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(Note de lecture), Philippe Denis, Pierres d'attente, par Alain Mascarou


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Posté 11 janvier 2019 - 10:40

 

Philippe Denis : « une querelle dâamour »
 

I had a love quarrel with the world
(épitaphe de Robert Frost,
citée par Philippe Denis, Pierres dâAttente, La Ligne dâombre, 2018)


6a00d8345238fe69e2022ad387f4fe200c-100wiIl arrive que la passion du monde et du verbe ne se passe pas de démêlés, quâelle emprunte les voies de lâironie pour en découdre, et se ressaisir. « Vaille que vaille », dirait Philippe Denis. Rien de paradoxal à cela. Se détacher de son désenchantement, câest sâouvrir un autre horizon, si restreint soit-il. La remise en question de la confiance, les entailles faites au contrat, procurent au poète les chances de la désorientation et dâun dépassement. Être revenu de tout, câest peut-être la seule façon de se donner la possibilité dây croire. Câest admettre quâil nâest pas dâautre voie de la création qui ne passe par la « discorde », selon le beau mot que Jacques Dupin avait choisi pour titre à son unique recueil posthume. En guise dâépitaphe, pourrait-on dire, pour rejoindre celle de Robert Frost. Il se trouve que Pierres dâAttente, le dernier recueil de Philippe Denis, sâachève sur « comme savent à peu près sourire/les morts », sur le défi que se lance le poète de ressaisir sa raison dâécrire, et de vivre, là même où il les perd de vue, au tournant de sa passion, sinon de son existence.

Dâautant que ce qui le mine est moins évident quâil nây paraît. Pour preuve, « La chose », le poème tapi à lâintérieur du recueil, centré tel une cible sur la page, et qui à lui seul forme une section du livre :

Ne pas savoir quoi rend la chose
perceptible,
porte notre regard au-delà des murs
derrière lesquels elle campe
et où nous la découvrons
rongeant avec malice
notre frein.

La pirouette finale déconcerte, et dédramatise : à peine retouchée, lâexpression lexicalisée « ronger son frein » inverse les effets, et piège en fait non lâintruse, mais la lecture. Inclus déjà dans le texte par le « nous », défié par ce qui lui est refusé â le référent dont le manque est souligné par lâitalique et niché dans le blanc de la cible â, il semblerait aisé, à un liseur superficiel ou pressé, en sâaidant du contexte immédiat, de nommer la présence invasive, une tumeur maligne, par exemple. Ne lui faudrait-il pas au contraire donner sa langue au chat, et prendre lâénoncé au pied de la lettre ? Dâautant que le dernier vers brouille les pistes, qui établit une complicité entre le mal, le patient, et le lecteur. Le pronom sans référent est ici le mot juste, il désigne une menace omniprésente, quâon peut dâautant moins éluder quâelle ne peut être cernée. À moins que la tumeur ne désigne ce qui mobilise et défie lâécriture, câest-à-dire le sentiment dâun langage plus ou moins hostile, mais dont lâinimitié même serait un adjuvant. La lecture se trouve basculer dans une inversion des perspectives : lâécrivain se soumet le mal, quel quâil soit, en lâassignant au rôle de faire exister, malgré tout, ce qui peut être sauvé de lâexpérience poétique.

Ainsi un second niveau de lecture déstabilise le premier, et démontre comment destruction et création peuvent faire front commun. Cela, toujours sur le mode de lâimplicite, sans jamais verser dans lâallégorie ni le double sens fléché du propre au figuré, dans une absence totale de pathos, comme lâindique, ici et souvent dans le recueil, le détournement désinvolte dâexpressions familières. Ce serait en effet compter sans la pudeur de cet art, qui se refuse à toute allusion biographique, comme à toute surenchère esthétique. Est dévoilée une face de la poésie comme lâindésirable, le chercheur de noise, le loustic de la langue. Le poème existe, il vit, il jouit du jeu entre « désagrégation » et « agrégation », pour emprunter à Michaux les termes dont il caractérisait une époque de sa peinture. Le poème se tient sans filet dans lâaxe de la discorde, elle lui est constitutive, ce nâest quâun prix dâun divorce dâavec soi, dâune prise de distance « à lâégard du despote » (lâauteur quâil est devenu) qui « depuis belle lurette sâexprime à [sa] place » que le poète peut non sans humour se reconnaître dans ce quâil écrit. Cette mise sous tension est instaurée dès lâépigraphe de la première section du livre :

Lâidée dâune pierre masque le mur.
La dynamiter ?
Tu y songes.
Tu allumes la mèche de lâimpossible.

Il y a dans ce geste inaugural et provocateur une prise de risque délibérée, quelque chose dâune ambition prométhéenne, mais retournée et jouissive, un dépassement ludique qui invite le lecteur dès le départ à faire jouer lâopposition des contraires, à en savourer les contrastes, à mastiquer â lâanalogie gustative est fréquente dans le recueil â des phrases en guise de ces pratiques de lâéveil bouddhistes.

Aussi lâécriture sâimmisce-t-elle dans les rouages de la langue, pénètre-t-elle les réseaux de pensée les mieux rôdés, afin dây provoquer de brèves disjonctions, voire des courts-circuits, et de faire cogner le lecteur dans des ténèbres éclairantes. Elle loge le caillou providentiel dans la sandale du rhéteur, au risque dâen provoquer « la claudication, lâindolence, le discrédit » â mais aussi dâamener à dâautres révélations de la beauté, à des chutes mais de grand style, comme la révélation de « la perfection de nos ratées », sans verser dans leur culte. Cela sans gesticulation ni démonstration de force ni triomphalisme de saboteur : minutieusement, à lâimage de ces « fourmillements » dont la mini-anabase qui les célèbre est un traité du style dâune sobriété irréprochable. Les cibles sont précises : le bien dire, la bien pensance, le fantasme de lâÅuvre, toutes les variétés de protocoles rebattus.

Il sâagit justement dâéviter de tomber à son tour dans le piège de lâÅuvre laurée, aboutie, définitive, ne varietur, dâen finir avec la fascination du poème gravé « tel quâen lui-même enfin » dans le marbre mallarméen. Cette entreprise savamment, malicieusement déroutante, délictueuse à plaisir, dévoile les colmatages complaisants. Tout juste le poète sâessaie-t-il à poser des « pierres dâattente » pour un lecteur futur, quâil soit ou non le poète (lequel dâailleurs se débinerait comme tel). Les plus impeccables édifices littéraires sâeffondrent dans la poussière, le Livre « se délite », « beaux et indifférents/ les mots se déguisent », la langue nâoffre plus aucune garantie dâimmortalité. Bonne fille après tout, la mort elle aussi se grime, « sâacoquine avec le premier venu ». Autant dâailleurs afficher un penchant pour le déloyal, « le mot qui glisse », le toc, « les breloques », le faux-ami, le mauvais aloi, Verlaine lâinfréquentable ou la réserve orgueilleuse dâEmily Dickinson, lâalter ego de longue date, qui ne cède pas aux sirènes du « Possible » et du moins, elle, est de confiance, quand elle érige plaisamment sa limite individuelle en valeur absolue.

Avec un sens averti de lâélégance, et de lâéconomie des effets, Philippe Denis se refuse au développement, comme au soulignement des intentions. Sous lâapparemment bâclé, la rigueur est de mise, sous lâhommage négligent se dissimule un précieux nuancier de la reconnaissance. Ainsi de cet éloge de sa langue dâécrivain, capable de couvrir le champ de ce qui ne peut être entendu à ce qui est tu :

ne regimbant pas à aller de lâinaudible à la perspicacité dâun silence, jâai chaussé la française, à seule fin dâatténuer le bruit de mon pas.

De même, ces « Fourmillements » déjà cités, entre mots et insectes, que lâon situera entre certains dessins vibrionnants de Michaux et la pensée de Pascal sur la « puissance des mouches », peuvent être déchiffrés comme la description dâun combat implacable, dâune guerre totale, à la cruauté dépassionnée, menée par la gent formicante, puisque « Tout doit disparaître ». Mais on peut les lire aussi comme une « théorie » â le texte exploite le double sens de "procession" et de "spéculation"â de la contention stylistique, de lâécriture à contre-soi, et cela, sans quâune lecture prenne le pas sur lâautre, lâune et lâautre également nettes, sans relief ni ornement, et se neutralisant. En une sorte de défi jubilatoire lancé à lâécriture par lâécriture, où lâironie corrosive ne sâinterdit pas les clins dâyeux, le cheminement ininterruptible et discontinu de ces quelques versets, celui tout aussi bien de la création, va de pair avec la dévoration, amoureuse ou guerrière, où se débusquerait « la chose ».

Et sans doute le ton est-il plus désemparé dans la dernière section, appelée « suite incertaine ». Pour autant, le souci de désorientation nâen est pas moins inflexible, entre doute et croyance dans les mots, quitte à donner dans un auto-persiflage désarmé. Et les nuances ainsi repérables dâune partie du recueil à lâautre nâen rendent que plus sensible la volonté de maintenir séparés et en tension réciproque les pôles de la « discorde ».

Exposée, sans parapet ni garde-corps, la poésie de Philippe Denis est de plus en plus libre, et accordée à son exigence.

Alain Mascarou

Philippe Denis, Pierres dâAttente, La Ligne dâombre, 2018, 58 p., 10â¬.




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