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(Poezibao & Catastrophes) La dernière lettre de Sylvie Plath, dans une traduction de Pierre Vinclair


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Posté 06 décembre 2018 - 09:25

 

6a00d8345238fe69e2022ad37f6a2a200c-100wiVoici la dernière lettre écrite par Sylvia Plath avant son suicide, adressée à son ancienne psychiatre avec qui elle entretenait une correspondance. Elle est tirée de The Letters of Sylvia Plath, Volume 2, edited by Peter K. Steinberg and Karen V. Kukil (Faber & Faber, sept. 2018), 42 euros. Pierre Vinclair propose dans la revue Catastrophes un « sentier critique » autour de cette correspondance.

Sylvia Plath, qui avait connu plusieurs épisodes dépressifs depuis son adolescence, était la femme du poète Ted Hughes. Depuis 1962, ils étaient séparés, à cause des infidélités de Ted. Sylvia, sans revenu fixe, vivait seule à Londres (où elle avait émigré des USA pour vivre avec Ted) avec à charge leurs deux enfants en bas âge. Lâhiver 1962-63 était particulièrement froid.


À Ruth Tiffany Barnhouse Beuscher

Lundi 4 février 1963                   

Chère Dr. Beuscher,
            Je vous écris de Londres où jâai trouvé un appartement & une fille au pair et où financièrement jâai assez de quoi pour vivre environ un an. Je pensais prendre un non-meublé et le meubler grâce aux poèmes & emprunts, & le louer lâété à des touristes quand je rentrerais à Devon, pour tirer le plus possible du loyer & Ted a dit quâil essaierait de nous donner environ 280 $ par mois, et moi jâessaie de faire le reste en écrivant. Jâai lu le Fromm finalement & je pense que jâai été coupable de ce quâil appelle « amour idolâtre », que je me suis perdue dans Ted au lieu de mây trouver, et câest pourquoi ce qui se tramait profondément sous cet amour merveilleux, de lâécriture et des bébés, câest que je craignais de le perdre, quâil me quitte parce que je dépendais de lui de plus en plus, faisant de lui à la fois une idole & un père. Il me restait encore suffisamment de personnalité quand jâétais à Devon pour que son départ & ce projet de divorce me soulagent immensément â maintenant il faut que je grandisse et me sorte de ces ténèbres, pensais-je, je dois être moi. Mariés, nous nâétions jamais séparés & vivions toutes nos expériences via le filtre lâun de lâautre. Mais comme adulte, je nâaurais jamais pu supporter un mariage fait dâinfidélités. Mon homme était beau, viril et brillant & il lâest toujours, quelle que soit la manière complètement immature quâil a de tout foutre en lâair dâune manière si violente. Il mâa dit quâil était désolé dâavoir menti, et il a lâair dâavoir sincèrement envie quâon sâen sorte de notre côté.
Ce qui mâhorrifie, câest le retour de ma folie, ma paralysie, ma terreur & vision du pire â lâche retrait sur soi-même, hôpital psychiatrique, lobotomies. Sans doute que de voir Ted une fois par semaine quand il vient voir Frieda nâarrange pas les choses â voir à quel point il est heureux & satisfait & indépendant maintenant, et à quel point je lâadmire encore plus quand je le vois comme ça, & comme nous pourrions être bons amis si je pouvais mûrir un peu affectivement. Il est complètement gaga de la fille de son agence de pub, qui est rentrée vivre avec son 3ème mari pour entretenir le feu de la passion, alors même quâelle a passé 3 semaines avec Ted & quâils ont passé une semaine de vacances ensemble en Espagne. Si je nâétais jalouse que de ça ça irait encore. Mais je sais que ni lâEspagne ni faire lâamour ne me feraient du bien maintenant, jusquâà ce que je me retrouve moi-même. Je sens que jâai besoin dâun rituel, pour survivre dâun jour sur lâautre, jusquâà ce que je parvienne à mâextraire, grandie, de cette mort-là & tomber sur les conseils de Fromm recommandant concentration, patience & foi mâa donné une sorte de paix, mais aussi que je continue à glisser dans ce trou sans fond de panique et de froid glacial, avec lâexemple horrible de ma mère avec son angoisse terrifiée & son âinégoïsmeâ dâun côté & de lâautre la beauté de mes deux petits enfants. Je vis de somnifères & tonifiants & jâai réussi à obtenir quelques commandes dâun magazine & la BBC & de très bons poèmes mais, je crois écrits sur le fil de la folie. Le départ de Ted est de notoriété publique & je prenais tout cela avec dignité & une sorte de fougue au début â des gens achetaient mes poèmes & mettaient ce travail pour la BBC sur ma route, & maintenant je suis morte de peur de devoir tirer mon rideau mental & abandonner. En tant que poétesse, écrivaine, je pense que je suis très narcissique & le désespoir dâavoir 30 ans & dâavoir laissé ma vie filer, nâavoir rien étudié pendant des années, nâêtre parvenue à maîtriser aucun domaine de connaissance me fait lâeffet dâun vent glacial accusateur. Juste là, ça mâest tout simplement une torture de mâhabiller ou prévoir de faire la cuisine, mettre un pied devant lâautre. Ironiquement mon premier roman à propos de ma dépression obtient des critiques élogieuses. Et je me dis quâun simple acte de la volonté suffirait à rendre le monde stable & solide. Personne ne peut me sauver sauf moi-même, mais jâai besoin dâaide et mon médecin mâenvoie chez une psychiatre. Vivre de mon esprit, de mes écrits â même seulement en partie, est affreusement difficile en ce moment, câest si subjectif & ça a tant besoin dâobjectivité. Pour la première fois depuis le mariage, je vois des gens indépendamment de Ted, mais ma propre absence de centre, de maturité, me tourmente horriblement. Je suis consciente quâil y a une lâcheté en moi, un désir de baisser les bras. Si je pouvais étudier, lire, prendre plaisir à voir des gens de mon côté, le départ de Ted serait difficile, mais je ferais avec. Mais il y a ce satané froid glacial, qui sâintroduit de lui-même. Me voilà soudain agonisante, désespérée, et pensant Oui, laissons-le se répandre dans toute la maison, prendre les enfants, que je meure & fin de lâhistoire. Comment pourrais-je sortir de ce cycle effroyablement défaitiste & grandir. Je ne sais que trop que câest impossible pour moi de compter sur un nouvel amour ou un mari en ce moment, je suis incapable dâêtre moi-même & de mâaimer moi-même.
            Maintenant les bébés pleurent, je dois les emmener au thé.
                                               Avec amour,
                                               Sylvia.

Photo wikipédia.
Article publié dans le cadre du partenariat avec la revue Catastrophes.

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