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(Anthologie permanente) Marc Blanchet, valses & enterrements


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Posté 31 décembre 2018 - 10:27

 

6a00d8345238fe69e2022ad3ca7471200b-100wiMarc Blanchet a publié récemment deux livres, un essai, Souffle de Beckett et des « proses fantasmatiques », valses & enterrements, tous deux à La Lettre volée.
Poezibao propose ici un des chapitres de valses & enterrements, accompagné dâune note de lecture de Michaël Bishop.





Je fis un pas ; elle accepta la danse. Sans avoir reçu de réponse, même un battement de cil, j'étais devenu son cavalier. La rapidité de ce consentement nous porta au-delà de l'heure. On devina dans l'assistance je ne sais quel tremblement à venir. Il advint. J'en éprouve le souvenir par mes mains moites, appliquées à raconter le corps de Grenade collé au mien.
À quelle époque cela se passa-t-il ? Je ne sais plus, et je dois, à ma manière, éloigner toute date, en divorcer comme d'une épouse rétive. Je me souviens du gris indécis des pénombres, d'appartements où l'on passe des journées à rêver de soi. Pas de cloche pour frapper le silence de ses gouttes saintes ; juste, dans le creux des mains, ce souvenir qui n'en finit pas d'être écrit : la belle Grenade dont on eût aimé dire que ses cheveux étaient de couleur rouge sang.
De cela, je ne me souviens pas. Métisse ? Esclave ? Rebelle ? Vous vous trompez. Cela n'eut pas lieu dans une cour couronnée. Ce fut dans un humble endroit où le piano s'étalait en résonances. Il y eut cette assistance qui vit nos gestes n'en faire qu'un. Plus nous tournions, plus Grenade avait affaire avec le ciel. Il y avait de la majesté dans cette ascension, également une manière très à elle de percer la figure en trompe-l'Åil du temps. Grenade sut apprivoiser au-dessus de nos visages l'harmonie du monde. En sa compagnie, j'entrevoyais, redoutais, l'instant ô combien mesurable où les choses se séparent.
Je dis choses : le mot corps n'est plus à convier â ce serait en dire trop ou pas assez. On veut arpenter l'espace ; on invente une parole qui a les vertus d'un mètre. On l'assouplit pour qu'elle supporte nos intimes vérités ; rien n'y fait : l'élasticité du monde ne nous est pas donnée. Vous voilà veuf, ce n'est plus l'époque qui est devenue indésirable ; c'est l'ombre qui vous portait, le corps qui soutenait, l'esprit qui colportait. Dans votre vie, un chapitre s'écrit : une suite d'égarements, ou l'impossibilité de convoquer un souvenir sans bredouiller. Grenade était apparue. Elle avait joint son geste au mien, la parole à l'absence de parole, et nous dansions, messieurs-dames, nous dansions.
Quelle danse ? Doit-on la nommer ? Je vous l'ai dit : nous dansions, dansions, et vrillant sans la moindre monotonie Grenade perçait le ciel où â en avait-elle quelque certitude ? â sa mort l'attendait. Aussi m'est-il arrivé de me demander si un corps n'est pas le regard solide de la mort, sa forme de pesanteur parmi nous, là : tombé du ciel â ou d'ailleurs.
Oui, tout corps est une projection solide émanant du regard de la mort. Il vit sa vie, tantôt belle, tantôt morne. Comme si des pieds à la tête, nous n'étions que l'émanation d'un regard, d'un point de vue, d'un coup d'Åil. Là, par exemple â et je m'en veux d'être en matière de mort le seul exemple â assis devant le luisant clavier des mots, tout en angles, dos droit et jambes pliées, ne suis-je pas projeté sur l'écran de la terre comme une image mouvante, appliquée à cette heure à écrire, et dont la tête sérieuse coule délicatement de l'Åil de la mort ? Ensuite, ignoble vérité, je mourrais quand le regard fixe de la mort d'un coup sec se refermera. Clic clac. Adieu ma vie, et pas moyen, à moins d'être pourvu d'une âme, pour vérifier cette effrayante théorie.
Pas de tels encombrements dans le corps de Grenade ! Ni brune ni blonde, mademoiselle dansait, et le ferait encore si... D'où vient cette façon si particulière des femmes de mourir ? Elles ne cessent de fasciner en se tenant droites comme des statues ; on leur attribue toutes les paroles possibles au croisement de l'ombre et de la lumière ; soudain ce grand silence : on ne peut plus compter que sur nos larmes. N'avais-je pas été charmant avec elle ? Même étreinte, Grenade demeurait à l'envers de tout déchiffrement. Chacun son mystère. En creusant le ciel d'une tête ambitieuse, sans ne rien perdre au passage de sa grâce ni de ce léger rire d'où les mots poliment s'excluent, elle en vint à mourir.
C'est vrai : je ne fus jamais autre chose que l'élu préposé à l'étourdissement de ses hanches. Elle me désirait pour cela. Qui n'aurait pas aimé y prétendre ? Nous arrivions des grandes villes, les uns par le chemin de fer, les autres par des véhicules des plus divers ou ayant marché jour et nuit pour se présenter à l'heure pile où Grenade, le pied en pointe, la main en éventail, ouvrait le bal.
Étrange composition humaine, où se glissait un peu du vert des feuillages de ce château que le temps a depuis recouvert d'un voile. Élancée en elle-même, Grenade approchait l'art de la statuaire sans s'y enferrer. Qu'était-ce alors ? Une valse ? Un tango ? Messieurs-dames, cela se passe de nom. Je ne dis pas que cela n'en a pas, qu'il n'y ait pas d'intérêt à en prononcer : comment pourrais-je prétendre à pareils refus ? Mais vous n'y étiez pas à ce bal ouvert sur un parterre de fleurs excessives. Oh je ne suis pas accrédité à être le seul mémorialiste de ces soirées. J'ai toutefois vu la créature en mourir. À force de frapper à la porte du ciel, un jour elle s'ouvre. C'est l'Enfer qui en descend.
Toc toc, fit donc Grenade. Elle venait d'enchanter l'assistance ; chacun était mort à sa façon. La politesse fait que nous restions à ses côtés. Lors d'une telle pâmoison, la mort se satisfait des apparences. Toc toc. La porte s'ouvrit â l'Åil se referma. Simultanément. Je vous ai raconté comment à peine en face l'un de l'autre s'inviter fut danser. Eh bien là, sachez-le : entre ces deux protagonistes, ce fut le même type d'aventure. La mort ferma son Åil au même instant où Grenade fermait les siens. Il devait bien être minuit quand je me retrouvai avec un cadavre sur les bras.


Marc Blanchet, Valses & enterrements. La Lettre volée, 2018, 104 p., 17â¬. Fiche du livre sur le site de lâéditeur.


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