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(Note de lecture), Frédéric Forte, Apparitions d'Anafi, par Paul Darbaud


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Posté 24 juillet 2019 - 09:06

 

6a00d8345238fe69e20240a499bde8200d-100wiAnafi est une petite île grecque, de moins de 40 km2, qui se situe tout au bout, tout au bas de lâarchipel des Cyclades. Longtemps difficile dâaccès, elle représente pour certains, qui sâéchangent son nom comme un secret, une des plus sauvages et des plus authentiques destinations helléniques. Quâune biennale dâart contemporain, Phenomenon, sây déroule chaque année ne laisse pas de surprendre. Un peu comme son apparition aux Argonautes sur la route de la Toison dâOr.

Que cet épisode se trouve relaté au troisième siècle avant notre ère par Apollonios de Rhodes dans son poème épique, Les Argonautiques, câest là où nous voulions en venir. Il suffira ici de savoir que ce poète fut un des tenants de la forme longue propre à lâépoque hellénistique, durant laquelle sâaccrut paraît-il la taille des livres, même si les 6 000 vers de son chef-dâÅuvre font piètre figure auprès des 12 000 de lâOdyssée, sans parler des 15 000 de lâIliade. Mais au moins cela lui valut-il de devenir le successeur de Zénodote en tant que directeur de la bibliothèque dâAlexandrie, et conféra-t-il ses lettres de noblesse à Anafi.

Câest de ce poème que Frédéric Forte va extraire la matière première, circonscrire le socle à partir duquel il va travailler « son » texte. La formulation « Dâaprès les vers 1694 à 1730 (Arrivée des héros à lâîle Anaphé) du chant IV des Argonautiques dâApollonius [sic] de Rhodes dans la traduction française due à Henri de la Ville de Mirmont » ne disant pas précisément si les 36 vers ont tous été conservés et si oui dans leur intégrité. De même que nous ne saurons rien (faute de lâavoir devinée) de la contrainte retenue et appliquée. Mais ce sont choses finalement secondaires le propos étant ailleurs.

On sait Frédéric Forte membre de lâOuLiPo depuis 2005. Quâil a commencé à publier trois ans auparavant des livres avant tout marqués par la musique, discipline vers laquelle une précédente activité de disquaire semblait lâorienter. Il suffit pour sâen convaincre dâégrener quelques titres dâune Åuvre déjà riche dâune vingtaine dâouvrages : Who are You (3:54) sous-titré 90 folk songs, Discographie, Opéras-minute, ou Dire ouf (entendre Deerhoof, groupe indie rock). Mais il a aussi exprimé lors dâune résidence à la Cité des Cartes de Marne-la-Vallée son intérêt pour « lâécriture des lieux, des questions qui touchent les géographes, les cartographes...» Câest visiblement de ce plus récent tropisme que relève Apparitions dâAnafi.

Le livre se présente sous la forme de 14 pages A4 glissées dans une enveloppe noire, sur le revers de laquelle apparaît simplement le titre. La première page figure un guide-âne noir, dont les 14 lignes sont blanches. Entre les deux premières : le nom de lâauteur, puis le titre. La feuille suivante est plus singulière : elle reproduit, à lâexacte place qui serait la leur, les signes de ponctuation du texte de départ que lâon retrouve en avant-dernière page, et qui en est totalement dépourvu.
On nâa pas oublié que Jean Daive consacra à la ponctuation chez Anne-Marie Albiach, poète particulièrement attentive aux signes, aux caractères, au corps des lettres, un essai mémorable qui tient du geste théorique et dâune grande quintessence formelle. Un transitif* sâattachait à lâétude dâun court extrait dâÉtat**, dont la seule graphie suffirait à signaler cette préoccupation. On y retrouve des pages pareillement agencées à celle dont il est question chez Forte, seulement piquetées de points, de virgules, de rares guillemets, prélevés et disposés à lâidentique des pages originelles. Dans la partie finale, le texte sur papier calque vient se superposer sur les signes de ponctuation, donnant la prééminence à ses derniers, et restituant le texte à sa conformité primitive. Façon de doser lâexact poids des respirations, le si rare recours qui en est fait (une seule virgule page 66 par exemple). Il nous vient lâenvie de citer un auteur assez excentrique ici : « La poésie, ce sont les mots les plus gris du monde, ce sont des mots comme et, comme peut-être, et parfois il suffira dâune simple virgule pour que cette poésie éclate**.» Pour laisser plus logiquement la parole à Jean Daive : « Que lisons-Nous ? Une perte. Plus loin: bruit, voix, ellipse en quelque sorte ajoutés à la désintégration.»
Les feuilles suivantes dâApparitions dâAnafi, soit de la troisième à la douzième, se présentent sur le même principe. Des bribes de texte, toujours repérées et positionnées au même emplacement que sur le texte source. Rappelons quâune même méthode avait prévalu dans deux livres complémentaires de Roger Lewinter, dâune gémellité paradoxale : qui -dans lâordre - au rouge du soir- des mots-, et , vers.*** Le premier sâoffrait sous la forme dâun texte dâun peu plus de quatre pages, dâune densité qui excluait tout alinéa. Il constituait en quelque sorte la base, lâespace de déploiement du second, dont les bibliographies ne retiennent que le poids: 1495 grammes (au jugé plus de 1000 pages). On retrouve sur chaque page parfois un mot, parfois plusieurs, jamais plus de deux lignes en tout cas, des unités de sens qui mises bout à bout reconstituent le même récit, à la place initiale quâelles occupaient en pleine page. Une longue pratique de traducteur liée à une grande capacité conceptuelle, touchant en particulier à la notion « dâévitement du point » aboutissaient ainsi à cette expérience de lecture limite et inédite : lire un seul et même texte de deux manières diamétralement opposées dans leur apparence et leur structure, dont lâune selon une organisation syntaxique absolument inouïe.

Que des écritures et des projets aussi différents que ceux de Jean Daive, Roger Lewinter et Frédéric Forte, mais dâune égale exigence et dâune pareille maîtrise, revêtent in fine la même apparence formelle, voilà qui requiert lâattention. Mais ce ne sont que les expressions extrêmes et accomplies des formes du poème, du fragment ou de désassemblage optique devenus aussi objets critiques.
Ces pages chez Forte sont marquées par une densification du texte à mesure que la lecture avance. Ce ne sont dâabord que des termes isolés, quelques déterminants, des conjonctions, puis les premiers substantifs, dont le mot île, tombé en bas de page comme de la tourmente (celle-là même à laquelle sont confrontés les Argonautes) formée par les maigres lignes supérieures, hachées, bordées dâinvisibilité et de silence. On voit bien quâil sâagissait, à travers la page collationnant les signes de ponctuation, de faire dâabord apparaître justement les premiers signes, les plus frêles, dâinfimes souffles ou des ailes peut-être, premières manifestations de la terre à venir, légers et incertains phénomènes par quoi se devine lâapproche dâune île. Puis ce sont les premiers récifs, un de ces nombreux îlots qui ceinturent Anafi, des signes qui ne disent rien encore, avant que ne se lisent les premiers mots, puis lâîle enfin dans son entièreté textuelle. On retrouve ici, poussé à son point dâaccomplissement, ce qui toujours convainc et séduit chez Forte : le choix dâune contrainte chaque fois différente, productrice de sens et de vigueur créatrice. Il nâest pas jusquâà dâadmirables poèmes qui ne naissent de ces prodigieux découpages, que câest misère de retranscrire ainsi :

                y abordèrent et
            tracèrent pour
         lâombre
      lâéclatante lumière
plate

Ou, plus loin, près des grandes plages (de mots) dont lâîle est pourvue, juste avant lâaccostage :

apparut                             une île
                   pierres de fond
         dâun bois ombreux
     et ils
donnèrent à
                           cette île
leurs inquiétudes             sacrées
                                          comme libations

Paul Darbaud

*Éditions Spectres Familiers, 1984
**Mercure de France, 1971
***Jean Giono, le métier dâécrivain, BT sonore numéro 9, date inconnue
****Ivrea, 1998 et 2001


Frédéric Forte, Apparitions dâAnafi, Association Phenomenon, 14 pages, 15â¬.


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