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(Note de lecture), Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, par Anne Malaprade


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Posté 08 février 2019 - 10:42

 

6a00d8345238fe69e2022ad39a8a9d200c-100wiOn caractérise généralement le conte par trois éléments centraux : il raconte des événements imaginaires, voire merveilleux ; sa vocation est de distraire tout en proposant in fine une morale ; enfin il exprime une tradition orale multiséculaire et quasi universelle. Sâil est à lâorigine « populaire » et oral, il appartient désormais à la littérature savante, qui notamment a donné ses lettres de noblesse au « conte de fées ».

Des fées, dans le monde ici restitué par Jean-Claude Grumberg, il nây en a pas, il nây en a plus.

Lâécriture naît dans les comptes et les contes â un papyrus égyptien datant du 12e siècle avant Jésus-Christ a conservé ce plus ancien des contes, intitulé Deux frères. Ce conte-ci fait, terriblement, les comptes. Il est en effet suivi dâun « Appendice pour amateurs dâhistoires vraies » qui multiplie les données chiffrées : les trains vus et attendus par lâhéroïne, « pauvre bûcheronne », sont des convois numérotés qui partirent de France à des dates précises en transportant près de mille victimes à chaque fois. Entre quatre et six survivants de ces convois échappèrent en moyenne aux chambres à gaz. Ces chiffres, et les noms « réels » qui se cachent derrière les périphrases (« le faux coiffeur », père des jumeaux, et « la plus précieuse des marchandises », lâune des jumelles qui sera recueillie par le couple de bûcherons), on les trouve dans le Mémorial de la déportation des juifs de France établi par Serge Klarsfeld. Abraham et Jeanine revivent grâce à la plume dâun écrivain qui choisit une forme brève et typique, celle du conte populaire, pour rappeler combien la vie humaine est « la plus précieuse des marchandises ». De celles, justement, quâon ne marchande pas, pour lesquelles aucun « prix » nâest envisageable.

Soit, donc, un récit composé de vingt chapitres brefs. Récit qui fait se croiser deux mondes : celui du conte, non daté, rédigé au présent, comportant des personnages archétypaux et anonymes (un couple de bûcherons pauvres, des camarades, traîtres et malveillants, un brigand généreux à la tête cassée et sa chèvre nourricière, et tout le peuple des « sans-cÅur »), des lieux emblématiques (un bois, une cabane, une clairière) et celui du récit historique, rédigé aux temps du passé, avec dates, noms propres, mention de lieux et de pays, et un héros dont on ne sait pas sâil est fou ou raisonnable, puisquâil choisit dâabandonner pour offrir à qui sâen saisira un de ses jumeaux âgé de quelques jours alors que lui et toute sa famille sont prisonniers dâun train qui les mène au four crématoire. LâAllemagne nazie et sa politique raciale ainsi que la France collaborationniste conduisent à faire le constat suivant : si ce brillant médecin, père de jumeaux, doit renoncer à sa profession pour tenter de survivre comme coiffeur à Drancy puis dans les camps de la mort, sâil doit arracher lâun de ses enfants à sa propre épouse pour espérer le sauver en en faisant un « paquet » lancé à travers une lucarne, câest, rapporte non sans ironie le narrateur, parce quâil est « inutile de couper les cheveux en quatre et de chercher à comprendre, il nây a[vait] plus rien à comprendre ». Le logos est peut-être insuffisant pour rendre compte de tout ce dont est capable lâespèce humaine, du côté du mal comme du côté du bien. Mais peut-être que le mythe, lui, câest-à-dire la fiction et la distanciation, permet de témoigner dâun désir de vie, dâun amour pour le vivant qui, parfois, a pu sauver le plus fragile et le plus ténu. Jeanine et son frère jumeau, nés le 9 novembre 1943, ont été déportés à lââge de 28 jours dans le Convoi numéro 64. Ils ne sont jamais revenus. La voix du conte, elle, sauve Jeanine : le nourrisson deviendra, grâce à cette « pauvre bûcheronne » qui prie les présentes forces de la nature plutôt quâun Dieu absent, une petite fille aimée et joyeuse, qui, à lâEst, sera consacrée « pionnière dâélite », et croisera même son père ex-coiffeur, dont « on dit » quâil est devenu un pédiatre remarquable.

Du conte, donc, Jean-Claude Grumberg garde certains motifs structurels : la foi et la bonté sans faille de certains personnages, mais aussi la cruauté et le sadisme dâautres individus. On retrouve ici des obstacles, des adjuvants, des péripéties, des décors familiers, et surtout la relation dâune quête qui ne fait pas lâéconomie dâépreuves extrêmement dures pour parvenir à son terme. La violence est dite et montrée, les crânes sont fracassés, le sang coule et gicle. La morale, aussi, est prononcée : la vie humaine est le seul objet sacré qui soit. « Nul ne peut rien gagner en ce bas monde sans consentir à y perdre un petit quelque chose, fût-ce la vie dâun être cher, ou la sienne propre. » Ce que certains veulent appréhender comme objet marchand, dâautres y voient un cÅur et un corps objets dâattention et dâamour infinis. « Les sans-cÅur ont un cÅur. Les sans-cÅur ont un cÅur comme toi et moi. [â¦] Petits et grands, les sans-cÅur ont un cÅur qui bat dans leur poitrine ».

Pour finir, le narrateur, intervenant malicieusement dans son récit, précise que sa fable ne peut sâachever sur une saisie définitive du destin de cette « marchandise » ô combien précieuse devenue jeune fille rayonnante et aimée. Dâune certaine façon elle survit et vit dans la langue dépouillée et travaillée de Jean-Claude Grumberg â qui joue par exemple beaucoup sur les répétitions ternaires afin dâoraliser la narration. Cependant on ne saura jamais si son père lâa retrouvée, pas plus quâon ne saura dans quelles circonstances précises le camp dâextermination lâa très probablement assassinée avec son frère, sa mère et, peut-être même, son père.

Anne Malaprade

Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, Un conte, « La Librairie du XXIe siècle », Seuil, 2019, 128 p., 12â¬.


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