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(Note de lecture), Journal pauvre, de Frédérique Germanaud, par Jean-Pascal Dubost


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Posté 03 décembre 2018 - 06:50

 

6a00d8345238fe69e2022ad37ed407200c-100wiLa décision que prend une auteure de quitter pendant une année sabbatique le métier alimentaire quâelle exerce pour un autre métier, non reconnu et peu lucratif et guère frugifère, celui dâécrivain, est la raison de ce journal intime dit pauvre ; quitter la fatigue dâun emploi ennuyeux mais pour une autre fatigue, celle dâécriture, et en conséquence, pour une liberté relative effaçant quoti die toute perspective à moyen et long terme et obligeant à un « au jour le jour » éprouvant, mais ô combien, et contradictoirement au titre, fécondant. Elle décide alors de tenir le compte de ses journées, de ses questionnements et doutes, et pour ce, elle tient journal ; ce qui est aussi une importante décision : « Ecrire son journal intime, câest se mettre momentanément sous la protection des jours communs, mettre lâécriture sous cette protection, et câest aussi se protéger de lâécriture en la soumettant à cette régularité heureuse quâon sâengage à ne pas menacer. Ce qui sâécrit sâenracine alors, bon gré mal gré, dans le quotidien et dans la perspective que le quotidien délimite » (Maurice Blanchot)1. Journal au mois le mois, puisque sa datation est mensuelle, et le divise en douze de ces mois sabbatiques, de juillet 2015 à juin 2016 ; et à lâintérieur de ces 12 divisions, elle note, par fragments plutôt courts, évitant par là et fort bien lâépanchement et lâextension égotiques.

Le titre de lâouvrage interpelle le lecteur de poésie contemporaine et du poète Antoine Emaz, auteur de Poèmes pauvres, Poèmes communs, Peu importe2, de livres qui, ces dernières années, tiennent du journal-poèmes ; poète porteur dâune généreuse poétique du pauvre, du dénuement et de la sobriété. Une citation de celui-ci est inscrite en épigraphe du livre, « Lire, écouter, vivre demande du temps et du travail pour saisir comment cela se croise à lâintérieur jusquâà écrire », et qui, après lecture, sâentend comme une incitation déterminante et un métronome de vie reçus par Frédérique Germanaud comme une leçon à saisir sans plus attendre. Auteure de romans, de nouvelles, de récits et de poèmes, surtout de textes mêlant la fiction à la réalité (auto)biographique, en ce livre, elle se défait du masque fictionnel. Le choix du journal intime est un risque, augmenté par sa publication, mais ce risque est en concordance avec le choix de vie quâil consigne et accompagne dans ses premiers temps. Car cette année sabbatique est dâabord un essai de vie, et rien ne dit quâil soit concluant. Mais donc, Antoine Emaz est une présence tutélaire, aussi par sa poétique de lâexigence.

Aux premiers jours de cette année sans solde, il y a le doute, évidemment, qui tempère lâenthousiasme : « Ma vie, mon temps mâappartiennent, pour la première fois. Je ne sais pas si je suis heureuse », et passer dâune fatigue à une autre génère un vide : « Ce long congé débute par une immense fatigue. La tension des derniers jours de travail, tombée dâun coup, a laissé sous mes pieds un terrain glissant et mou sur lequel mon corps et mon esprit chutent sans que jâaie lâénergie de les retenir », une fatigue intermédiaire, pourrait-on dire ; mais lâénergie manquante, elle la trouvera dans les mots quotidiennement écrits dans son journal ; « chaque jour noté est un jour préservé. Double opération avantageuse. Ainsi lâon vit deux fois », écrit Maurice Blanchot, ainsi on redouble dâénergie. Opiniâtre dans lâécriture, le diariste est un journalier.
Le livre sâouvre sur une cueillette de prunes sauvages, et pose le pacte : le quotidien est le repère de lâauteure, dâoù tout commence : « La cueillette des prunes, hier, un sac pour les tombées, un autre pour celles encore à lâarbre, a fait naître le désir de tenir ce journal de pauvreté â journal pauvre â, de dire la nécessité de joindre les deux bouts, dâêtre à lâaffût de ce qui sâoffre, se grappille, nourrit et permet de tenir jusquâau lendemain » ; le quotidien sera lâancrage de la vie matérielle de son écriture. Dès cet incipit il apert quâun aller-retour entre vivre et écrire est ce qui cimente progressivement la décision initiale. Les marches solitaires, les tracasseries administratives, les soirées entre amis, lâatelier de peinture (elle est également peintre), les interventions scolaires, les rencontres publiques, la maison de vie et son désordre organisé, le bazar sur la table, les miettes sur un manuscrit, les chaussettes trouées, le détail dâun repas, les problèmes de dos et de mâchoire, les échanges avec un amant secret, les rencontres avec dâautres écrivains, lâétat du compte en banque, les travaux dâécriture en cours, lâécriture elle-même, et moult autres choses qui sâentremêlent ou sâentrecroisent et sâamoncellent ; écrire est un tout. Un journal endotique qui enregistre (et lâinterroge) la matière dont provient lâécriture, et que Georges Perec appelait « infra-ordinaire » : « Comment parler de ces "choses communes", comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : quâelles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes »3. Suivant le conseil épigraphique, une grande part du temps est également consacrée à la lecture, et à ses bénéfices innutritifs : Françoise Ascal, Antoine Emaz, Pascal Quignard, Pierre Pachet nourrissent lâauteure, profondément, ou John Steinbeck  (« Vivre sans argent ne fait pas pour autant de nous des gens pauvres ») ; prolongeant en âge adulte ce qui tramait ses jours dâenfant : « A trop lire, je devais sentir le renfermé, confie-t-elle de son enfance, Hormis la littérature, rien ne retenait mon attention. Rien nâavait prise sur moi ». Lâécriture est lente, posée, resserrée au minimal verbal, distribuant les informations parcimonieusement, ne se précipitant jamais parce que réfléchie, elle est pauvre au sens où peu suffit, comme les économies sur le compte, comme chez Antoine Emaz, ou chez Marguerite Duras, un repas frugal mais existentiel, ou comme un haïku de Bashô dont elle ponctue son journal pour se rappeler à la nudité précieuse des choses vécues. Pauvre parce que les gestes sont à lâéconomie, et cette pauvreté est résistance active contre le consumérisme effréné et destructeur ; or : « Contre la destruction, la construction », écrit-elle. Vie richement chiche.

Si la vie est chiche, il ne se dégage du livre aucune plainte, aucune lamentation victimale dâécrivain ayant froid au cul quand bise vente et pleurant sa grièche, lâinfortune et ses infortunes : un choix est fait, et il est assumé, exploré, et une certaine joie en sourd plutôt.
Lâauteure tient à sa part secrète, câest pourquoi le journal intime nâest pas impudique ; on reste aux abords de la confession, et nâentre que dans les pensées pragmatiques ou méta-poétiques ; le mystère de lâamant lâatteste. On reste dans lâintime parce que « lâintérêt du journal intime est son insignifiance » (M.B.), parce que quelque chose ne semble pas se faire mais se tisse et se fait progressivement dans les détails, lâinsignifiance prenant alors les proportions de lâimportance, et cela est ce qui nous capte dans les profondeurs du Journal pauvre.
Peu à peu la détermination prend consistance, parce que peu à peu lâécriture du journal signifie à lâauteure que « lâécriture, une chance de devenir complète », et dâune certaine manière, marque un travail de renaissance, pour arriver à ce constat évident : « Je me sens subordonnée à aucune autre nécessité que celle de lâenvie ». On lit le journal dâun écrivain, en son lieu à soi (sa petite maison silencieuse), déterminé comme une Virginia Woolf : « âJe suis moiâ. Et je dois suivre ce sillon et non en copier un autre. La seule justification de mon Åuvre, câest ma vie».3
Et câest bien à cela quâon assiste en direct lecture, à un bouleversement sur le ton de la pudeur.

Jean-Pascal Dubost


1 Maurice Blanchot, « Le journal intime et le récit » in Le livre à venir, Gallimard, 1959.
2 Æncrage & Co, 2010 ; Pays dâHerbes, 1997 ; Le Dé Bleu, 1993.
3Lâinfra-ordinaire, Le Seuil, 1989
4 Virginia Woolf, Journal dâun écrivain, traduit chez Christian Bourgois en 1984.



Frédérique Germanaud, Journal pauvre, La Clé à Molette, 2018, 160 p., 13,50â¬.

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