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(Note de lecture), André Bernold, J'écris à quelqu'un, par Paul Darbaud


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Posté 13 février 2019 - 10:05

 

6a00d8345238fe69e2022ad3c2b210200d-100wiQuand il rencontre pour la première fois Samuel Beckett en 1979, André Bernold nâa guère plus de 20 ans. Sâensuivra une longue relation, concrétisée en 1992 par la publication de son livre, Lâamitié de Beckett, qui connaîtra un succès que dâaucuns durent alors qualifier de prometteur.

Car tout semblait dans ces années-là sourire au jeune normalien, qui devait aussi tisser des liens étroits avec Deleuze, Derrida, et bien dâautres encore, comme Hantaï, Baudrillard ou Cioran. Et sâil nâa cessé dâécrire (« Je ne suis écrivain que très accessoirement. Plutôt un graphomane »), on ne lira plus rien de lui, ou presque, à peine de loin en loin quelques articles dispersés dans des revues, rien de quoi vraiment percer un silence épais, vu dâici. Avant que ne paraisse, en 2017 : Jâécris à quelquâun.

Inattendu pour le moins comme on lâaura compris, venu de nulle part, ce livre sâest fait il est vrai grâce à lâinitiative très heureuse dâun de ses amis, Jean-Pierre Ferrini, qui a collationné et ordonnancé les nombreuses lettres que lui adressa Bernold, semble t-il sur une courte période. Et qui y vit possiblement un livre. Il sâen explique dans lâintroduction, baignée de ce climat amical et électif qui ne quittera pas ce livre, et rarement préface ne fut plus pénétrante, chaleureuse et érudite. Préface, dâailleurs située plus en avant du livre que de coutume.

Ce qui, en effet, surprend dâemblée dans cet ouvrage, câest sa facture, assez pauvre il faut bien le dire, et ses abords étranges et touffus. Ainsi sâouvre-t-il sur une vignette, avant dâoffrir en page 2 la reproduction dâune citation de Paracelse, puis sur la suivante le titre, puis une partition, avant dâaccéder enfin à la préface. À sa suite, plusieurs pages de dédicaces - dont une à la mémoire dâune amie disparue, dâun intense pouvoir de convocation : « Charon ! Rends-la ! » Mais le livre ne commence pas vraiment encore - pour notre plaisir de plus en plus aiguisé à découvrir un prologue avant un protocole - pas plus quâil ne sâachèvera avec la table, que prolongeront un « index nominum » et un « index rerum », séparés par la reproduction dâune sculpture de Gottfried Honegger. Quelques pages manuscrites et de longs remerciements, avant les mentions dâusage, fermeront le livre. Nous nâoublierons pas lâépilogue, rencontré une soixantaine de pages avant la fin.

Vit-on jamais livre ainsi fait ? Lâidée vient vite que nous sommes, par sa construction, sa présentation même, en face dâun objet qui excède ou déborde ce quâest dâordinaire un livre. Les premiers doutes se changent rapidement en la certitude de toucher à de rares parages littéraires.

Le charme irrésistible qui se dégage de ces pages ne cessera désormais plus dâopérer. Avec un art consommé Bernold dresse principalement une galerie de portraits, grâce à des dons très pointus de conteur, une façon neuve et particulière de révéler derrière les tensions et les ressorts dâune Åuvre un homme inattendu, dans toute sa dimension sensible, présenté à lâaide de citations idoines ou de quelques traits singulièrement choisis. « Quand Beckett riait, ce qui, il faut le préciser, lui arrivait très rarement, câétait encore et toujours son silence qui se déployait ».

Il y a ces passages étincelants sur la prononciation de Deleuze, sur le bloc de papier rivé au tableau de bord de la petite voiture que Derrida conduit tout en y jetant notes et idées, ou sur lâéchappée belle en compagnie de Baudrillard et Faye dâun congrès aux États-Unis (où Bernold enseignait) : « On a traîné toute la nuit, de bar en bar, les hôtes pour la nuit de nos deux conférenciers commençaient à sâaffoler ». Autant dâimpeccables anecdotes, qui invitent à reconsidérer fortement à la hausse leur pouvoir narratif et leur caractère exemplaire. On pense à Emmanuel Hocquard qui sây employa de manière récurrente dans son inépuisable et magnifique Cours de Pise (1), avec une pertinente alacrité.

À côté de la philosophie qui occupe la place la plus considérable, il faut souligner les pages consacrées aux aphorismes du grand mathématicien René Thom (en voici un sur lequel méditer : « Tout ce qui est rigoureux est insignifiant »), à la numismatique comme à la peinture ou à la musique, à Bach avant tout : « Câest un chant qui sâélève dâune telle puissance, qui parle si clair le refus absolu de la mort, avec une netteté contrapunctique, un défi résolu à tout ce qui dans le monde est informe, grotesque, mauvais ». Ou à son propre sort, jusquâà la description frontale de la plus noire dépression : « Ce qui est terrible dans mon cas, ce nâest pas lâaltération, câest la vitesse avec laquelle cette altération a eu lieu. En deux ans environ, jâai vieilli de dix ans ».

On nâa pas souvent lâoccasion de voir se déployer dans des directions aussi multiples une intelligence si vive et si détachée dâelle-même, qui nâa, pourtant destinée au plus brillant avenir, pas porté visiblement ses fruits, mais autrement et ce pour notre plus grand bonheur. Il nâest pas jusquâà ce ratage presque total dâune vie qui ne soit magnifique : ses amours abîmées, ses séjours en hôpital psychiatrique, son encombrement pondéral, cette longue agraphie autorisant au final une Åuvre aussi mince. André Bernold semble vouloir nous dire en creux que la survivance des souvenirs heureux, cette chance insensée ou ce talent à nouer autrefois de hautes amitiés, valent bien mieux et pèsent de plus de poids aujourdâhui que la santé enfuie, la solitude, le silence, le présent et ce qui sâannonce du monde à venir. On se prend à penser que jamais lâon nâa vu et lu de telles pages, où des fulgurances philosophiques sont émises sur ce ton de lucidité tragique mais un rien gourmande, et qui soient si stimulantes, si toniques et revigorantes.

Paul Darbaud


1- Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, P.O.L, 2018


André Bernold, Jâécris à quelquâun, Fage éditions, 240 pages, 22 â¬
Sur le site de lâéditeur


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