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(In memoriam) Claude Margat, par Auxeméry


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Posté 03 décembre 2018 - 10:53

 


Claude Margat, 24 juillet 1945 - 30 novembre 2018

Le passant extatique


Pour aller du côté sans chemin
je connais le chemin

câest tout de suite ailleurs

C.M., La voie


6a00d8345238fe69e2022ad3c47523200b-100wiIl avait choisi.
Je trouve, pensant à qui il fut au lendemain de sa mort (quel lointain nous rapproche encore !), et réouvrant un livre aimé de lui, cet aphorisme des Poteaux dâangle de Michaux, auquel il souscrivait assurément. Ce livre était un de ses socles, au même titre que le Tao-te king. Et donc, ceci :

« Ne proclame pas tes buts. Même et surtout si tu les vois, ou crois les voir. Au départ déjà, te restreindre ! Si affaissé, brimé, si fini que tu sois, demande-toi régulièrementt â et irrégulièrement â âQuâest-ce quâaujourdâhui je peux encore risquer ?â »

Claude Margat avait choisi la voie de la discrétion. Dans lâailleurs, on ne fait pas le fier à bras, on sait quâil faut soutenir une direction, et cette entreprise, dâassurer ses fins sans les dévoiler, réclame une certaine économie dans le comportement. Non par conséquent quâil fût homme à sâeffacer et refuser les combats. Au contraire. Cette discrétion impliquait une tension de chaque instant, et relevait dâune stratégie au long cours, un sens exact des visées à poursuivre, lesquelles ne se révèlent précisément que dans le travail, et certes pas dans la proclamation. Stratégie, vision distincte de lâespace où intervenir.
Câest cela â intervention, ce terme-là définira sans conteste sa façon dâaborder le réel. Avec souvent chez lui, une forme de violence, ou dâimpatience amusée, qui nâépargnait jamais â qui nettoyait le champ de vision. Qui permettait de passer en effet. Nos conversations se faisaient dans cette complicité-là : comment traverser les lignes ennemies, tout en préservant ses chances au visible dâadvenir.
Claude avait dâabord tenté lâaventure des mots. Des romans en témoignent, et plusieurs recueils. Mais le poème, pour lui, en était arrivé à ne plus intervenir que comme tentative dâajustement de la parole à la perception des choses, des êtres et de leurs relations, dans le vaste, lâinépuisable mouvement qui constitue lâessence de lâunivers. Et étant devenu peintre, et hors des frontières de ce que nous nommons ici peinture, il avait privilégié depuis des années le compte rendu de son expérience directe ; une suite dâessais comme Exorcismes, essai sur lâaction de peindre (1998, éd. Hesse), Poussière du Guangxi, (coll. « Sur la trace des peintres lettrés en Chine », 2004, La Différence), LâHorizon des cent pas (2005, La Différence), Daoren (lâHomme du Tao) (2009, La Différence) donnent donc à lire lâitinéraire dâun chercheur dâor â jâentends, de la complétude de lâêtre immergé dans le monde et tentant de coïncider.
Son domaine était celui du paysage où son enfance avait trouvé un refuge naturel : le marais, entre Seudre et Charente, quâil parcourait avec un ami cher auquel il avait récemment consacré un livre de souvenirs, et que jâai également arpenté avec lui quelquefois : nous nous faisions part là, en parcourant lâétendue sous le ciel, de ces expériences singulières, où se manifeste la conjonction des flux qui relient lâêtre sensible en ses profondeurs accessibles uniquement par une concentration extrême sur le motif, mais le motif assimilé, puis régénéré par lâacte de création, et le monde en ses évidents mystères, ce dernier mot souvent entendu dans sa bouche.
Cependant, nul mysticisme. Pas de ces fumisteries. En adepte du tchâan, qui dérive du tao, il captait lâénergie à la source, par la « pénétration directe ». Le réel ne souffre pas quâon entretienne avec lui dâautre rapport quâéveillé, lâÅil tourné vers le dedans de lâêtre des choses et de soi.
6a00d8345238fe69e2022ad3a4bad8200d-100wiLe paysage, il le savait peuplé de traits dâencre à venir : ainsi, de son Åil, quand il traversait le paysage, ou sây retirait dans la solitude (aux heures du matin, souvent), à sa main, lorsquâil se mettait au travail dans lâatelier (outils rangés â pinceaux, papier, réservoirs --, fenêtre claire, quelques fétiches : os & plumes ramassés au hasard des balades, déchets-joyauxâ¦) passaient des ondes multiples. Des éléments distincts que lâÅil intégrait avec une pertinence sans faille, il recomposait lâautre paysage, celui quâil allait falloir désormais voir, paysage désormais devenu signe, devenu tout entier habitable par lâesprit.
Voilà en quoi consistait la discrétion dont je parle â une discrétion à caractère quasi-mathématique, une application à saisir le discontinu des impressions venues du monde en leur diversité, pour en recomposer une trame neuve, lisible, évidente.
De poète, il sâétait fait peintre (initié par François Cheng, passant donc du mot au trait), à la façon de ses maîtres chinois, dont il connaissait (et détaillait avec une science incomparable) tous les gestes, tels quâinscrits par le pinceau sur le papier. Pas nâimporte quel papier ; pas nâimporte quelle encre, bien entendu. Un plaisir de lâentendre signaler les vertus de tel ou tel support à tel ou tel geste (et de fréquents énervements contre la basse qualité de certains papiers : dernièrement il disait vouloir aller chercher lui-même sur place ce dont il avait besoin).
Et peut-être ainsi devenu plus poète encore (en tout cas, plus que tant de parleurs vides) en ayant gommé les mots pour ne conserver que leurs échos, déposés sur la surface sensible où le regard pouvait déceler la surrection des sources vitales.
Il voyait très certainement ses buts, oui, et ne les proclamait certes pas dans la forfanterie. Il savait que la réalisation du paysage était un pari à soutenir, jusquâà épuisement du risque né de chaque geste.
Câest le geste rigoureux qui construit le poème comme le paysage â allant puiser dans ce qui doit naître et ne se déclare pas.
â Un crabe infect a eu raison (quel mot !) de sa persévérance infinie. Claude Margat est mort. Tous ses amis (je pense à Bernard Noël, à Yolaine Escande, à Colette Debléâ¦) vous diront que cet homme fut un clairvoyant. Il avait choisi de pénétrer armé dans le corps même de ce qui nous fait vivre â aucune concession aux médiocrités, aux effets faciles, aux flatulences de la vanité, mais une respiration assidue, une joie constante dâêtre enfanté par lâÅuvre même que lâÅil comme la main ont entreprise.

Auxeméry, 1er décembre 2018


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