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(Note de lecture), Christian Hubin, Face du son, par Béatrice Bonhomme


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Posté 15 janvier 2019 - 05:38

 

Face du son de Christian Hubin, poésie du retrait, de lâéclat et de lâangularité


6a00d8345238fe69e2022ad38a35b9200c-100wiFace au son ou plutôt Face du son, faisant face comme visage, visage du son comme triptyque de silence et dâéclats.

La poésie de Christian Hubin nâest pas de tout repos, câest un ébranlement. Vibration sidérée. Morse dâellipses et de coupures (Richard Blin). Ce nâest pas un abri, câest un arrachement. Comme le dit Jacques Ancet sâadressant au poète : « Tes bribes sont comme des concrétions peu à peu formées dâun goutte à goutte primordial où sâentend, dans les cavités dâun fond hors temps, lâécho réverbéré de lâavant être ».

Cette écriture de rupture permanente frappe le regard et sâen empare, le poème étant précisément de qui « fait face ». Elle sâimpose aux yeux comme une fragmentation et donne lâimage dâun poème déchiré, haché, hachuré, scandé de coupures. La parole du texte ne coule pas dâun seul tenant, elle émerge violemment dâun conflit brutal entre la parole et le silence, entre le jour et la nuit, entre la vie et la mort : « A : / entre lâair, / la / cavité / entre. »
Câest une parole dâappel qui se présente à lâétat brut, jaillissement dâénergie pure, parole projetée, jetée, nudité têtue qui nâest pas possession, mais dessaisissement, rapt essentiel :

« Quâantérieur / à / la vue. » « Que bouger / rétracte. »


La poésie nâa rien à reprocher â ni à la langue dont elle sâextrait, ni au monde où elle porte atteinte. Elle est à son mythe, à son détriment »
(cité par Michaël Bishop).

Ce nâest pas de la rhétorique, ici, que de dire que la seule chose dont il faille parler, câest lâindicible : « Dâexsudant. / Dâune / résonance. » « De paraphrase / comme / une sÅur. »
Aucune pâte rhétorique, aucun artifice lyrique ne vient creuser artificiellement ce vide ou tenter dâatténuer lâimpact. Aucune concession au lyrisme, au sentimentalisme et à la confidence, nâest faite. Christian Hubin a lié son écriture poétique à un horizon, un espace, un non-lieu. A la frontière du visible et de lâinvisible, un lieu hors de tout lieu qui échappe à toute représentation : « Une fixité / à lâaverse. / Sortant / de tous. »
La parole du texte ne coule pas dâun seul tenant, elle émerge violemment dâun conflit brutal entre la parole et le silence : « Quâà / du neigé, / du latex. »
Écoutons encore Christian Hubin :

« Dire comme il neige [...] comme voici vos animaux, vos gélules sans distance ni abandon â sans attribution possible » (Cité par Michaël Bishop).

Le texte est du côté du vide, de la béance, du désir. Kafka le savait qui se décidait « à la manière dâun boxeur ». Il aurait pu dire, dâun poète.  Dâaprès Arnaud Villani, le poète saisit, en poète, les choses à dire, en même temps quâinvisiblement il se retire.
Aussitôt après la saisie, le poète fait le geste de se retirer : « Par reculs, / recoupements. » Le poète ne nous donne du réel que pauvre, hors-mesure, dénué, fragmentaire, inépuisable, fêlé : « Minuscules / à tâtons. / Présentes ». « Laps et lapsus orchestrant la musique de ce qui manque » (Richard Blin), il crée ainsi un espace qui nâexiste quâen poésie où lâon peut avoir une représentation et la voir se diffracter, se fragmenter en impressions apparemment dépourvues de liens, mais la multiplication est ici, paradoxalement, soustraction, ténuité, rigueur : « Quelque chose / de visages, / de freiné / - à laps »
 
Le poème de Hubin est perception, rencontre, mais aussi retirement de sorte quâil est un entre-deux, un pied dans le domaine du concept achevé qui donne le mot, un pied dans le retrait, hors du mot : « A / un recul / de lâair, / dâinattribué. »
Le poète rythme, scande lâimprévisible : « Que la pièce / où / presque synchrone. » Lâangularité gagne le poème à tel point quâà chaque instant, il vire en ne laissant rien filtrer qui ne soit dâemblée rythmé : « Quâà / gestes / successifs. » Rythme de pauvreté et de dissonance : « Dâun / fond, / dâune peau / où / répercutée. »
Partition musicale, ses blancs, ses pauses, son tempo, sa segmentation de lâespace blanc, espaces aveugles et lacunaires, musique atonale toujours brisée : « Une seconde / dâavance / sur / les gestes. »
Le blanc semble aussi nécessaire que la respiration : la nudité, ici, est dénuement comme vÅu de pauvreté mais aussi affleurement de lâexistentiel. La notion de pauvreté devient ontologique. Ressentir est la seule richesse en soi : « Suint /  quand / respiré, / touché. »

Comme se le demande Arnaud Villani, comment concilier la pauvreté essentielle, un vÅu de pauvreté langagière, un maniement subtil du silence, - jamais la langue nâest trop pauvre au poète - et la complétude, ce à quoi nâavoir rien à ajouter ? Le poète hôte de lâimpouvoir et de lâerrance ne perçoit du monde que des paquets dâintensité. Il est le chercheur dâor de ces brisures, de cette alchimie. Il est cette intonation : « Dans lâurine, / les / cristallisations ». Réel à bout touchant, ce qui apparaît dans la pauvreté, la nudité. Et pour prendre, le poète se déprend, il ne saisit au vif que dans le dessaisissement.
Le poète se retire du poème, de lui-même : « Quâest-ce qui / nâachève / pas ? » Le poème est appréhension dessaisissante, bifurcation tourbillonnante sur fond de retrait : « Bouge / par / réverbération. » 
Le vers y contribue en soutirant la chose explosée, qui devient non seulement fragment mais totalité fragmentaire. Le vers subit une déflagration.

Dans lâouverture générale de ce qui se démarque du substantiel, reste une poésie du sans pourquoi, de ce qui se montre et se cache en même temps, du laissé-être. La description dâun combat. Le poème manifeste une présence-là énigmatique, écliptique comme un battement, présence qui déroute toujours de nouveau le sens, la situation, la substance.
Le pire serait de se laisser ainsi rassasier, de sâendormir, dâendormir en soi les forces les violences de lâesprit. Poésie en suspens, en éclats, inachevée, fragments épars, poème en miettes : « par haleines, / absence / de traces ».
Le poème perçoit le monde comme une énigme : « -Vous ne / reconnaîtrez / pas. » Elle sâen tient à des données élémentaires : « Corps / qui est ». ». Il faut donc tendre lâoreille, se déplacer dans le provisoire, sây frayer des chemins rapides, en parlant à peine, presque sans articuler.
Le poète nâhésite pas à briser la syntaxe « Branchie / qui / bat / seule », à rompre la continuité du discours espaçant les mots sur la page et laissant ressurgir entre eux le blanc qui évoque le fond muet des choses. Aussi bien que le paysage, le langage présente des failles, des abîmes, des pics, des déchirures. Tout se fragmente, se disjoint, sâérige, se rompt, sâefface : « par fractions, / hiatus / entre. »

Cette poésie ne se donne jamais quâà côté dâelle-même, soudain, et toujours de nouveau, soudain. Le poète se retire, et ce faisant, reste au niveau dâun dire qui se retire. Mais sâil y a reprise dans le retrait, ce retrait nâest pas une manière de lier mais de rompre, de fragmenter, de changer de direction. Du même ordre est la surprise, surprendre, câest introduire lâangulation poétique. Le poème est intensément et finement anguleux par un changement subtil de direction qui ouvre une nouvelle voie, esquissant lâimage de lâinfini. Cette soudaineté qui délie la poésie des contraintes dâun temps accumulatif et lâassocie à un temps explosif, impliquant une intensité et la traduction de cette intensité : lâabrupt, la conscience aiguë de la matérialité des choses, de leur résistance, de notre absence de prise sur elles.
La dépersonnalisation du poète ouvre une modification du voir. Existence absorbée par lâécoute, par le son. Le poète devient lui-même la source dâinsistance entre nous et les choses. Intensité absolue. Sens du plein, du ramassé. Intensité capable dâune injonction. Le poète imite lâinjonction quâil a préalablement reçue de la chose et suscite lâintense : « où / la / face / du / son. »
Ainsi peuvent revenir en poésie la brillance des éclats du réel. Un éclat qui apparaît et qui alimente, par la distance quâil oppose à la saisie, le désir quâon peut avoir de lui, une fulgurance langagière.
Prise toujours déprise, saisie à la mesure de ce qui ne saisit pas. Avancée et aussi bien retenue, retrait empêchant le texte de sâinstaller en une place, de sâemparer dâun lieu vacant. La déception habite la prise, prend distance sur la distance. Dispersion. La dissidence est ici séparation active, action menée au nom de la séparation.  Faire du dessaisissement la matière friable de sa parole.

Le poème, défixant toute forme, vient de la remontée dâun temps mythique ou dâun moment où la chose simple est là, sans traduction : « Dâun fond, / dâune peau / où / répercutée ».
Certes coupure et faille, mais tout y entre et en ressort alors neuf dans une solitude désertique, revitalisante, revirtualisante. La parole se maintient seule, risquant sur le blanc de la page, lâaffirmation de sa présence. Parole vacante, la poésie de Christian Hubin sâactualise dans chaque fragment, chaque éclat. Rapt essentiel. Son devenu face, devenu lumière. Ardeur et vide. Aridité. Vérité de profération : tension accordée au surgissement de la voix dans lâécriture : « Que la pièce / où / presque synchrone. »
Risquer le destin de sa propre parole en la confiant à chaque fois au hasard dâune profération nouvelle. Lâinstant ne saurait se maintenir sans lâintervention dâune syncope.
Le mot sâenlève sur la page, au sens où il est à la fois posé et arraché à la fois, en représentation et hors-représentation. Le poème a pour nature dâêtre soudain, la poésie possède ici une vitesse absolue. Le dessin ainsi libéré, câest la trace, le trait : « Le fibral. / La pointe / dans lâaverse. »
De même quâentre chaque mot, entre les fragments épars, déboîtés du texte, la traversée du blanc ne se peut quâà la faveur dâune cohésion même fuyante mais pressentie, inexplicable. Ressauts et fractures : « Une résorption / chorale, / une / chute. »

Espace dâarcs-boutants, de tirants et de portants, tension extrême de lâarchitectonique, au bord de lâexplosion. Poésie en suspend. Chaos de forces et  remugle dâénergie, volume virtuel mais continuité des hétérogènes. La force du poème vient dâune rencontre comme arrachement. Les points brillants par lâeffet de rencontre se mettent soudain à clignoter, illuminant la vision et créant un champ dâeffectivité et de fulguration : « â plus près (...) / que ta (...) jugulaire. »

Béatrice Bonhomme

Christian Hubin, Face du son, éditions LâEtoile des limites, 2017, 56 p., 11 Euros.


Christian Hubin et Fabienne Courtade recevront le Prix Louise Labé 2018 le 22 janvier 2019 au Centre Wallonie-Bruxelles (46 rue Quincampoix, 75004, Paris).


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