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(Note de lecture), Paule du Bouchet, Debout sur le ciel, par Eric Eliès


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Posté 11 juin 2019 - 09:01

 

6a00d8345238fe69e20240a4b239c9200b-100wiDans ce très beau texte nourri dâinstants vécus, Paule du Bouchet évoque, à petites touches, la figure de son père André du Bouchet. Il ne sâagit pas dâun récit biographique au sens classique du terme mais, dans une sorte de chemin à rebours à travers la mémoire, de retrouver la densité dâune présence telle quâelle fut ressentie par lâauteure durant ces moments de vie partagée⦠Lâécriture magnifique, sobre et pleine de justesse, ressuscite des souvenirs, à la fois sensoriels (fortement imprégnés de nature) et affectifs, entrelacés dans une synesthésie qui confine à la poésie.

Je ne retrouve quâà Ouessant les grands ciels maritimes du Belle-Ile de mon enfance et cette impression de fuite, la sensation éperdue dâêtre sur un bateau lancé à pleine vitesse. Jây éprouve aussi cet obscur appel qui nous vient parfois à la vue de ce qui fait lever une mémoire alors même que parfums, couleurs, saveurs, mouvements ne nous donnent que des indices.

Odeur marine du bar tout juste tiré de lâeau sur le port du Palais, marches de pierre noyées dâocéan, étal éphémère du pêcheur vendant sa criée sur le bord du quai, tablier ciré jaune vif, ruisselant, écailles fraîches et moirées du poisson encore frétillant. Rudesse noire et effrayante du congre, énormité de ce serpent des mers à la bouche dentée. Carapace piquante de lâaraignée tachetée de blanc, brandie toute vive par une pince avant dâêtre fourrée dans un sac plastique dâoù elle labourera les mollets du cycliste au retour.

Et pédaler face aux rafales, au droit de la route qui traverse lâîle dans sa grande longueur, odeur de lande, de sucré, de salé et de brûlé.

André du Bouchet est omniprésent mais ce nâest ni un livre dâhommage ni une présentation du poète. Câest un livre justifié par lâamour, qui irradie chaque page, dâune fille envers son père qui se trouve être le poète André du Bouchet. Père aimant, soucieux du bonheur de ses enfants malgré la précarité des conditions matérielles dâexistence, mais aussi un peu mystérieux et un peu distant, car plein de failles où stagnent des ombres (notamment après la séparation avec son épouse) et toujours hanté par son rapport à lâécriture, comme une obsession. Le titre fait dâailleurs écho aux promenades en vélo au cours desquelles André du Bouchet cessait soudain de pédaler et extirpait de sa poche un carnet où il annotait les mots qui lui étaient venus. Ses enfants, arrêtés un peu plus loin, lâattendaient tranquillement, habitués à ces brusqueries dâécrivain, et, dans la campagne rase, regardaient sa silhouette qui se découpait sur le ciel tandis quâil se tenait debout, griffonnant le stylo à la main.

Mon père écrivait debout sur des carnets toilés, il écrivait debout sur le ciel ou debout, sur un pupitre à hauteur de regard. Sâil travaillait assis, câétait pour relire, raturer, couper, coller, réécrire. Assis était une situation de labeur, debout un état dâalerte. Ecrire était comme regarder, marcher, noter, sentir. (â¦) Parfois, câétait lors dâune échappée à vélo. Tout à coup, il nâétait plus à nos côtés, nous mettions pied à terre et lâattendions, il y avait au loin la silhouette lointaine, vélo tenu entre les jambes, absorbé dans son carnet. Ces arrêts se confondaient avec la nature commune qui nous entourait, avec les choses dont nous devinions quâil était aussi question dans les carnets. Câétaient de petits cahiers souples, ils avaient le brun de la terre, de lâherbe sèche, le rêche de lâécorce, la profondeur de sa poche. Ils étaient une solution de continuité entre la nature, notre père et nous, ils faisaient cause commune. Dâune page à lâautre, les lignes étaient celles des sillons et des labours.

André du Bouchet écrivait et composait ses recueils debout. Paule du Bouchet décrit, dans les maisons quâil habitait, un cabinet dâécriture aux murs tapissés de feuille, sur lesquelles le poète posait ses mots comme un peintre travaille à son chevalet. Le soin apporté à la disposition des mots et à lâoccupation spatiale de la page est évident dans tous les recueils dâAndré du Bouchet (à tel point que ses poèmes se prêtent mal aux éditions de poche) mais je nâavais pas imaginé la méticulosité patiente qui se cachait derrière chaque livre.

Le livre fourmille dâanecdotes qui, peu à peu, sâassemblent pour donner à voir André du Bouchet tel quâil fut, en tant quâhomme dans sa vie quotidienne, amateur de longues promenades (dans la nature ou dans les musées) et de plats simples mais bien cuisinés, épris de silence et de musique classique, dans son rapport au monde, obsédé par la justesse et un désir de sobriété presque austère, et dans ses amitiés (Tal Coat, Dupin, Frénaud, etc.), où il se montrait à la fois simple et généreux. Beaucoup, reprenant lâassertion de Rimbaud « je est un autre », considèrent que le poète et lâhomme privé sont deux personnalités distinctes et quâil faut lire une Åuvre sans se soucier de lâhomme, de chair et de sang, qui la composa, comme si nos fragilités humaines, voire nos défauts et nos mesquineries, pouvaient entacher et amoindrir la beauté dâune Åuvre. Cela vaut peut-être pour la littérature mais cette intellectualisation nuit à la poésie, qui repose sur une authenticité de parole dont la beauté naît de la vie vécue, dâun sentiment dâimmersion dans le monde et dans la plénitude de lâinstant qui ne reviendra pas. La poésie nâest pas seulement un acte dâécriture, câest aussi une manière dâêtre :

Ce que nous avons retenu des séjours ensauvagés avec lui, câest la magie dâun certain silence, lâessence puissante du dénuement, la force que donne une forme de retrait. Et mon père, irrémédiablement lié à cette sobriété choisie.

Mais, au-delà de ce très beau portrait sur le vif dâAndré du Bouchet, le livre de Paule du Bouchet vaut aussi par lui-même. Il est une belle réflexion, qui fait écho à celle de Proust, sur notre rapport aux êtres, sur ce qui subsiste dâeux en nous et résiste à lâérosion du temps, que lâécriture cherche à saisir en sâappuyant sur la mémoire des choses simples dâautant plus belles quâelles furent vécues...

Lâobstination de la nostalgie enfantine se précise : ce noyau dur que formèrent mes parents. Quelque chose persiste qui nâest plus. Qui se reforme après leur mort, flaques dâocéan réunies par le mouvement de la marée à lâheure du flux. Câest cet espace fragile de la mémoire que je recherche, ce présent susceptible dâêtre anéanti par le flux, découvert par le reflux. (â¦) Ces vides creusés par les disparus, cette place laissée vacante, cette soustraction dâeux au monde et alors cette lacune, ce trou dâeau revenu au calme plat, ce banal vertige irisé.

La perte laissée par lâabsence ne peut être comblée mais le souvenir persiste, enraciné dans les mots qui redonnent vie à la présence quâon croyait perdue dans les limbes de la mémoire.

Mais cette maison en pierre, mais cette auge fleurie, mais cette attention aux choses minuscules, mais ces bonheurs auxquels la souffrance traversée donne accès, ceux que lâon partage silencieusement, les yeux fermés à celui qui nâest pas près de nous, qui nous manquera toujours, et je pense aux paupières closes de mon père, allongé dans lâherbe par un après-midi dâété, voyant noir ou rouge selon que les yeux se crispent à la lumière ou bien quâils permettent le retranchement en soi-même.

Eric Eliès

Paule du Bouchet, Debout sur le ciel, Gallimard, 2018, 128p., 12,5â¬.


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