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[note de lecture] James Joyce, trois traductions de ses poèmes, par Alexis Pelletier


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Posté 12 juin 2013 - 09:22

 

La poésie de Joyce connaît unregain dâintérêt que trois traductions récentes soulignent. La Nerthe arassemblé, en février 2012, Musique deChambre, Pomes Penyeach et Ecce Puer, traduction et préface dePhilippe Blanchon. Aux éditionsAllia, en septembre 2012, a paru PomesPenyach, proposé dans une traduction de Bernard Pautrat qui donne égalementune postface. Chez Le Bousquet â La Barthe éditions, à lâautomne 2012, enfin,voici une traduction mesurée et versifiée de Musique de chambre, signée Adrien Luis et préfacé par lâartisan delâédition Pléiade des Åuvres de Joyce, Jacques Aubert.   
Le volume de Blanchon est chronologique. Et ce traducteur de dissiperrapidement lâidée quâon aurait affaire à une écriture secondaire deJoyce : « ses poèmes participent pleinement à lâensemble de laconstruction joycienne et [â¦] câest une erreur de les minorer, ou pire encorede simplement les marginaliser avec condescendance. »  
Musique de chambre sâinscrit enregard des « chansonniers » de la Renaissance et propose une poésielyrique et amoureuse qui se donne à lire avec une certaine naïveté assumée maisaussi avec un vrai sens de la référence. Les 36 poèmes réunis sous le titre de Chamber Music suivent une progression delâamour qui passe par les lieux communs habituels : lâapparition delâamour, les progrès jusquâau silence de la possession physique (entre les 16eet 17e poèmes), puis le mouvement sâinverse jusquâà la séparation etla solitude, ce qui est un écart avec la lyrique de la Renaissance, mais unappel vers un poète comme Verlaine (dont Joyce traduisit, notamment « LaChanson dâautomne »).  
La musique de chambre est doncmusique dâamour mais elle est aussi, tout simplement, musique. Et il peut êtreici intéressant de juxtaposer, pour un poème, le texte anglais, la traductionde Blanchon et celle de Louis.  
 
II  
Strings in the earth an air  
  Make music sweet;  
Strings by the river where 
  The willows meet
 
 
Thereâs music along the river 
  For Love wanders there,  
Pale flowers on his mantle,  
Dark leaves on his hair.  
 
All softly playing, 
  With head to the music bent,  
And fingers straying 
  Upon an instrument.  
 
Lâanglais, dâune certaine manière, yest un peu calqué sur un mouvement de douceur et de balancement quâon pourraitretrouver dans certains poèmes de LaBonne Chanson. Et Blanchon de rappeler quâavec Mallarmé, Verlainereprésentait au début du XXe siècle, une part importante de la modernitépoétique et que Joyce semblait préférer la musicalité verlainienne àlâhermétisme mallarméen.  
 
Blanchon traduit le poème :  
 
Des cordes dans lâair et sur terre  
  Font une douce musique ; 
Des cordes au bord de la rivière  
  Où les saules se rejoignent.  
 
De la musique au bord de la rivière 
  Car Amour y flâne ;  
Des pâles fleurs sur son manteau, 
  De sombres feuilles sur ses cheveux.  
 
Tout doucement jouant 
  Vers la musique sa tête penchant,  
Et  les doigts traînant 
  Sur un instrument.  
 
Musiqueet saules, music and willows. Voici deux mots peut-être qui assurent le lien entreShakespeare et Verlaine et qui montrent bien que lâécriture de Joyce estréférentielle, câest-à-dire respectueuse du rapport que les mots peuvententretenir avec le passé littéraire.   
 
Parce quâelle est versifiée traduction de Louis insiste plus encore peut-êtresur ce lien : elle pose la question du maniérisme dans lâécriture dans lesens où lâon peut peut-être avancer que le style â sâil existe â est dâabordune manière de reconnaître un auteur au travail des mots quâil donne.  
 
Des cordes dans lâair et la terre 
  Donnent une musique belle,  
Des cordes près de la rivière 
  Où les saules pleureurs sâemmêlent.  
 
De la musique au long de lâeau 
  Là pour Amour qui sây recueille ;  
De pâles fleurs sur son manteau,  
 En ses cheveux de sombres feuilles.  
 
Et lâoreille tendue 
  Il joue tout doucement 
De ses doigts éperdus 
  Le long dâun instrument. 
 
Mais en même temps, Louis évite-t-il les béquilles imposées par la quête de larime ? Et rend-il vraiment justice à ces poèmes ? Câest ici lâinfinidébat, que cette note ne fait que vaguement remuer, sur la traduction de lapoésie. 
  
Quoi quâil en soit, lâunique poème retenu ici permet dâentrevoir la« sous-conversation » musicale de Musiquede chambre : pas une référence à des musiciens ou à des musiques maisune évidence rythmique qui donne forme au poème. Jacques Aubert, dans lapréface à la traduction de Louis évoque, à ce propos : « une pulsionprofonde, qui prit [â¦] la forme dâune authentique vocation de chanteur ».À lâévidence, le chant est là. Et la musique est toute entière métaphoreamoureuse.  
 
Avec Pomes Penyeach, le lyrisme abougé. Il nâest plus dans la célébration mais se concentre peut-être dans levers qui clôt le poème « A Memory Of The Players In A Mirror AtMidnight » : « Pluck and devour ! ». Blanchontraduit : « Arrache et dévore ! » - il retrouve la mêmeformulation que Jacques Borel, le premier traducteur de la poésie de Joyce en1967 â tandis que Bernard Pautrat propose « Cueille etdévore ! » Le lyrisme traditionnel est menacé par une distance quitient de la consommation voire de la consumation des sentiments. Pautrat le ditbien dans sa belle postface : PomesPenyeach, câest un très bref recueil où lâon a une « impressioncurieuse de mordre dans du chagrin. »  
Borel avait traduit le titre en Poèmesdâapi, faisant entendre le double sens de Pomes. Le fait de ne pas traduire permet sans doute de mieuxentendre lâaudace de ces poèmes. Ce sont des Pommes-Poèmes à un sou que Joyce aécrits : le poème nâest plus sur le piédestal de lâHistoire littérairemais il se fraye difficilement un chemin dans le réel. Le début du poème« A Prayer » permet, peut-être, de sâen rendre compte : 
 
Again ! 
Come,give, yield all your strength to me!  
From far a low word bretahes on the breakingbrain 
Its cruel calm, submissionâs misery, 
Gentling her awe as to a soul predestined. 
Cease, silent love!
My doom!  
 
Blanchon traduit cette strophe de lamanière suivante :  
 
Encore ! 
Viens, donne, cède-moi toute taforce ! 
De loin un mot murmure tout bas au cerveau brisé 
Son calme cruel, misérable soumission,  
Adoucissant son craintif respect comme à lââme prédestinée.  
Cesse, amour silencieux ! Mon destin !  
 
Tandis que Pautrat écrit :  
 
Encore ! 
Viens, donne, cède-moi ta force touteentière ! 
Venu de loin, tout bas, sur le cerveau qui cède, un mot souffle 
Son cruel calme, atroce soumission ;  
Flattant ma crainte dâelle comme à une âme prédestinée.  
Arrête, amour silencieux ! Ma perte !  
 
Le rapport aux mots nâest plus le même, la méfiance envers les mots ou, plusexactement, la conscience du lieu dâoù ils parlent « de loin »entachent la valeur de la poésie dans lâexpression même de sa quêtespirituelle. On nâest pas loin de lâIntroiboad altare dei qui marque le début dâUlysse
 
Et vient alors Ecce Puer, poème écritpour la naissance du petit-fils de James Joyce, en février 1932, juste après lamort du père de lâécrivain. Pour Blanchon, « il résume un cycle : lanaissance (du petit-fils), la mort (du père). » Mais au-delà de lâémotionlyrique, câest lâambiguïté du sens qui domine, celle qui est toujours à lâÅuvredans les grandes Åuvres de lâauteur. Le dernier des quatre quatrains ledit :  
 
A child is sleeping;                             Un enfantdort ;  
An old man gone.                               Un vieil homme meurt.  
O,father forsaken,                              Ô père abandonné  
Forgive your son!                                Pardonne ton fils ! 
 
Entend-on, bien au-delà de la dimension biographique, que câest la Bible qui serenverse ici, quand câest le père qui est abandonné ? Et, dans le titre dupoème quand le Ecce Homo qui faitpasser de Jésus-Christ à Nietzsche sâinverse dans ce Voici lâenfant,réécriture de lâhugolien « Lorsque lâenfant paraît »,   nâest-cepas toute la littérature qui se trouve convoquée dans et par le pouvoir deconcaténation de lâécriture ? Ces chavirements, si je puis dire, ouvrent dâénormesappels et font sourdre comme jamais la matière des mots et toute sesvirtualités.  
 
[Alexis Pelletier]
 
Références  
James Joyce, Musique de chambre âPomes Penyeach â Ecce Puer, traduction et préface de Philippe Blanchon¸ LaNerthe, 2012. 12⬠
James Joyce, Pomes Penyeach, traduitde lâanglais et suivi de Poèmes en formede pommes par Bernard Pautrat, éditions Allia, 2012. 3,10⬠
James Joyce, Musique de chambre,traduction en vers réguliers et rimés par Adrien Louis, préface de JacquesAubert, Le Bousquet-La  Barthe, éditions,2012. 11⬠

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