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(Note de lecture), Jean-Luc Lavrille, Jetés aux dés, par Jean-Yves Samacher


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Posté 17 janvier 2019 - 09:40

 

6a00d8345238fe69e2022ad3b140d2200d-100wiPar son nouvel opus, Jean-Luc Lavrille honore la poésie sonore en lui faisant franchir non seulement le mur du son mais encore la vitesse de la lumière, dans une palpitante odyssée astrophysique, périple tragi-comique à travers le désert et les oasis de la langue, qui sâapparente avant tout à une traversée épique du désir. Poésie expérimentale, au sens étymologique du terme, mais ce qualificatif sâavère insuffisant pour appréhender les larges perspectives ouvertes par cette série de poèmes « jetés aux dés », comme on se jette à lâeau, comme on se jette dans lâespace intersidéral. Car ce nouveau Coup de Dé, à la mise en page musicale et soignée, bien que constituant un hommage à la liberté du jeu/je, nâest pas sans gravité : il nous confronte, au-delà de la pâte malléable qui constitue les mots tels des molécules en perpétuel mouvement, au vide originel sur lequel sâappuie tout langage, au(x) trou(s) noir(s) de la pensée, à lâantimatière et à lâunivers pluriel de la parole. Il invente et pose les bases dâune poésie fractale, les échos de sens et les bribes de mots se répercutant de poème en poème jusquâà leurs suprêmes « interfaces » (p.86-87), chacun suivant néanmoins sa « ligne de fuite » (1). Il crée de nouvelles interconnexions de sens et multiplie les possibilités dâinterprétation, en jouant à la fois sur le signifiant et sur la lettre, dans une ode aux univers parallèles. Pour le plaisir dâégarer son lecteur dans des « trous de vers » ? Ce pro-jet audacieux â qui se présente pourtant sous un jour modeste â semble plutôt miser sur lâheur(t) de trouver le principe fédérateur dâune re-motivation signifiante des mots, dâune nouvelle cohérence du « plurivers mis en langue » (p.64), cohérence à laquelle le rythme, en tant que flux singulier et non en tant que stricte métrique, ne saurait être étranger. De fait, câest bien plus dans lâarythmie et le « laisser-aller » que dans le respect des règles imposées que surgit la loi du Dé-sir, allant de pair avec lâacceptation dâun certain dé-saisissement de soi. De là lâexistence dâune dimension critique de cette poésie du rythme et de la voix, renversant toutes les pensées dogmatiques, dichotomiques, du signe (2).
Dans un tel contexte, « poésie expérimentale » doit sâentendre au sens dâexpérience mentale, à la profondeur abyssale : « bas thème / des sons limons / arqués aux logiques / étymons / en lâabyssale thélème / labiale palatale et fractale » (p.30-31). Dans le laboratoire du poète, « labo lire » (p.74), transformé pour lâoccasion en CEAV (Centre dâétude de lâatome verbal), doté dâun accélérateur de particules sonores, sorte de « gueuloir », ou plutôt dâ« en-gueuloir » hypermoderne, le champ dâexpérience est lâin-fini de la langue, situé « entre néant et matière » (p.87). Le défi, de taille, sâavère autant poético-linguistique quâanthropologique et politique. Quels nouveaux syntagmes et signifiants poétiques, quelles nouvelles forces de cohésion psychiques et sociales surgiront de la percussion de deux dés lancés à la vitesse de la lumière ? Alors que les chiffres se débinent et quâune langue bien pendue, tournoyante, nous embobine avant de se rembobiner entre ses babines ?
Tout se devait de commencer, non par un « fiat lux», sentence pleine de morgue apollinienne, mais par une mise à mort, en bonne et due forme, de Dieu et de la Raison imbue dâelle-même : « a thée / tombant sous le sens / les sons sans leçon / délestés décodés / comme dés  sans chiffres » (p. 7), dans un refus anagrammatiquement énoncé de toute super-stition théorique, théo-logique voire téléologique, en témoignent les incipits des premières pages, mis en exergue comme les altérations (dièses, bémols) chargées de donner à lâÅuvre sa tonalité :
« a théeâ¦
ô téâ¦
théo/lâétau/à lettres/léthalâ¦
déo/au débatâ¦
oyez oyezâ¦
osez osez⦠» (p.7-15)
Où lâon sâaperçoit que le Dé est un dieu rebelle et farceur â « mots clés moqués » (p.30) â, qui destitue de son trône le Deus rex tout-puissant, gardien de la tradition et de la répétition mortelle, qui sâoppose fermement au mirage de la Science classique, parée de ses principes dâidentité et de non-contradiction, comme aux idéologies totalitaires et infécondes pour tristes « momies aux lèvres de singes » (p.32).
Astéroïde « sans cible » (p.52), locomotive à rebours, bienvenue ! « Arrière des principes / toute vapeur » () ! Sans foi dans le hasard, sans remise en cause de la fixité des principes â « in causa venenum » (p.29) â au profit de lâabandon au rythme, aux sonorités qui nous meuvent et nous émeuvent, définissant chaque homme comme entité à la fois sociale (citoyen) et autonome, se donnant à lui-même sa propre loi â « citroyen » (p. 52), portant lâr de la révolte au cÅur du langage â, nul jet de dés possible, nulle jaculation verbale, nulle danse vire-voletante au-dessus de lâabîme.
Loi sous-jacente, qui prélude et préside à cette poésie : celle du désir ouvrant sur lâétrangeté et lâailleurs, proposant une vérité qui, loin de relever de la morale kantienne, axée sur le devoir, sâarticule à la singularité de chaque sujet. Cette loi implique un dé-placement, une immersion dans lâinconnu, câest pourquoi elle engage le poète comme son lecteur dans un tourbillon potentiellement angoissant, confrontant aux incertitudes et aux paradoxes, aux failles de la logique, au même titre que lâéquation de Schrödinger en physique des particules. Parallèlement, lâexploration de ce champ de probabilités donne essor à la dimension jouissive de ce langage trublion, duquel Jean-Luc Lavrille compare lâaction à celle dâun météore. Avec lâidée que ce dernier nâannonce ni le malheur ni le bonheur : le hasard nâest que ce que lâon en fait.
« Jetés aux dés » : odyssée verbale, ode au roulé-boulé de lâenfance, aux « jeux dâÅufs mollets [jeux de mots laids] » (3) enfantins, préludes au chant et à la danse de lâhomme libéré de ses chaînes. Tue, tuée, la voix de son maître laisse alors place à la voie singulière, rythmique, vivante du poète. De fait, si Jean-Luc Lavrille fait vriller le langage au point de le faire dé-lirer, il nâéchappera pas aux oreilles les plus attentives que lâinsolent grattage des lyres nâest pas sans ménager son ratage pour mieux réveiller nos méninges.

Jean-Yves Samacher

Jean-Luc Lavrille Jetés aux dés, éditions Atelier de lâAgneau, coll. « Architextes », 2018, 90 p., 16â¬

1. Jâemprunte cette expression au philosophe Gilles Deleuze.
2. Le signe est ici à entendre avant tout dans son acception saussurienne, soit la combinaison dâun signifiant et dâun signifié.
3. Jâemprunte lâexpression, et le jeu de mots, à Boby Lapointe.


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