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(Note de lecture), Olivier Barbarant, Un grand instant, par Matthieu Gosztola


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Posté 07 juin 2019 - 08:12

 

6a00d8345238fe69e20240a48c6b36200d-100wiCâest lâheure des canapés, profonds (en écoutant, pour que le système nerveux vive sa vie à plein, le « conducteur » William Christie). Lisant, quelque chose de chaud et conciliant se produit dans son corps. Quelque chose comme la fonte (nulle hache kafkaïenne ici) dâune glace très ancienne, pour reprendre la formulation de Stéphane Bouquet.
Olivier Barbarant déploie une poésie qui est poékharis *.

« Un vitrail » (p. 65)

Au moment de mourir quels seraient les instants
Que jâaurais à revoir ? une grange dâenfance
gorgée de mirabelles ; le premier baiser
et le retour vers la maison, quand je volais
dans lâavenue, le front vraiment heurtant la nuit ;
un nu trois fois taché de noir, lisse et fourchu comme
une branche
dâarbre couchée dans la neige des draps ;
des bouquets dâyeux sans doute, chavirés de plaisir ;
les boucles de Bérénice sur fond de divan vert ;
des chats couchés en rond, sans que leur nombre
fasse perdre le prix dâaucun â ainsi des corps aimés,
du lever du soleil au premier jour dâété
que par tradition mes parents allaient voir, le museau
dâun renard
jailli ce matin-là dans le rideau des blés
comme le masque dâun acteur jaugeant furtivement
son publicâ¦

Maigre récolte : des lumières, des épaules et des regards,
à peine un film de vacances, de la musique et quelques
mots,
des vers de Racine, « je dépasserai
ma gorge et mon chant » ; un peu de sable
et quelques flammes ; la peau laiteuse dâune rivière
quâun plongeon disperse, et dâoù jaillit

toute une vie : des gouttes dâeau, un peu de perle.

 

« Sonnet au cerceau » (p. 119)

Jâai toujours aimé les choses graciles
Les crépons et les rubans
Le feu des mûres sous les ronces

Toutes les miettes dâune enfance
Restent aux lèvres et dans les mots
Quand jetant du sucre ma mère
Faisait de la neige en riant

La vie aura beau faire et dire
Malgré le malheur quâelle inspire
Je cherche ce qui la dément

Je me jette à ce qui brille
Je bondis sur des soleils
Et quand je nâen trouve pas
Jâen dessine avec mon sang.

Mû par une « plénitude sensorielle qui se communique au langage », Olivier Barbarant fait « du monde terrestre le seul lieu possible de toute expérience céleste », ainsi que le note Jean-Baptiste Para dans sa belle préface de Odes dérisoires et autres poèmes (Poésie/Gallimard, 2016). Est frère du poète Jeremy Prokosch dans Le Mépris de Godard, tel que reconnu par Stéphane Bouquet en lâun de ses recueils : « [Jeremy Prokosch] dit au fond quâil prend le parti des dieux plantés dans le jardin, le parti païen de la présence du monde réel, de la lumière réelle, de la respiration des choses. [â¦] Au fond, la lutte, le combat, câest : soit la lumière comme là-bas intelligible, et il faut pour y atteindre traverser un enfer ou un autre ; soit la lumière comme expérience réelle du monde dès ici, dès maintenant, la lumière comme rencontre ininterrompue. »
Olivier Barbarant « choisit le monde ici bien sûr, le baiser actuel ». Choisir le « monde ici », câest, en faisant en sorte que nos vies soient du bon côté de la peau, en rêvant continument « dâune intensité dâêtre où tout aurait la consistance dâun fruit, où tout serait saveur et pulpe » (Jean-Baptiste Para), câest reconnaître (avec, tout à la fois, aragonienne solennité et conscience brûlante du dérisoire) la puissance de la douceur, câest reconnaître la manière suivant laquelle la douceur « invente un présent élargi » (on dit prodiguer de la douceur, la reconnaître, la délivrer, la recueillir, lâespérer).
Comment être saisi par la douceur, qui est lâoccasion dâune fête sensible ? « Le tact et le tactile, le toucher, le goût, les parfums, les sons en ouvrent lâaccès », reconnaît Anne Dufourmantelle (il faut relire Temps mort, journal imprécis, 1986-1998 â Champ Vallon, collection Recueil, 1999 â dans ce sens). Comment saisir la douceur qui nous saisit ? Par le poème, nous murmure Olivier Barbarant ; ou par une prose qui soit poème, qui soit tout à la fois, non pas ballet de reflets atténués et sous-bois, mais ruisseau et son ornement, lequel ne tient pas tant à lâirisation quâà la ciselure finement opérée, par le poète, sur le métal de lâeau (il y a du Patrick Mauriès, jusque dans le haut goût pour lâartifice, chez Olivier Barbarant). Par un poème qui soit tout à la fois souffle, vitalité et épuisement du souffle, monde (humain, si humain, jamais trop) qui lâentoure et dans lequel il se perd, se diffracte, se répand, sâautorise à être pleinement, â et éclats, éternels et fugaces comme lâest tout instant vrai. Vrai ? Lâon veut dire tout instant vraiment â câest-à-dire réellement â vécu : étreint, grâce à lâétreinte (il faut, après avoir relu les premiers livres dâOlivier Barbarant, revoir Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré) ; grâce aussi à cet apparent effort fait dâentier lâcher prise quâest la contemplation. La contemplation : le fait de recevoir, et de sâaffirmer ipséité dans la dissolution même par quoi, recevant, lâon est, lâon se découvre peuplé. Et ce pour le à jamais dâune vie â parce que vie â brève. Oui, avec délice, se « délivr[er] de soi-même, trouv[er] dans sa dispersion une forme dâaccord avec le monde » (Je ne suis pas Victor Hugo, Champ Vallon, 2007).

* En grec, kharis signifie « grâce, faveur gratuite, bienveillance », mais aussi « reconnaissance, gratitude » : le terme sâapplique indistinctement à la faveur accordée et reçue. On retrouve la même caractéristique dans gratia en latin et dans sa racine indo-européenne *gher- qui signifie le plaisir, inséparablement celui que lâon donne et celui que lâon reçoit (cf. Claude Romano, Être soi-même, Gallimard, 2019 et Claude Moussy, Gratia et sa famille, PUF, 1966).

Matthieu Gosztola

Olivier Barbarant, Un grand instant, Champ Vallon, collection Recueil, 2019, 131 pages, 16â¬.




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