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(Note de lecture), Marie-Claire Bancquart, Terre énergumène et autres poèmes, par Christian Travaux


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Posté 10 mai 2019 - 09:48

 

6a00d8345238fe69e20240a4aa316a200b-100wiParcourir ce recueil fait de trois recueils antérieurs, de Dans le Feuilletage de la terre (1994), à Verticale du secret (2007), et Terre énergumène (2009), qui donne son titre à lâensemble, câest dâabord parcourir un temps dâécriture de presque quinze ans. Marie-Claire Bancquart a, alors, publié plus de dix ouvrages et en publiera presque autant, dont, déjà, une anthologie personnelle, en 2002, avant celle-ci (1). Aussi est-ce une ligne de faîte, ou la crête, dâune Åuvre que lâon lit, avant que dâaller vers la mort.
Et la tâche nâest pas aisée.
Une certaine discontinuité discursive. Un surplus dâimages. Une opacité souhaitée, entretenue, pour ne pas se dire ou ne sâavouer quâà demi. Un effacement volontaire de sa personne dans la non-personne du langage. Pas dâanecdotes narcissiques. Ou, à peine écrites, â comme ces allusions au grand-père (p.78, 87 ou p.238-243), aux voyages (2), aux bus dans Paris, et aux gens croisés, rencontrés (p.204-214 ou p.259-280) â aussitôt reprises, refoulées, redirigées vers lâintérieur dâune conscience et dâun corps souffrant. M.-C. Bancquart sait trop bien que se dire, câest toujours sâexhiber en mots, en formules toutes faites ou figées, en pensées fausses. Câest toujours faire couler le cÅur sur la page anthropocentrée, quand tout ce qui compte est ailleurs.  
Car le corps, pour elle, est un vase où sont entassés des visions, des sensations, du langage et des souvenirs. Ce qui est y est, y demeure une énigme, un monde secret, quâon ne peut faire venir au jour, mais quâil faut, pourtant â quâon doit dire, tenter de dire.
« Si ce quâ(on) rapporte de là-bas a forme », disait Rimbaud, « (on) donne forme, si câest informe, (on) donne de lâinforme. Trouver une langue » (3).
Et M.-C. Bancquart dâinterroger la viande, et le corps dans sa viande, lâintérieur, le « profond du corps », comme elle dit (4), ou lâêtre minuscule qui mastique au fond du ventre tout doucement (5). Etriller son âme, lâinspecter â toujours Rimbaud â, la savonner, et la remettre dans ses viscères, légitimée (6) : tel est le programme de Bancquart.

Mais on ne peut malheureusement pas abolir les frontières. On ne peut en soi pénétrer, fouiller profond. Tout est nous dedans, et pourtant, tout ce nous dedans nous échappe, nous commande, et nous reste obscur. Un monde règne, avec ses lois, ses règles propres, avec son horloge intérieure, sa vie secrète, et nous nây avons pas accès. Notre sang, nos os nous travaillent. Nos cellules se renouvellent, sans que nous ne le sachions jamais. Seule la peau, la peau que lâon voit â « comme une couverture de survie », écrit M.-C. Bancquart (p.183) â nous recouvre et cache qui nous sommes, ce que nous sentons, nous vivons, ce qui vit en nous secrètement.
Dès lors, comment peut-on se dire, oser se dire, quand il y a plus urgent à dire sur nous-mêmes : le corps, « ce moule intérieur » (p.193), ou ce puits de lâêtre, ou tout ce « grouillis primordial » (p.192), comme lâécrit encore M.-C. Bancquart ? Comment le dire sans jamais pouvoir y jeter un coup dâÅil ? Et comment lâécrire ?  Quelle langue â quel usage de la langue â sera donc capable de mettre en langage ce qui est tu ?
Trouver une langue. Parler autrement, justement, pour faire sentir. Modifier le rapport à lâêtre par un autre rapport aux mots et aux choses que lâon perçoit. Des mots serrés, condensés, filtrés, vérifiés, et toute une recherche du mot juste, du mot propre. Des noms communs, si présents, fortement présents, quâils en deviennent des noms propres. Des strophes courtes. Des sections dâinégales longueurs dans des poèmes où sâabolissent les limites, les bords, les frontières, et les titres, au fil des recueils. Et de blancs silences dans les textes. Une écriture de lâénergie, qui travaille et qui nous travaille comme un appel de lâorganisme et du corps au travers des mots. Une parole juste, nouée. Une voix comme un bloc de paroles, ou comme une pierre réfractaire, gardant, diffusant la chaleur de cet être que nous cachons à lâintérieur ou de ce corps, qui, ainsi, redevient concret. Du sang rouge qui circule enfin, qui recircule, dans lâespace exsangue du langage et des mots vains.

Mais il manquerait à cela une couche supplémentaire, qui serait celle même de lâêtre, de son énigme. On a beau fouiller, fouailler. Rien ne vient de ce qui est tu, sinon tu, caché justement, dit à demi. Rien ne se dit de ce qui ne peut se dire. Ce qui est tu, câest justement ce quâon doit dire, sans le dire précisément. Aussi faut-il dire, et cacher en disant, lâénigme du monde, le secret qui â une fois passées les portes de lâêtre â se referme sur son nÅud, sur sa closerie. Aussi faut-il faire choix dâimages qui révèlent, tout en cachant. Faut-il conserver au langage cet obscur, cette opacité, qui est le réel de notre être. Et quereller lâévidente apparence des choses, en retrouvant, dans le langage, par la langue elle-même, quelque chose de lâépaisseur énigmatique de cet être intérieur du corps.
Marie-Claire Bancquart pratique ainsi, souvent, la trouée, lâéclat, la merveille dâune image qui garde en soi, en réserve, un peu de son sens. Elle tait, ne dit pas, mais retient. Et, en retenant, elle fait voir ou deviner, apercevoir à demi, sentir, suggérer, et non penser ou raisonner. Elle note comme elle le dit, des « riens », recherche des « chemins impalpables » (p. 234). Elle « traque lâénigme universelle » (p. 235). Car si,
Dans la voix ?
On trébuche,
tout aussi bien,
Dans la voix ?
On plonge. (p. 194)
Elle use, encore, de lâinversion, de la régression, en voyant dans les choses, les gens quâelle croise, plutôt que leur être apparent, une certaine figure antérieure, un avant-naître, une « escale-poisson », écrit-elle (p. 292). Ou, dans la face dâautrui, la face de ses grands-parents (p. 206). « Nos ancêtres vers de terre », dans les gens quâelle voit (p.191). Et « dans le feuilletage de la terre »,
                (â¦) la fragilité du mammouth, des poulpes
                qui respirèrent avant nous. (p. 120).

La poésie permet, alors, comme une porosité des temps et des êtres, une confusion de ce qui fut et ce qui sera, une vision de ce qui nâest plus dans ce quâil y a là, près de nous. Elle aide à saisir le feuilleté de lâexistence et du réel, lâépaisse obscurité du monde, le feuillage toujours immense de notre existence coutumière et des jours qui nous sont donnés. Aussi est-ce vraiment expérience de vivant que Bancquart nous offre, dans les eaux de sa poésie.
Des eaux où vivre.  

Christian Travaux


Marie-Claire Bancquart, Terre énergumène et autres poèmes, (Dans le feuilletage de la terre et Verticale du secret), préface dâAude Préta-de-Beaufort, Gallimard, collection « Poésie », 2019, 400 p, 9,30â¬.
Sur le site de lâéditeur


(1) Rituel dâemportement, Obsidiane, 2002.
(2) Toute la partie qui ouvre Dans le Feuilletage de la terre, intitulée « Escales » (p. 31-51) évoque des voyages.
(3) Rimbaud : lettre à Paul Demeny, du 15 mai 1871.
(4) Une section de Verticale du Secret sâappelle « Pour le profond du corps » (p. 181-196).
(5) « Au fond du ventre / minuscule / un être mastique / tout doucement / et nous essore de la vie » (p. 188).
(6) « moi, je sors mon âme du corps / je lâétrille, je la savonne / y regarde à deux fois / avant de la remettre / comme une bâtarde / légitimée / parmi mes viscères » (p. 191).


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