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(Note de lecture), Jacques Moulin, Sauvagine, par Régis Lefort


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Posté 11 février 2019 - 10:31

 

Une gambade pour dire

6a00d8345238fe69e2022ad3e1a508200b-100wiTout est dans la cadence, dans le son de la voix, dans le rythme, dans lâÅil. Et le mot seul suffit respirant dans les blancs. Les phrases dessinent au cÅur, allègrement, des formes sonores, des sinusoïdes parfois interrompues dans leur avancée lorsque dâautres viennent à lâhumus pour sây régénérer : « Tous les automnes bûcheronnent un bruit de chute un tremblement de feuilles déjà métalliques un trébuchement de branches ». La vague sans vague à lââme courbe le son et donne un abri. Nâest pas sauvage des Sauvagines qui veut. Pour cela il faut lâoreille et la sensualité du souffle dans le son. Il faut polir la voix dans le mot pour que le son reste vibrant du vivant poème. « La forêt écrit sa longue phrase ramifiée comme un oracle. » Il faut que le poète se soit livré « à la gueule du loup ». Câest là quâil « forge nouveau chant ».

Paysage animal et non animalier, le lecteur de Sauvagines ne doit pas sây tromper. Car si la « Femme biche est tout un feuillage que ses doigts font bruire quand la nuit vient avec la brise des draps », si elle « sâamourache aux frondaisons » et « aime respirer lâodeur du bois de bourdaine », quâen est-il de la Femme biche de la langue qui Åuvre dans les souterrains ? Nul animal pour bestiaire, nul conte animalier, mais une sauvageté atone présente jusquâà lâéchine rugueuse et sauvage dâêtre. Dans Sauvagines, sauvage est le nom au plus près de lâétat de nature. La Femme biche y devient Dame Louve, câest sa nature profonde. Elle tue pour cela : « Il fait grand vent et jâai tué six loups dit-elle souvent. » Et ce, même si « à la fois tendre et fauve », elle « nâa jamais tué de loups ». Mais peut-être la Femme biche sâest-elle imaginée Dame Louve. Dame de quart sur le navire poème, elle veille ainsi à lâaffût du son. Peut-être. Et elle aime « le dire tant le rythme et lâharmonie de sa formule convient à ses sabots fendus à son regard de biche ».

La seconde section de Sauvagines, « qui commenc[e] par un bruit de feuilles », après un intermède, et se rue au « travail de fouaille près le tronc », est surprenante car le son sây fait cette fois haut. Fort. Effaçant presque non le sens mais lâarticulation comme le bruit de la fête couvre la fête, il y a le bruit échevelant, ébouriffant, que lâon entend davantage, semble-t-il, parce quâil rassure, parce que le bruit, parfois, est une enfance.
Puis on revient à un « frémissement sonore sous la ramée ». Feuilles, ramée, feuillages, bramée, froissement dâherbe au puits du ventre. « Confiant dans les arbres et le vent », le poète, autre Homère du bois qui entend non pas le dieu mais, mieux, le souffle du vent pour son poème, observe, écoute. Non pas écoute de nature, mais écoute sa nature profonde car câest là, en lui, quâil y a un loup, un cerf, une Femme biche, une clairière, de la lumière et la fraîcheur dâun vent prompt à effleurer terrestre lâarc-en-ciel.

Le cerf, comme la biche tout à lâheure en louve, se transforme en lion. Il « rugit ». Il pourrait être « en quête de barbarie rauque ». Mais, encore une fois, ne nous y trompons pas. Lâinsertion  dâun « on » dans ce qui, fluide, nous étreint â « On est en quête de barbarie rauque pour que ça recommence comme au temps des branlées paléolithiques » â coupe le cou de la bête tendu et libère du « on » le passeur-camouflé-démasqué, le poète, car « on voudrait un poème dans la langue du cerf et qui nous sonne itou ». Pour cela le poète itou doit « affûter son regard pour sâensauvager au plus près ».

Poètes de tout bois et de tous bois, attention aux rustres « cueilleurs de champignons » qui disent « héler les hardes » quand il faut préférer « finir dans les branches entre clairière et layons » et attendre « le rêve du cerf couché bramant en majesté », celui du « Sauvage en sylve comme on dirait en diable ». Le poète, en retrait, protégé du feuillage, écoute le vent désordonner le cÅur, et veut saisir, radicale dans sa « nudité », la voix belle du « râle » au tympan du cerf.

À ce jeu fort musical, à ce jeu dâhumus et de basses terres où se dépose le limon de langue, où se cache vraie la voix désirée nue, le poème, sonore de la hanche sans jamais boiter, libérant la fraîcheur du bois, remonte où la terre donne la lumière aux mots, où le soleil saigne et goutte sur le sol. Là, il vient emplir de métal son gosier, celui-là de métal selon Baudelaire, mais il sâagit ici dâun gosier de clarté écartelé aux angles car nous sommes aux bois.

Régis Lefort

Jacques Moulin, Sauvagines, Éditions La clé à molette, 2018, 64 p., 12â¬


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