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« Le Bréviaire d'Amour 1288 »


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Posté 05 décembre 2018 - 07:54

Il faut rendre hommage aux Éditions du Mont de s'être lancées dans la publication du « Bréviaire d'Amour » un monument de la langue d'oc dû à Matfre Ermengau, professeur de lois à l'École de Droit de Béziers qui entreprit son grand-Åuvre « le premier jour du printemps 1288 ».





« Le Bréviaire d'Amour » est une somme des savoirs du XIIIe siècle. Qu'on en juge : 7 parties, 355 chapitres et 34597 vers pour rendre compte de la notion universelle de l'Amour qui descend selon l'auteur, du « Père des Lumières ». C'est tout à la fois une recension théologique et historique, une encyclopédie de sciences naturelles et surnaturelles, un ouvrage de droit, et un traité de l'amour « entre mâles et femelles » de ce temps.
Henri Barthès, Majoral du Félibrige, s'est attelé durant de nombreuses années à la tâche immense de traduire cet ouvrage en français. Nul doute que cette publication richement illustrée d'enluminures d'époque fera date dans le monde des médiévistes et dans celui de l'édition.
En avant-première à la présentation du livre à Béziers (Réfectoire des Abbés, 10 rue de la Courte, Saint Aphrodise) le 15 décembre à 16 heures, Henri Barthès a répondu à mes questions.

- Qu'est-ce qui vous a personnellement séduit dans ce livre, au point d'y consacrer plusieurs années de travail ?

Mon goût pour les études anciennes de philologie romane, et mon intérêt pour un monument colossal de la littérature romane médiévale d'oc, le seul qui ait eu une ambition universelle : réunir en un seul volume la description de tout le savoir auquel pouvaient ou devaient accéder les laïcs (non-clercs) à la fin du XIIIe.

-Quelle est l'importance littéraire du « Bréviaire d'Amour » ?

L'importance littéraire est que toute la littérature courtoise des XIIe et XIIIe s. est là résumée dans une anthologie ordonnée : le « Périlleux traité de l'amour des dames », et replacée dans le cadre général de tout le savoir et l'éthique universelle.
L'importance historique dans le Languedoc du XIIIe siècle finissant est l'aboutissement du « Négocium fidei et pacis », Affaire de la Foi et de la Paix, nom officiel de la Croisade albigeoise.

- Affaire de la Paix en mettant fin à la « Grande Guerre Méridionale » suscité par l'ambition hégémonique de la Maison de Barcelone et des catalans, rivale de la Maison de Toulouse, mettant aux prises de manière sanglante les méridionaux entre eux, suscitant des alliances mouvantes, trahisons, abandons etc... Ce climat troublé et les malheurs du XIIe siècle ont permis l'éclosion de sectes et des dissidences religieuses sur lesquelles les puissants s'appuyaient ou se défaussaient tout à tour.
Après la Croisade - dont la vigueur et parfois la brutalité heurtent nos sensibilités modernes il est vrai - et la bataille de Muret (1213) l'ambition de Barcelone a été brisée, et l'établissement d'une administration capétienne directe, la réparation des abus causés pendant la Croisade, et l'administration d'une justice efficace ont procuré au Languedoc une période de paix et prospérité jusqu'aux pestes et brigandages du XIVe siècle. Période de Paix propice à l'épanouissement de la poésie et littérature, et à l'art des troubadours, dont le « Bréviaire d'Amour » écrit à la fin du XIIIe siècle constitue un témoignage capital et un résumé saisissant.

src="http://revue-texture.fr/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif" width='8' height='11' class='puce' alt="-" /> Affaire de la Foi, parmi les sectes apparues à la faveur des troubles du XIIe siècle figurent les diverses déviances dualistes et gnostiques, que les modernes décrivent sous le nom de catharismes. Les catharismes sont des réponses simplistes et philosophiques au problème général du mal, doctrines fort communes dans l'Antiquité, et qui ont ressurgi en Europe et dans le futur Languedoc aux XIe et XIIe. Les catharismes exposent la doctrine dualiste (deux principes antagonistes, le bien et le mal) dans une phraséologie aux aspects chrétiens, mais un christianisme gnostique (le Christ n'est pas sauveur mais seulement enseignant) et docète (le Christ n'est pas mort pour le salut de l'homme, ni ressuscité en vue de sa future glorification). Le catharisme a été considéré et ressenti comme un corps étranger. Mais la faveur des puissants, leur passivité, a entrainé l'Église catholique à une attitude relativement passive, et beaucoup d'Hommes d'Église, par ignorance paresse et lâcheté combattaient mollement les catharismes. C'est alors qu'apparait une autre déviance, moins connue parce que moins étudiée mais très puissante : le valdéisme. Les vaudois sont les disciples de Pierre Valdès, riche bourgeois de Lyon converti, qui, bien que laïc, se lance dans la prédication active et efficace de la doctrine chrétienne, par-dessus la hiérarchie et l'institution de l'Eglise catholique qu'il juge passive. Les vaudois sont des chrétiens authentiques, mais aux marges de l'Église dont ils dénoncent la passivité, spécialement en Languedoc dans la prédication contre les cathares.
Les communautés vaudoises sont nombreuses et bien implantées à Béziers et à Narbonne, leur prédication parfois malhabile suscite des réactions des autorités catholiques. Un théologien vaudois de Béziers connu sous le nom d'Ermengau de Béziers, pourrait être parent de l'auteur du « Bréviaire d'Amour ». Les vaudois vers 1204-1205 rencontrent la prédication de S. Dominique et ils adhèrent à l'esprit de pauvreté des ordres mendiants naissants : prêcheurs et mineurs, ils se réconcilient pleinement avec l'Église en 1205 et joignent leurs efforts aux frères des ordres mendiants : franciscains et dominicains.
Le Bréviaire d'Amour présente des souvenirs vaudois très intéressants, peut-être même des souvenirs venus du théologien Ermengau de Béziers. Il présente aussi des traits nettement franciscains, et l'auteur Maffre, Professeur de l'Ecole de Droit de Béziers et éminent juriste, était très probablement frère du tiers-ordre des franciscains ouvert aux laïcs.
« Le Bréviaire d'Amour » est aussi un témoin de l'état religieux du Languedoc au XIIIe siècle finissant,

- À quelles difficultés vous êtes-vous heurté en tant que traducteur et comment les avez-vous résolues ?

La difficulté d'une langue romane difficile, évolutive, présentant encore la déclinaison romane à deux cas, très influencée par le latin dominant, un bon latiniste n'aurait pas pu traduire le « Bréviaire d'Amour ». De plus la versification en octosyllabique et les chevilles parfois malhabiles rendent lassante la lecture et la traduction.
La difficulté est aussi dans la masse (35.000 vers) et l'immense développement de certaines matières.

- Quelle peut être selon vous la résonance d'un tel ouvrage dans notre monde actuel ?

Pour le moment Dieu seul le sait, et il hésite à le dire...

- Quels enseignements le lecteur peut-il en retirer, en plus du simple plaisir de la lecture ?

Enseignements historiques, aspects sociologiques, juridiques religieux, étude des mentalités...

- À quel public s'adresse le « Bréviaire d'Amour » ?

D'abord aux médiévistes, non-latinistes et non-romanisants, c'est une traduction critique, pourvue d'un appareil important de 1.500 notes environ, précédée de prolégomènes (introduction) suivie de tables etc...
Mais aussi aux curieux de l'histoire du Moyen Age, histoire des mentalités, des sciences, des savoirs etc... Histoire de l'Art également en raison de l'iconographie abondante.
Enfin aux Biterrois au sens large, car c'est à peu près le seul ouvrage ou le seul moment où un Biterrois a tenté d'accéder au savoir et au savoir universel.
« Le Bréviaire d'Amour » est connu par une douzaine de manuscrits. Il a été édité deux fois : entre 1860 et 1880 par Gabriel Azais et la Société Archéologique de Béziers, et entre 1975 et 2004 par Peter Rickets, professeur à Birmingham.
Ma traduction prend pour base l'édition de Ricketts, sans négliger celle d'Azais. Les 5.000 derniers vers formant le « Périlleux traité d'Amour des Dames » a été traduit en français par Peter Ricketts, avec le concours de M. Dominique Billy. L'iconographie et la bibliographie ont bénéficié de l'aide de M. Gilles Bancarel. M. Jean Marie Carbasse, professeur émérite à la Faculté de Droit de Montpellier a relu le texte, et il a en outre écrit la Préface de la Traduction.


Jacques Ibanès






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