Aller au contenu

Photo

(Note de lecture), Julien Blaine, Petit précis.... et Le Livre, par Olivier Penot-Lacassagne


  • Veuillez vous connecter pour répondre
Aucune réponse à ce sujet

#1 tim

tim

    Administrateur

  • Administrateur principal
  • PipPipPipPip
  • 5 114 messages

Posté 20 mai 2019 - 08:54

 

6a00d8345238fe69e20240a45e80ea200c-100wiJulien Blaine lâaurignacien, comme naguère Joseph Delteil le paléolithique⦠« Dans la chair-boue jusquâà mi-cuisse », étrillant la modernité acosmique de nos contemporains, retrouvant « le ventre de la terre », Blaine vient de faire paraître deux ouvrages qui ne peuvent rester lettre morte. Lâun, Petit Précis à lâaide dâun exemple sur lâécriture originelle, chante â comme on le fit dans les grottes de Chauvet, de Cazelles ou de Cosquer â « notre rapport / au noir profond, / aux animaux alliés, / à la nature, / à ses éléments ». Lâautre, intitulé Le Livre et publié une première fois en mars 1965 dans la revue Ailleurs, est un récit des commencements, genèse hors des monothéismes, mythographie des liaisons et des relations. Dans ces ouvrages, différents bien sûr (50 ans les séparent) mais de même veine, le monde afflue.


6a00d8345238fe69e20240a487ccb7200d-100wiLe second, étrange et puissant, marque un seuil. Inaugurant une vie dâécriture, Le Livre relate du monde la fureur originelle, les ensemencements successifs, la chaîne des fondations. De la « Naissance de la ruchée et de son paysage » à « Lâéparpillement de la ruchée », Blaine remonte le « fleuve » du temps, « au-delà de la source », en deçà de lâHistoire, pour conter la formation des choses, la venue des hommes et des femmes (« calcairiens à la chair de calcaire », « calcairoises à la peau dâambre »), le tumulte des vies modelées par lâair, lâeau, le soleil. Apprentissage du langage (« les sept onomatopées qui permettaient de communiquer en sauvegardant lâémerveillement ») et des rites funéraires, apprivoisement des éléments (« vaincre lâeau », « imiter le feu », « dominer le vent »), érosion de lâignorance et déploiement de la connaissance, concurrence de la pulsion sexuelle et du sentiment amoureux (devenir « chair pure », « outre chair », « plus que chair »), célébration des forces surnaturelles (Poulpo, Cypresséant, Mouetter, Leïkina) dont on apprend les colères, dissémination des « progénitures » sous lâélan des « découvreurs », installation de nouvelles communautés : des commencements aux fondations, lâauteur propose une poétique de lâhistoire où le temps de la terre et le temps des hommes sâépousent et sâentremêlent.

Loin des hystéries religieuses et des ciels vérolés de croyances assassines, le premier opus Petit Précis à lâaide dâun exemple sur lâécriture originelle chante un demi-siècle plus tard « notre union au ciel et au feu / à la terre et aux mers ». Ample et généreuse, la Vénus à la corne, de toutes humanités, y supplante le « dieu unique » des Chrétiens, des Juifs et des Musulmans. Feuille, plume, poisson, Åil, vulve, ovales fendus ou percés, abondamment reproduits, rappellent « dâoù nous venons » â « ventre de chair molle » ou « ventre de la terre ». Dans ces pages illustrées de photos, dâimages et de dessins se dit une longue errance érudite et sensible (voir la « Conférence au musée de la préhistoire de Tarascon/Ariège »). Mythes apolliniens et solaires, rites dâAmérique et dâAfrique, représentations symboliques ou allégoriques, travaux des paléontologies et des spécialistes de la préhistoire, explorations sur le terrain à « la rencontre des cultures naturelles » ont nourri pendant plus de vingt ans les recherches de Julien Blaine sur « lâécriture originelle », quête ponctuée de nombreuses parutions (1 500 pages publiées) dont est donné un aperçu passionné et pressant. Pourtant, lâaccumulation érudite ne tarit pas les aléas de lâintuition. Ouverture plus quâerrement, lâerreur est promesse de savoir. Elle fait valoir ce qui restait inaperçu, renoue les liens défaits, relève les significations perdues.

Je vis dans lâerreur, cette erreur me comble. Elle a sur moi un effet aussi fort que si jâavais découvert leurs rites, leurs chants ; je lis et décrypte leurs icônes, je traduis tout et je transmets : je sais.

Bien sûr, je ne sais rien mais cette incompétence, cet accomplissement dans lâincompétence est plus fort que le savoir.
Je connais leur culture, je vis leur culture mais je ne puis ni la direâ¦
Comme les enfants, je fais semblant de connaître, je fais semblant dây être ;
Je fais semblant dâen être.


Propos de poète, dira-t-on négligemment, pointant dâun doigt magistral lâextravagance des suggestions (naturalistes, chamaniques, primitivistes) mises en mots. Blaine, répètera-t-on, nâest pas le premier à chanter ceci et à célébrer cela, cultures disparues, cérémonies rectifiées, rites oubliés. Vieillissant, se détourne-t-il de son époque pop-pop-pop, friande dâaudaces formelles et de jeux intermédiaux ? Quid de ses poèmes de naguère, « en chair et en os », « à cor et à cri » ? En plus de pourfendre les attendus poétiques, transmettaient-ils déjà cela ?
Apprenons à lire dans cette semblance (« faire semblant » dây être et dâen être) lâexpression dâun renversement, la volonté de nouvelles fondations : contre une culture mondialisée « fondée sur la mort, et qui ne revient quâà la mort, répétitivement » ; dans un monde « écrasé par les thanatocraties, dâirraison et de raison » (M. Serres), il est bon dâavoir la mémoire longue pour éviter de répéter les mêmes gestes de mort et de destruction. Le « je » omnipotent du Précis (« quâest-ce que je veux dire ? ») sâefface donc et se met à lâécoute (« quâest-ce quâils veulent me dire ? ») ; il se densifie sans se répandre, sâaffermit sans parader. Lâaurignacien quâest Julien Blaine « essaie de comprendre » ; il « réinvente des rites certainement inexacts », sâapproprie et fait semblant de connaître, se trompe (il le sait) mais ne renonce pas à faire parler le lointain (aurignaciens vieux de 45 000 ans, aziliens vieux de 15 000 ans), à parler des langues inconnues de nous ses contemporains amnésiques, égarés dans un monde à lâagonie.

« Lâesprit parfois se plaît à vagabonder dans les lieux extrêmes, où lâair est rare », écrivait Delteil. « Rompre avec le Temps et lâHistoire », « entrer à pieds joints dans le Désir » pour « dâautre alliances et combinaisons diablement fertiles » (Delteil encore). Le Petit Précis de Blaine est tout à la fois une autobiographie vertigineuse, bien que lacunaire et partielle, un exposé rapide présentant lâessentiel dâune matière, le résumé dâune vaste recherche ouvrant sur « un espace autrement plus vaste que la culture française » (K. White), une course intellectuelle et sensorielle « à la recherche des représentations de la vulve à travers les cultures et à travers le monde », un manifeste enfin pour un avant-gardisme décillé. Apportant à cette dernière notion un accroissement considérable, Blaine redécouvre et cartographie un monde que les avant-gardes ont délaissé. Le temps dâun élargissement est venu. Sur les ruines dâune culture étriquée, explorant de nouvelles manières dâexpérimenter la vie, il sâaventure hors des déconstructions convenues, sur des territoires où poursuivre en mode majeur lâimpérieux travail de refondation de lâaction et de la pensée.

À partir des gravures des vulves aurignaciennes, je réinvente des rites, des cérémonies, des chants, lâavant-garde de la fin du XXe et du début du XXIe siècle qui a réinventé le rapport aux gestes, au corps, aux cris et à la voix retrouve ses sources.
Sans doute, une fois encore, une fois de plus, je me trompe⦠mais sait-on jamais ?
Peut-être de temps à autre, je tombe juste, vrai.

Saluons cette exigence autant que cette exubérance. Elles nous enjoignent dâouvrir les yeux, tendre lâoreille, humer le vent. À la langue près, une pensée neuve, entre nous et le monde.

Olivier Penot-Lacassagne

Julien Blaine, Petit Précis à lâaide dâun exemple sur lâécriture originelle, Éditions Dernier Télégramme, 2019, 64 p., 25â¬
Julien Blaine, Le Livre, Les Presses du réel, coll. « Al Dante », 2019, 208 p., 17â¬


rIoUoqLf2V0

Voir l'article complet