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(Note de lecture), Annie Zadek, Contemporaine, par Philippe Boutibonnes


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Posté 31 mai 2019 - 03:30

 

6a00d8345238fe69e20240a4af5f1a200b-100wi« On nâen sort plus de ce présent », S. Beckett, Mercier et Camier, 1948.

Comment commencer ? Pourquoi sâautoriser à rendre compte du dernier livre dâAnnie Zadek (AZ) ? Comment aborder et pénétrer ce texte tendu et aride, par endroits véhément et impétueux ? Comment le faire sans risquer dâen altérer le sens, dâen falsifier la beauté et dâen atténuer les excès ? Pourquoi ne pas sâen tenir au précepte quâAZ énonce « pour pouvoir tout dire en même temps. Et de quelle façon commencer. Le début est toujours là. Seule issue, le « passage à lâart » comme lâécrit Sylvie Lindeperg à propos de Nuit et brouillardÜ. » Écrire pour ne rien céder aux sirènes actuelles ; Écrire « pour surmonter lâinsurmontable ». (P. Améry, 1966). 

Lâauteure est certes connue pour ses livres précédents : Le cuisinier de Warburton; La condition des soies; Vivant; Douleur au membre fantôme; Nécessaire et urgent â mais elle est tenue au secret de son nom « qui dit quelque chose dâelle, du monde et de lâhistoire » : Le nommé, en effet, répond de son nom. Lâappelé répond à son nom. Lâinterpelé répond par son nom.
Le patronyme de deux syllabes à consonance étrangère (Pologne) utilise des consonnes inhabituelles Z et K ou, pour le prénom, un doublement de consonnes (NN : Nacht und Nabel) formant une architecture (colombage, charpente). Les mêmes voyelles, A et E répliquées dans le nom et le prénom, sont suivies du I intempestif, du « sang craché » et du « rire des lèvres belles » (A. Rimbaud, 1871). Lâétymologie du nom nous éclaire quelque peu sur le sens général du texte à la fois sacré et grossier : « en yiddish et en hébreu notre nom signifie le juste le Tsaddik ; en tchèque ou en polonais il désigne le cul, les fesses, le derrière ». Étymologie qui renvoie au cancer du père : « anus artificiel, puanteur de la poche pleine ». « Blason du corps du père » et le cortège dâactes « manqués » ratés, inaccomplis de : « celle qui avait abandonné son père quand son cancer sâétait déclaré / qui nâallait pas le voir à lâhôpital quand on lâavait opéré/ qui nâallait jamais sur sa tombe à lâemplacement AJ7 du cimetière israélite de Lyon ». Cet épisode conclut la liste de ses peurs depuis « la peur que ça recommence » mais la mort nâa lieu quâune fois et une fois pour toutes « jusquâà la peur de lâabandon », et la peur de nâêtre plus « touchée gentiment comme lâécrit Kafka à Max Brod. » Aucun texte nâest anonyme, celui-ci moins quâun autre placé, outre le nom, sous le registre de la chair et des sens.

Que dit ce texte : Amours ? Agression ? Mort ? Meurtre ? Déportation ? Tout cela à la fois. Il dit AZ, entièrement, « sans masques et sans guenilles » (Leibniz, 1714), non pas lâautre que prétend être celle qui dit je. Lâavertissement que lâauteure place en hors texte résume mieux son projet et le contenu même du livre que ne pourrait le faire une longue exégèse. Elle écrit : « De quoi parle Contemporaine. Il parle de ma Métamorphose. Il parle de mon Unheimliche, de ma désappartenance. Il dit pourquoi je nâai pas aimé vivre toutes ces dernières années où, de contemporaine de mes contemporains je suis peu à peu devenue Contemporaine des morts. »
Relevons les mots essentiels de ce programme. Métamorphose : AZ évoque évidemment Grégoire Samsa et ce retour à lâorigine de lâévolution de lâHomo sp. placé au plus haut degré de lâéchelle animale et, par régression, à la larve. « Je est un autre » est aujourdâhui une falsification. Celui qui parle est de toujours celui qui nait nu, hideux, et haineux. Il est aussi celui quâil devient malgré lui : un sujet mis au ban des vaincus, des criminels, des bourreaux et des coupables. Plus rien, dâun rien sans trace ? Unheimliche, dont lâauteur souligne « la perte de familiarité du chez soi », lâextranéité et qui fait entendre un autre mot utilisé par Freud dans un de ses derniers livres : Hilflosigkeit, dont le Viennois relève lâimportance dans la constitution du sujet et dans la genèse des névroses : « Peur dâêtre seule, peur de nâêtre jamais seule/ peur de lâabandon / peur dâêtre abandonnique. »
Chacun sans être lâautre sort de son soi par la pensée (Freud) ou par la rétrogradation biologique (Kafka). Transformé psychiquement ou physiquement â autre manière dâêtre lâautre rimbaldien - rejeté de la familiarité domestique et abandonné.  
« Je nâai pas aimé vivre pendant toutes ces dernières années », non par perte de désir (de conatus) : AZ écrit « de résidence en résidence en Allemagne, Russie, Pologne, Tchéquie, Autriche, Belgique et Géorgie », mais à cause de la haine de ce monde actuel dont elle est la contemporHAINE préférant la proximité et la complicité des morts. Le texte dâailleurs traduira un retour â vers un archê originel - ou un aller, emboîtant le pas à lâhistoire vers la perte jamais inconditionnelle, toujours référencée à un perdu â à ce qui se perd : « Ce que le perdu exige câest non dâêtre rappelé et commémoré mais de rester en nous et parmi nous (â¦) en tant que perdu et seulement dans cette mesure en tant quâinoubliable », (G. Agamben, Le temps qui reste, 2000). Perdu, lâhomme lâest de soi â de ce quâil a été, exempté du présent. Mais il est à tous moments et sans exception, transitivement, un contemporain.
Lâannonce préliminaire se clôt par la triple insistance du mot contemporain (nom ou adjectif) sur lequel nous reviendrons plus loin.

Comment AZ arrive-t-elle à ses fins pour se dire sans façons, sans emphase. Le livre se divise en deux parties qui sâenchaînent sans transition marquée (sinon les en-têtes des chapitres ou paragraphes dans une la partie liminaire, absents par la suite).
La première partie, biographique développe par écrit : (« câest comme si ma langue était morte ») les épisodes marquants de ces quarante dernières années. Mots et phrases écrits au-delà du simple récit et de lâécriture et qui investissent le champ cryptique de la littérature.
Les titres des différents chapitres couvrant une décennie sont significatifs de la forme-de-vie suivie par AZ, degré après degré jusquâà lâanéantissement des illusions et la confrontation à lâinvivable. Pour preuve : « Les années 80 : fin de lâamour, fin de la beauté, fin de la légèreté » â de tout ce qui sublime, allège et apaise - ; « les années 90 : fin du Progrès, fin des Idéaux, fin du Politique ; les années 2000 : fin du rire et de lâoubli, préliminaire à lâaporie ; les années 2010 : fin de la synthèse hégélienne du « Tout ou rien » au « Ou bien ⦠ou bien ». La fin révélée par la désignation des chapitres signe, non pas lâoubli, la perte dâun corps ou dâun objet mais de quelque chose qui a eu lieu â ce qui selon Wittgenstein est la définition du monde (L. Wittgenstein, 1920), - ce qui nâest plus et ne reviendra pas ni ne se reproduira plus. Quâen reste-t-il ? La perte â toujours â et le manque qui sâensuit que rien ne colmate ni ne remplace. Le manque que ne peut apaiser ou dissiper le deuil interminable comme lâoubli. Perte et manque, inaliénables, inquiètent et encombrent le sujet comme ce caillot noir, durci, infracturable dâoù lâangoisse prendra sa source.
La seconde partie, plus libre, proche formellement du poème en prose développe ce quâAZ nomme « lâaporie contemporaine », le double, la confusion. On nâest déjà plus dans le « ou bien â¦ou bien » mais dans la tyrannie du « en même temps » quâAZ devra affronter et qui sera imposé par le changement de conjonction : du ou qui marque la succession, la diachronie et lâévitement possible au et qui signale la coïncidence, la synchronie et le choix impossible jusquâà la schize et lâécartèlement permanents du sujet. Lâère de lâaporie historiquement inaugurée par le cynique et double oxymore : le nom féérique Kristallnacht (laquelle nuit de cristal â du 9 au 10 novembre 1938 â consacre le commencement de la chasse aux juifs, suivi par la traque et « lâextermination jusquâau dernier » (tel était la décision dâHimmler le 6 octobre 1943). Et du et jusquâau trop : ils sont morts et ils sont vivants, bourreaux et victimes, victimes et témoins. Le monde tout entier réduit à un lieu clos et comble « en proie à la guerre, aux conflits environnementaux, aux catastrophes pas naturelles, aux réfugiés du climat, aux écocides, aux Lampedusa, aux canicules de 2003 », « aux tueries, carnages, attentats, aux meurtres, aux assassinats. »
Aporie, quâAZ incarne cruellement : être femme ET juive. Femme de naissance, par les lois de la génétique, juive par défaut â sans racines ni aucun legs : « ni terre natale ni langue maternelle ni religion ni souvenirs dâenfance. » Enfant ajoute-t-elle à qui on a tout caché. Avant dâêtre juive AZ est une femme dâoù peut-être le choix, dès le début du texte, des notes biographiques (« je suis partie en Allemagne (â¦) alors là jâai réalisé que les choses avaient changé » pour se consacrer plus loin à lâexploration de lâaporie contemporaine.

La difficulté â ou lâimpossibilité â de faire un choix dans tout ce qui arrive, conduit AZ à évoquer des lieux Janus proposant deux aspects (point de vue et sens), entre suavité, plaisir ou apaisement et désagrément, torture ou horreur : par exemple dès les premières lignes du texte, le mot Mille à la fois lieu dâescalade de son amoureux sur la Montagne Sainte Victoire et le camp de Transit quâil fut pendant la seconde guerre. Ou encore des survivants des camps, des revenants revenus de lâenfer mais qui sont dévastés, morts malgré tout au retour de cet ailleurs sans lieu dâoù ils reviennent non redevenus ce quâils étaient, membres dâune communauté clandestine, inavouée, sans partage : « Câest parce quâil nây a aucune communauté possible avec les S.S. quâil y a aussi la communauté la plus forte, la communauté des gens sans communauté » (S.Kofman, Paroles suffoquées, 1987)
De la même façon, sâagissant de la dualité de sens une proposition aphoristique invoque le ça : « Câest de ça que jâaurais voulu parler » / De ce Ça du « Plus jamais ça ». Est-ce lâune des instances introduite par Freud dans la seconde topique rassemblant les pulsions inconscientes. Est-ce le Réel que Lacan associe au symbolique et à lâimaginaire ? Le ça de la seconde partie de la proposition équivaudrait au Réel infigurable et inexplicable du peuple juif qui opère la fracture et la disjonction de lâhistoire.

Son parcours réel et imaginaire est jalonné par une suite de noms qui font résonner des événements tragiques ou abjects. Les exemples ne manquent pas⦠Une litanie de noms propres active et entraîne le texte, tels les noms de lieux : les Mille, Izieu, Drancy, Struthof, Kalisz (ville natale de ses parents) ; des noms dâécrivains qui dressent une longue liste dâappropriation de livres (« mon Peter Handke, (â¦) mon Woolf, mon Rilke,⦠»), des noms dâartistes se consacrant à des disciplines variées : Pina Bausch, Franz West, Louise Bourgeois, Roman Opalka, Chris Marker ; des héros : Anchise dont elle sâapproprie le geste en en faisant un complexe et dont lâimage renversée - un « père » sauvant le corps de son «  fils » des flammes du crématoire dans le film de Laszlo Nemes (Le fils de Saül, 2015) - vient spontanément à lâesprit ; Marceline Loridan-Ivens qui « Est toujours vivante vous savez ! Elle nâa dâailleurs jamais que 92 ans » et quâelle évoque longuement : « Toujours vivante, toujours femme / toujours coquette, bien habillée » et qui parle du « bonheur des camps » parce que « câest là-bas quâelle a été la plus aimée ». « Une sur-vivante, oui, une super vivante, ça oui (â¦) pourvu quâelle ne meure pas trop vite, Marceline ».
Liste encore : celle de ses peurs traversant le livre, la confrontation au dilemme aporétique : « peur de mourir / et en même temps peur de vivre ; peur dâêtre quittée ; peur de vieillir dâun seul coup, de devenir alcoolique, de la pauvreté, de devenir obèse⦠»

Avant de refermer le livre dâAZ, se posent deux nouvelles questions éludées au cours de la lecture ou plutôt que la lecture du texte nous contraint à examiner : Quâest-ce que le contemporain ? Quâen est-il de lâattribution de ce mot au peule des morts ?
La première réponse a pour foyer lâaphorisme de Barthes énoncé dans une note de Cours au Collège de France : « Le contemporain est lâinactuel » assorti des « Considérations inactuelles » de Nietzsche (1874). Dans un court texte (â¦) G. Agamben reprend cette problématique en formulant une définition : « la contemporanéité est très précisément la relation du temps qui adhère à lui par le déphasage et lâanachronisme. »
Lâinactualité constante du contemporain â car cette notion nous interroge de tous temps â est un décalage, un rejet de la mode considéré comme un ukase auquel on ne peut se dérober. Elle signale et dénonce le présent comme archaïque, proche de lâorigine qui ne cesse dâagir en nous : lâécriture fait valoir son impérative capacité à nous extirper du présent sous forme dâune uchronie (ou pour la fiction, dâune utopie). « La voie dâaccès au présent a nécessairement la forme dâune archéologie » risque G. Agamben, soit revenir à un présent où nous nâavons jamais été. Il précise (après une lecture dâune épître de Paul qui invoque les temps messianiques) que « lâexigence à être contemporain du maintenant de notre siècle » est de ne pas sây engluer mais dâêtre dans dâautres temps écrits par dâautres et par lâhistoire. Frappée de mutisme (« jâai perdu ma langue ») mais non dâamnésie, AZ sâemploie alors à partager ce présent, où elle nâa encore jamais été, avec les morts. Vivante et mortelle, promise comme quiconque à ce qui lâexclura définitivement du temps compté et fuyant où elle vit et dâautres temps que sa mémoire explore, elle souhaite apprendre la langue des déjà morts, éternellement morts â ses futurs contemporains. Langue qui nâest pas morte, mais constamment renouvelée par ceux qui nous quittent et que nous nâaccompagnons pas et qui se dessaisissent de leur langue maternelle â donc langue vivante qui ne sera jamais « assassinée » comme lâa été le Yiddish.
« Dans ce siècle abasourdi débile et cruel ; violent, tapageur et braillard » (O. Mandelstam), les mortels en le quittant, les mortels passés à lâacte de la mort apprendront cette langue contagieuse que nous tenons de ceux qui savent et que lâon sait morts ; immémoriale parce que très ancienne elle est sortie de la mémoire des mortels ; morts, immédiatement morts ils la sauront dâinstinct par leur nouvelle nature propre à ceux de la même espèce ; imminente enfin, car elle est sue au moment même de la mort : nous sommes alors tenus de nous en saisir. Câest dans cette nouvelle langue, à peine sortie du silence et qui sera parlée à voix très basse quâAZ reprendra, dans la fosse, ce texte pour le céder ou mieux en faire don à ses nouveaux condisciples, autrefois vivants et ignorants de cette langue inaudible et inouïe qui serait lâantithèse dâune novlangue.

Écrire sur le texte dâAZ, câest surtout écrire par ce texte, et grâce à lui. Il fait écrire ; il nous incite à poursuivre ce dialogue consigné dans la marge, adressé de très loin, déjà engagé par AZ avec ses frères humains, morts.
LâÅuvre dâAZ continue à se déployer dans la plus totale discrétion, attentivement suivie et lue par de fidèles contemporains. Et pourtant : « peur (â¦) que mes livres ne soient lus que par des gens qui me connaissent (â¦) par des femmes généralement / jamais par des gens de couleur ». Est-ce vrai ? Comment pourtant faire mieux ?
Avant lâextinction de la deuxième décennie de ce jeune siècle il y a une urgence à satisfaire : lire ce livre dont nous sommes les exacts et probablement les infortunés contemporains.

Philippe Boutibonnes

Annie Zadek, Contemporaine, éditions Créaphis, 2019, 10⬠(en libraire le 13 juin 2019)
Lire un extrait, choisi par Philippe Boutibonnes, en en cliquant sur ce lien..


*Les emprunts à Contemporaine apparaissent en italique dans le texte.

NDLR : Poezibao a publié un important extrait de ce livre dans la revue Sur Zone en septembre 2018.


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