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(Note de lecture), Mathieu Nuss, Alité ma non troppo, par Bruno Fern


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Posté 26 juillet 2019 - 09:52

 

6a00d8345238fe69e20240a4becbcf200b-100wiCe nouveau livre de Mathieu Nuss (1) est composé en trois mouvements, chacun étant constitué de paragraphes allant dâune ligne à une page, et, dès son titre, placé à la fois sous le double signe de la musique et de lâétrangeté avec cet alitement qui ne saurait être excessif. Cela dit, une lecture attentive permet dâéclairer, du moins partiellement, ce quâune telle désignation peut avoir de déroutant. Tout dâabord, la mise à plat quâimplique le nom ou le participe passé semble renvoyer à la page où le texte se présente : « Couché sur le dos, le papier ne cesse de voir tous ces visages qui jamais plus ne clignent des paupières. » mais cette orientation ne conduit ni à lâaplanissement ni à lâimmobilité car lâécriture cherche à excéder cet espace  : « Tête la première dans les mouvements â rapide, lent (trop parfaitement embouteillée), rapide â , la phrase à éclipses, à trouvailles, à rallonges, avec permanente, la grande attention quâelle porte à ses suées. » Ce refus dâun endormissement qui pourrait correspondre à un repli sur soi est conforme à la fameuse remarque de Mandelstam : « Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, câest que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. » (2) et, quant aux moyens dâatteindre cette énergie, Mathieu Nuss recourt autant à ceux qui participent du signifiant (en témoignent le travail sonore â « Sol plan blanc venu de lâair se taire, sans plus faire connaissance. » â et le souci de la rythmique, mise fréquemment en relation avec la musique  : « Comment rendre en une seule phrase intelligible le jeu allégé des percussions de Ionisation (Varèse). ») quâà ceux qui relèvent de la sémantique : « Fumée anthracite laissée par le moteur dâune pensée, de qui gigote à sens et à contre-sens. »
Dans cette perspective, lâauteur tente dans un premier temps dâécouter, dans une acception large de ce verbe, puis de restituer à sa manière, notamment en dialoguant avec dâautres artistes. Câest pourquoi sont convoqués ici de nombreux écrivains tels Cingria, Michel Leiris, Jean-Baptiste de Seynes, Khaïr-Eddine, Du Bouchet, Patrick Wateau, Christian Hubin â auquel la deuxième partie du livre est largement consacrée â ou bien encore David Mus dont une phrase en exergue illustre cette dimension : « Aucun échange et entre nous néanmoins un fond de parole amie : lâétabli de parole en longueur. » À leurs côtés on trouvera des plasticiens (des anonymes de la grotte de Lascaux à Jacopo da Pontormo et Georges Ball) et surtout des compositeurs, de Monteverdi à Gérard Pesson. Cette attention à tout ce qui est autre sâapplique également à différents « objets » dont lâhétérogénéité est manifeste, comme le rappelle le titre de la troisième partie, « Un vrac en passacaille ». Ainsi on va du « criaillement des légumes transis dans leur chambre froide » à des commentaires sur la basilique romaine Santa Prassede, en passant par les nombreux éléments naturels dont lâauteur nâoublie pas quâils sont de plus en plus soumis aux effets délétères de lâanthropocène : « Feindre dâignorer le frelon asiatique, préoccupante lâambroisie, les hydrocarbures jamais à court dâexcuses. », « Une empreinte carbone devenue péché originel. », « Vortex de moribonds qui campent sur leurs positions : ses monceaux de plastique à lââge premier (Pacifique Centre). » Comme on lâa déjà souligné, la musique occupe une place prépondérante dans lâouvrage, à travers les multiples références à des Åuvres dont beaucoup appartiennent au répertoire dit contemporain, sachant que la plupart dâentre elles, loin de nâêtre que nommées, sont explicitement à lâorigine de certains passages : « (dâaprès le quintette Contrainte de lumière de Frédéric Pattar) » ou bien « Elliott Carter me suggère que les yeux bleus de sa musique ventent-coulent-ventent dâest en ouest (...) » Par ailleurs, cette omniprésence de la musique est sensible dans lâécriture elle-même, par sa minutie et sa recherche constante dâune dynamique, ainsi que par le recours fréquent à des notions musicales â la deuxième partie du livre porte le titre de « Microtons (avec exercices dâadmiration) » et certaines notations évoquent lâoreille absolue, comme si le moindre son était susceptible dâêtre musicalisé : « Encore le vent (en mi) », « Des fa des sol, qui sâesquivent, ressourcés dans la rotation régulière de lâanémomètre », «  Comme de nombreux autres chats, Constantin et Lulu ronronnaient en sol. »
Enfin, précisons que cette ouverture tous azimuts nâempêche pas Mathieu Nuss de rester lucide sur les limites de son entreprise, ce que lâautre citation liminaire, de Michel Deguy, illustre à son tour : « Avec ce bruit de cÅur régulier dans lâoreille, nous sommes nous-mêmes un train dans la nuit. Nous sommes vraiment seuls, en marche et câest la nuit, avec ce bruit du cÅur en train. » De même, la première partie du livre sâintitule « Des meurtrières » comme pour indiquer que les « vues » proposées sont inévitablement partielles â mais, si lâalitement du monde dans le texte ne parvient pas à épuiser sa profusion, cette restriction nâamoindrit en rien la nécessité dâécrire : « Malgré lâorientation mauvaise quâil faut, lâexténuation, lâescorte de retards, nommer les choses, et poursuivant leur nomination, réveiller leur résistance (M. Zambrano). »

Bruno Fern

Mathieu Nuss, Alité ma non troppo, éditions LâÉtoile des limites, mai 2019, 64 pages, 12 â¬

1. Le neuvième dâune série dont tous les titres débutent par la lettre A, peut-être pour souligner le fait que chacun consiste en un nouveau commencement.
2. Entretien sur Dante, éditions La Dogana, 2011.


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