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(Note de lecture), Jorge Zalamea, Le grand Burundun-Burunda est mort, par Muriel Pic


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Posté 14 janvier 2019 - 10:31

 



Lâanimal rit


Un animal rit aussi
Étendant la joie de ses contorsions
Dans tous les endroits de la terre
Paul Éluard, Les animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux.
     

6a00d8345238fe69e2022ad38985ce200c-100wiOn va tous les enterrer. Voilà ce que je me suis dit en refermant le livre de Jorge Zalamea, Le grand Burundun-Burunda est mort. On va tous les enterrer ces Burundun-Burunda, nom commun des dictateurs, dont le poète célèbre les funérailles en nous proposant une anatomie de la dictature.

Sur la grande avenue, large et grise, il pleut. Le défilé commence. Zalamea décrit un système politique qui fonctionne sur une institution despote organisée en corporations : les Sapeurs, la Police céleste, les Églises Unies, le Chancelier, les Grands Complices du Silence, les Grands Caciques, les Grands Manipulateurs, les Grands Prestidigitateurs, et toutes les autres armées de majuscules qui défilent en se remémorant leur crime sur les populations minuscules, aux visages crasseux, aux ventres vides et aux langues coupées. Rarement on a lu une critique si vive et si cynique du pouvoir des institutions sur les vies humaines. Mais la tyrannie de Burundun-Burunda sâexerce à lâéchelle du vivant, résolument armée contre ce que lâon appellerait maintenant lâécologie. Car si Zalamea narre lâextermination des hommes, des femmes et des enfants par les forces armées du grand Burundun-Burunda, il raconte aussi le sort réservé aux bêtes, par exemple le récit dâune chasse aux canards, organisée au début de son règne, conduisant à ce que des centaines de volatiles têtes coupées sâabattent sur la terre, performant un présage qui annonce le pire.

Livre étonnant, « poème culte » écrit Patrick Deville, chargé de la Préface, et qui, par une heureuse indiscrétion, nous indique les circonstances éditoriales à lâorigine de cette publication entièrement bilingue. Si Le Grand Burundun-Burunda est mort, dont le titre répand la bonne nouvelle de bouche à oreille, est une « curiosité que lâon se refile sous le manteau », comme le dit Deville, avouons quâil dépasse du manteau et met en lambeaux cette idée parfaitement naïve que le temps de la dictature est terminé. Il suffit pour sâen convaincre dâouvrir le journal en ce mois de janvier 2019 où Jair Bolsonaro prend ses fonctions de président du Brésil. La Constitution attend de voir le sort qui va lui être réservée par lâultra-libéralisme de ce nostalgique de la dictature militaire qui a sévit au Brésil il y a moins de cinquante ans. Mais aussi en Argentine, en Uruguay, en Bolivie, au Paraguay. La Colombie, elle, fait figure dâexception dans cette cartographie des dictatures dâAmérique latine. Car si elle nâa jamais connu à proprement parler de dictature militaire, le conflit armé opposant les guérilléros, les paramilitaires et lâarmée nationale est toujours dâactualité. Il sâorigine dans la guerre civile, dite La Violencia, qui règne dans le pays lorsque Zalamea publie son poème en 1952, exilé en Argentine. Laureano Gomez est alors le président de la Colombie, fervent admirateur de Hitler et Franco. Dans son poème, Zalameo ne parle pas de lâactualité, mais pour décrire les crimes du grand Burundun-Burunda, il les compare à lâembuscade de Cajamarca ou aux empalés de Kheir-ed-Din. Durant les derniers mois de sa vie, en 1969, il écrit un long poème en hommage à Che Guevara publié posthume en 1980. En 1958, il fait paraître Le Rêve de lâescalier, où un homme qui ne croit plus aux livres lance un appel à toutes les victimes du monde, en les décrivant une à une, à chaque marche de lâescalier de la destruction qui ni ne monte ni ne descend : il nây a ni enfer ni paradis là où il nây a plus de mots, mais lâhabitude muette du crime. Ce constat est déjà présent dans Le grand Burundun-Burunda est mort, car câest avant tout de la parole et de son pouvoir dont il est question : « Que Burundun ait été le premier à se rendre compte que la misère humaine, lâangoisse qui lâaccompagne et la révolte qui en découle trouvent leur origine dans la parole articulée est dû à un mémorable exploit de son intelligence ».

Tout le poème est une réflexion sur le pouvoir des mots que Burundun-Burunda maîtrise parfaitement : « il parlait comme on vide une charrette de gravats, comme éclate une chute de grêle, comme se déverse un fleuve de cataractes. » Il parlait haut et fort, et celui qui parle triomphe. Celui qui prend la parole prend le pouvoir, et câest la force des institutions de la donner à ceux qui sont choisis pour faire régner les lois, édicter les normes et ordonner les sacrifices nécessaires à leur bon fonctionnement. Pour cela, et câest la suite de la « chronique » de lâarrivée au pouvoir du grand Burundun-Burunda, il faut que les gens se taisent. Le dictateur envisage donc, conséquence logique, lâablation générale des langues. « Mais le Grand Burundun-Burunda modéra les élans de son génie pour se réjouir dâune idée plus subtile » : « il délégua la tâche de déprécier et de se détruire à la parole elle-même ». Il mit alors en branle « la grande machine du ministère de la Propagande ». Une voix fantomatique sâéleva dans tout le pays pour marteler toujours les mêmes mots dâordre, que lâamour est une illusion, que lâintelligence est vaine et que le mensonge est tout-puissant. « Et la parole devint peu à peu une intruse pour les hommes ». Ceux qui tentèrent de résister, les « bavards », Burundun-Burunda fit transformer leurs cadavres en réservoirs de matières premières, os, ongles, graisse, cheveux, sang, pour les recycler. Zalamea nous remémore ici les camps dâextermination nazis. Mais, hélas, le poème nâest pas seulement remémoration, il est prophétie rétrospective. Que lâon pense aussi à W. ou le souvenir dâenfance de Georges Perec, paru en 1975, et qui achève son récit décrivant une dictature imaginaire sur une île de la Terre de feu avec la mention du régime dictatorial alors imposé par Pinochet au Chili.

Le grand Burundun-Burunda est mort
est une marche funèbre dont la profusion verbale performe son propos. Il abonde notamment en accumulations relevant du lexique animal, plus exactement de son verbe. Car le dictateur veut réduire les hommes au silence, câest-à-dire à lâétat de bêtes : « Quâils brament sâils ont en rut, quâils gazouillent sâils sont heureux, [...] quâils braient sâils sont enthousiastes, quâils glapissent sâils sont cupides et quâils grognent sâils sont colériques ». Mais de ce double mépris, pour les bêtes et pour les hommes, le poème se relève. Car dans ce grand cortège, un rire retentit. Une joie folle, une joie animale : « Le cheval de bataille du grand Burundun-Burunda riait tellement que le rire lui descendait de la tête orgueilleuse au poitrail sec et de là se propageait jusquâà ses fines jambes, lâobligeant, oui, lâobligeant dans lâivresse de la joie à se démettre de sa propre dignité, de sa beauté pour rivaliser avec les chevaux du cirque. Le corps de lâanimal ne pouvait contenir un tel rire ! » Ce rire animal, cette humanité dans la bête, jette au bas de sa monture le dictateur, et le renverse avec la hiérarchie des êtres édictée par les hommes. Cette « fiction de lâanimalité », pour reprendre une expression dâEduardo Jorge de Oliveira, libère lâangoisse formée en nous par ce cortège sans larme. Et, en dernière instance, câest à lâanimal, ignorant le langage articulé, quâil revient de célébrer la fin de la tyrannie.

Révérence faite aux bêtes, donc, dans un poème qui nous fait assister à la métamorphose de lâinspiration en esprit critique. Le grand Burundun-Burunda est mort nâest pas un de ces « mauvais poème de printemps », comme Walter Benjamin désignait le lyrisme conformiste qui, depuis des décennies, signent lâagonie de la poésie, au moins en France, avec des « comme » plein de bon sentiment. À lâheure où Zalamea écrit son poème, on accusait le Surréalisme dâavoir tué le vers français sous les coups de lâautomatisme verbal. Pourtant, rien de plus efficace que le poème pour ruiner les applaudissements dâune foule ou la soulever, pour renverser lâordre des règnes, et lâon me pardonnera dâavoir emprunté à Paul Éluard le titre de son poème, « Lâanimal rit », de 1920, extrait dâun recueil au titre dialectique qui fascina Georges Bataille au point quâil se lâappropria dans son ouvrage sur Lascaux : les animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux. Et de même avec ce jeu de mot, apparemment inoffensif, « lâanimal rit ». Zalamea lâactualise dans un poème qui, de lâhomme à lâanimal, élargit le politique à la métaphysique, lâhistoire à la nature, et transpose à lâéchelle du monde ce que lâon restreint à lâéchelle humaine. Il est alors évident que le contact de la poésie et de la politique ne se fait pas selon les règles de cette dernière, câest-à-dire lâasservissement de la parole au discours militant, mais par une parole obstinée à penser par les formes, à trouver les sons et les figures de nos libertés, à extérioriser nos motions intérieures, à toucher le vivant pour le faire exister en nous, par nous, avec nous.

Muriel Pic

Jorge Zalamea, Le grand Burundun-Burunda est mort (édition bilingue, trad. Véronique Yersin ; trad. pour la préface, Paris, Macula, 2018, 129p.) â sur le site de lâéditeur.


Jorge Zalamea, Le grand Burundun-Burunda est mort | El gran Burundún-Burundá ha muerto, éditioin bilingue, préface de Patrick Deville, traduction de Véronique Yersin (et Fabienne Bradu pour la préface de Patrick Deville), coll. Patte dâoie,  éditions Macula, 2018, 132 pages 14.00â¬


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