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(Note de lecture), Christian Prigent, Poésie sur place. Partitions, par Olivier Penot-Lacassagne


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Posté 12 avril 2019 - 08:57

 

6a00d8345238fe69e20240a47b2a1f200d-100wi« Lire des textes en public nâest pas déclamer la poésie mais lâeffectuer sur place », écrit Christian Prigent dans un livre â texte et son â qui vient de paraître aux Presses du réel. De cette « effectuation », dont La Voix de lâécrit (en 1985) et LâÉcriture, ça crispe le mou (en 1997) avaient esquissé le « projet », Poésie sur place en reformule le « procès ». Le court essai éponyme qui referme lâouvrage invite à lire et à entendre, séparément ou en même temps, les textes qui le précèdent. Y est défini précisément « lâobjet » créé par « lâaction vocale » (où sâinscrivent divers éléments : « volume de salle, distance et densité du public, durée de performance, choix des postures, gestion des intensités sonores, des cadences, des intonations, des souffles, distribution des harmoniques et des dissonances »). Cet objet, note lâauteur, « nâest pas identifiable au texte qui lui a servi de support » ; il se forme dans « lâaltercation » (mot quâon soulignera volontiers) : échange bref et brutal, dispute vive, querelle parfois violente, contestation, prise de bec⦠Altercation donc « entre la sophistication écrite et la soufflerie physique ». Confrontation dâintensités, face à face musclé où phrases et phrasés sâévaluent (force, ampleur, étendue, danger) et se mesurent autant quâils se toisent pour mieux se régler, sinon sâaccorder, dans la démesure de leur commune exécution. « Si un tel objet apparaît, précise Prigent, câest en tant quâeffet de cette rencontre (au sens de match). »

Poésie sur place
offre quatorze exemples de ces altercations où sâeffectue la poésie. Certains sont inédits (« Clélie avec Sade », « Le Rhétoricien malade », « Zoorthographe dâusage »), les autres ont paru dans des livres déjà anciens (« La leçon de chinois », « Litanies », « Pnigos », « Liste des langues que je parle »). Aux textes, présentés comme des « partitions composées pour des lectures-performances », répondent des enregistrements, publics ou non, de ces lectures. Exécutées parfois à deux voix avec la comédienne Vanda Benes, elles font et défont lâécrit, le refont et le dépassent. Plus quâune simple rencontre qui se mettrait en scène, lâaltercation performative déforme, déplace, reforme ; elle est distorsion incessante de la trace écrite, projection du matériau verbal dans lâoral, combat de mots et de sons. Le sens des textes tremble, peut-être même « sâen trouve-t-il changé (leur mode dâaction en tout cas, leur impact dâaffects â sinon le détail de leurs significations) ». Lâécrit poétique, « quelque silencieusement inscrit quâil soit », est donc « une composition de voix » : voix hétérogènes, débitées « dâune seule haleine » (voir « Pnigos »), haletantes bouche contre bouche (voir « Les langues que je parle ») ou soufflées (voir « Je ne suis pas un monstre ») ; langues dissonantes, hautes et basses, formalisant le « réseau des représentations toujours-déjà verbalisées dans lequel nos vies se déplacent ». Trouer ce « réel », donner à voir, à goûter, à sentir, à entendre autrement : le son et le rythme dérangent jusquâà la dérégler la continuité sémantique de ce réseau, scansion et propulsion en perturbent la codification, le récit, la narration. Émergent par glissements phoniques âinterpellation du sens par le son â du non-dit et de lâinédit, obscur ou négatif, mais aussi de lâinattendu et de lâinentendu, vivants, lumineux, éclatants.

Cette « rumeur de fond » fournit à lâécrivain « le matériau quâil va formaliser ». « Faire poésie », écrit Prigent, câest « composer des formes verbales qui soient un dépassement, un réglage en beauté de cette rumeur ». Opération difficile, que recherche la performance et qui en est le lieu même. À lire et à écouter Poésie sur place, on mesure lâexigence qui soutient et commande un tel « dépassement » dont on relève les traces sur la page, dont on entend la poussée dans la respiration, le timbre, la scansion de la voix :

Ça meugle au loin
Angoisse au coin
La langue au fond
Le monde
Le monde
Le monde entier
Le monde entier est dans ma bouche


Olivier Penot-Lacassagne


Christian Prigent, Poésie sur place. Partitions, Les Presses du réel, coll. « Al Dante », 2018, 112 p. 18⬠(avec un CD)
sur le site de lâéditeur


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