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(Note de lecture), Jean Esponde, A la Recherche de Lucy, par Philippe Di Meo


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Posté 10 juin 2019 - 08:37

 

6a00d8345238fe69e20240a4b1d60a200b-100wiOn serait tenté de considérer cet ouvrage inclassable, évoluant avec bonheur entre plusieurs genres, comme une latéralité symbolique du Désert, Rimbaud du même auteur paru en 2018 (1).
Car c'est encore l'Éthiopie qui sollicite le poète et l'écrivain. L'Éthiopie de l'Awash, cette fois, un pays Afar, là où, en 1974, Maurice Taïeb, Donald Johanson et Yves Coppens ont découvert 52 fragments d'un squelette féminin classé AL 288-1 mais baptisé Dakitenesh, "la toute belle", par les autochtones.
Vieux de 3,18 ou 3,2 millions d'années, ses ossements atteindront à la célébrité sous le prénom de "Lucy", inspiré de la chanson des Beatles intitulée Lucy in the sky with the diamonds que l'équipe scientifique écoutait ce soir-là dans son campement.

Tel est le point de départ d'une réflexion sur le temps, l'espace et les traces qui nous est proposée dans un livre excentrique mêlant des genres littéraires connus hérités de la tradition qui d'ordinaire s'excluent l'un l'autre.
Avec une rare puissance d'évocation, Jean Esponde dessine le contexte. Et tout d'abord, son point de départ dans un Djibouti qui semble hybrider tous les temps de la création entre l'hier et l'aujourd'hui. Les "jeans" y côtoient les dromadaires, les sables les flots, les bases militaires les huttes de bric et de broc. Nous sommes ensuite entraînés dans le désert minéralisé de l'intérieur de l'Éthiopie, sur le site de la découverte paléontologique et ses alentours. Dont une étonnante peinture préhistorique représentant une vache multicolore et un homme aux bras ouverts.
Une méditation sur le langage s'enclenche presque automatiquement à propos du romanesque de cette découverte majeure de la paléoanthropologie contemporaine sur fond de polémiques où l'anonyme narrateur relate certains des débats qui ont déchiré les spécialistes comme, par exemple, ceux du jeune séduisant et impertinent Tim White, le "saint Thomas" de cette branche du savoir, lassé des reconstructions qu'aucune preuve matérielle ne viendrait étayer.
La lancinante et fascinante question de l'"origine du langage" se pose inévitablement face à cet être d'à peine plus d'un mètre vingt. N'est-elle pas affective, comme le suggère Jean-Pierre Bobillot (2) dans un bel essai, s'interroge Jean Esponde ?

Une bonne part du charme du récit découle de sa capacité à passer avec agilité, une agilité tout à fois sensuelle et cérébrale, d'un registre à l'autre : de l'extériorité d'un paysage, d'un temps éminemment stratifié, de circonstances historiques objectives vers une appropriation subjective, mentale et affective, dont il n'est pas aisé de rendre compte tant son enchevêtrement s'avère dense. D'une densité restituant la complexité d'une pensée en train de se faire, attachée, dirait-on, à mimer l'arabesque neuronale qui la sous-tend.
Au nombre de trois, des typographies diversifiées figurent la variété des centres d'intérêts et des dérives d'un thème si riche. Outre le récit de voyage (en caractères "romains"), nous avons le projet d'un court roman "préhistorique" dans lequel l'auteur imagine un double masculin de Lucy, Gowé (composé en italiques), et un manuel didactique sur Lucy, rédigé avec Ali Robleh, un étudiant djiboutien (en caractères de ronéo).  Une unité donnée donc comme une pluralité.
Jean Esponde alterne ces trois fils narratifs, dévolus à autant d'alphabets, comme pour nous signifier combien l'épuisement d'un thème peut apparaître chimérique tant ses résonnances, entre réel, rationnel et imaginaires, peuvent se décliner à l'infini. Dans son amalgame, la mise en concurrence de trois écritures fait puissamment allusion à cette passionnante impossibilité nimbée dans une plasticité épicurienne.

Philippe Di Meo

1. Jean Esponde, Le Désert, Rimbaud, L'Atelier de l'agneau, 2018.
2. Jean-Pierre Bobillot, Quand écrire c'est crier, L'atelier de l'agneau, 2106.

Jean Esponde, À la recherche de Lucy, pour que les poètes aiment AL 288-1, roman Atelier de l'agneau, 2019, 156 p. ; 18â¬.


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