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(Note de lecture), Anne-Marie Albiach, La Mezzanine, par Isabelle Baladine Howald


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Posté 08 juillet 2019 - 09:24

 

Anne-Marie Albiach, enfermée dehors comme dedans


6a00d8345238fe69e20240a4bb3618200b-100wiClaude Royet-Journoud et Marie-louise Chapelle ont édité au Seuil, dans la merveilleuse et impeccable collection de Maurice Olender, « la Librairie du XXIème siècle », La Mezzanine, sous titré « le dernier récit de Catarina Quia » dâAnne-Marie Albiach. Lâenveloppe contenant ces textes très travaillés a été trouvée dans les papiers dâAnne-Marie-Albiach après sa mort en 2012. Lâensemble est inachevé, ce qui était peut-être le projet même, comme le souligne Jacques Roubaud dans sa préface en 5 parties et nombreux fragments numérotés, plus intelligente et émouvante que toute théorisation détaillée. Trois cahiers et un récit composent cet ensemble, qui se tient parfaitement, dont Jacques Roubaud souligne « lâaudace ⦠avant tout formelle : ne pas dissimuler le contexte proprement infernal de la composition ». Lutter avec le texte mais aussi avec sa forme, câest peut-être ce qui pourrait définir en partie le travail dâAnne-Marie Albiach, ici comme ailleurs.

A la fois journal (écrit à Ste Anne à Paris où elle est obligée de séjourner en raison de grandes difficultés psychiques, chez sa mère ou dans son propre appartement, selon ce que jâai pu comprendre, elle-même dévorée dâangoisses et dâobsessions), et élaboration fictionnelle, les textes bouleversent par la douleur proférée mais aussi par la lucidité proprement implacable dont Anne-Marie Albiach fait preuve envers elle-même (envers les autres également, majoritairement amis ou amants masculins).
La figure inventée de Catarina Quia, qui lui sert aussi de double, sans que lâon puisse jamais rabattre ce personnage à la moindre interprétation psychologisante, et une énigmatique Anne-Lisa, permettent dâélaborer avec une certaine distance le récit prosaïque, parfois difficilement supportable quant à ce quâil révèle de souffrance et de solitude. On pense souvent aux Journaux dâAlejandra Pizarnik ou au Journal dâAlix Cléo-roubaud  : « Catarina Quia aurait voulu être Fiction, Fiction dâelle-même, afin de pouvoir se dire. Mais quâétait-elle, et qui ? ». « Assez vivement fatiguée par ce doublage de soi » et comment ne pas lâêtre, jamais apaisée, jamais tranquille, jamais sans mille inquiétudes (« où est le stylo vert de Claude ? », souci du destin de ses bijoux, dâun pull destiné à Gisèle Celan-Lestrange, toutes choses minuscules, futiles, essentielles à la simple sensation dâêtre en vie).

La peur, le rapport au corps (le corps du malade assommé de tranquillisants et neuroleptiques divers change, Anne-Marie Albiach est une femme qui se voit elle-même sans aucun faux-semblant, à tous points de vue) et lâamour, si recherché, si présent, si malheureux enserrent le cÅur et le corps douloureux : « LâAngoisse muette, assourdie, habitait le corps de Catarina Quia. Le dedans lâenfermait â le dehors également ». Sans issue dans quatre murs, où que ce soit. Lâamour parcourt chaque page mais également la haine, haine de soi, haine perçue chez lâautre, dégoût, fuite du désir ou désir malgré tout, hantise de lâenfantement.
La beauté nâest plus perceptible, il nâen est jamais question, pas plus que de ce qui fait notre possibilité de vivre quelque part, ville aimée, quartier ou la nature, tous absents.
Le cadre, câest le cadre des quatre murs dâune chambre, à lâhôpital ou chez soi, le temps est celui des médicaments et de la recherche du sommeil, de lâobservation du corps abimé, des cheveux qui restent beaux, de la visite ou de lâabsence des fidèles et des infidèles, des lettres qui rassurent de de celles qui ne répondent pas à son espoir dâêtre comprise, et aimée.
Le tribut à payer à lâinstitution psychiatrique est lourd, en tout ce quâil faut supporter des « soignants », du voisinage, de lâenfermement, de lâattente dâune autorisation de sortie, attente pourtant ambivalente car lâinstitution est aussi un abri, une sécurité, faut-il le souligner⦠et le travail psychanalytique ici sans résultat.
La Mezzanine est un lieu sans lieu ? En hauteur pour un détachement qui pourrait soulager ? Je ne sais pas.
Les textes dâAnne-Marie Albiach renforcent encore davantage lâadmiration que nous avions déjà pour son travail poétique, réuni chez Flammarion par Yves di Mano en 2014 sous le titre Cinq le chÅur, ensemble infiniment précieux car les textes étaient édités un peu partout, à petits tirages. Ils nâéclairent pas son travail poétique, en aucun cas. Ils permettent dây retourner en en mesurant simplement davantage lâeffort.

Lire ce livre au début de lâété est éprouvant. Mais on peut aussi mesurer à lâaune de cette souffrance la chance quâon lâon a eue dâavoir, par quel miracle, échappé à de telles douleurs : « sentiment de perte, et jâespère de respiration ».
De ce lieu de toute beauté duquel jâai la chance de pouvoir écrire ces jours-ci sur Anne-Marie Albiach, je pense simplement à elle.

Isabelle Baladine Howald

Anne-Marie Albiach, La Mezzanine, le dernier récit de Catarina Quia, préface de Jacques Roubaud, collection « La librairie du XXIème siècle », Seuil, 2019, 270 p, 22â¬.


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