucoup! Je sais je suis paresseux mais sur TLP j'crois qu'il n'y a plus beaucoup d'forçat de l'écriture, à part Notre ami Dad qui m'fra toujours bien rire.
T'laisse pas aller, j'suis avec toi ( tu parles d'une consolation!!!!lol)
Amicalement Philippe
J'te mets un com parce que y'a des parasite à ma radio, et que j'me suis dit ça c'est encore joselphéo qui fait le con Lol
Je te rassure, c'est pas ton texte qui est en question, c'est sa longueur....
C'est vrai quoi, si j'veux lire plus d'une page, en général j'prend un bouquin, si je veux lire d'la poèsie, dix quatrains c'est déja beaucoup! Je sais je suis paresseux mais sur TLP j'crois qu'il n'y a plus beaucoup d'forçat de l'écriture, à part Notre ami Dad qui m'fra toujours bien rire.
T'laisse pas aller, j'suis avec toi ( tu parles d'une consolation!!!!lol)
Amicalement Philippe
#5
Posté 06 septembre 2010 - 07:39
Salut Philippe !
Ben justement, c'est un extrait du bouquin que j'écris, j'me devais de mettre tout de même plus de 3 paragraphes... MAis c'était aussi pour dire bonjour quoi, et que c'est vraiment un forum devenu presque inutile. Donc j'voulais savoir s'il y avait encore du monde, apparemment non. La pollution ça fait fuir.
Bien le bonsoir en tout cas. Et merci du passage.
Ben justement, c'est un extrait du bouquin que j'écris, j'me devais de mettre tout de même plus de 3 paragraphes... MAis c'était aussi pour dire bonjour quoi, et que c'est vraiment un forum devenu presque inutile. Donc j'voulais savoir s'il y avait encore du monde, apparemment non. La pollution ça fait fuir.
Bien le bonsoir en tout cas. Et merci du passage.





