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(Note de lecture), Alain Roussel, La Vie secrète des mots et des choses, par Laurent Albarracin


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Posté 01 août 2019 - 09:08

 

6a00d8345238fe69e20240a47209ab200c-100wiLa méthode quâemploie Alain Roussel pour faire rendre leur langue aux mots et aux choses, relève de ce que lui-même appelle la cabale phonétique et ressemble à ce quâont déjà pratiqué, en leur temps, un Jean-Pierre Brisset, un Ghérasim Luca, le Michel Leiris de Glossaire, jây serre mes gloses, ou même Raymond Roussel, ce dernier nâayant pas de lien de parenté avec notre auteur, encore que certainement il existe une sorte de filiation mythique qui joue là, et une homophonie qui nâest pas anodine. Car précisément, pour Alain Roussel, il nây a jamais de hasard ni dâanodin dans la proximité phonétique, ou plutôt il y en a, du hasard, mais il est aussitôt lâoccasion dâen jouer, dây trouver des raisons sémantiques, dây voir un vaste complot général du sens, largement délirant.

Lâouvrage débute par une espèce de récit, La vie privée des mots, où le narrateur livre quelques-uns des plus beaux spécimens de la collection de mots quâil a accumulée au fil du temps et de ses dérives dans le lexique. Anagrammes, palindromes, formes des lettres, paronomases, calembours, guematria burlesque, idéogrammatisation forcée des vocables, tout est bon pour parier sur une existence propre des mots, et même une vie intérieure insoupçonnée par où ils se moquent de nous et nous font la nique. Cette collection, lâauteur ne lâordonne pas selon un classement alphabétique ni par familles de mots, mais en se laissant aller à la pure logique de la promenade et de la facétie. Il y a de quoi rire en effet dans les mots et dâalléger leur signification vers toujours plus de liberté et dâenvol. Ainsi « le sacrilège rend le sacré plus léger », et lâéléphant, malgré sa lourdeur, « a le fantasme des ailes », dâoù ses oreilles. Les papilles montrent que nous avons « un papillon dans la bouche », etc.

La langue française, par la pauvreté numérique de son vocabulaire,  est imprécise, mais cela fait évidemment sa richesse. Les mots sont souvent polysémiques et ont de nombreux homophones, ce qui fait quâils sont ambigus et ambivalents. Du coup chacun semble posséder en lui-même un monde sensoriel, un « Umwelt », susceptible de varier selon les rêveries de chacun. Voici ce que Roussel dit par exemple de lâindétermination du genre dans le mot après-midi : « Me promenant au printemps en forêt ou au bord de la mer, en agréable compagnie et en douce rêverie, jâaurais tendance à dire une après-midi. Mais lâhiver, dans le froid, sous le vent ou la pluie, prenant un air de coq renfrogné, je suis prêt à jurer par tous les cocoricos que la seule dénomination possible est un après-midi. » Cela ne vaut pas que pour lâaprès-midi : tout mot, ou la plupart dâentre eux, possède une marge de manÅuvre où il est aisé de le manipuler, ou plutôt de lui laisser la main. Les mots nâont pas cette fixité quâon leur prête dâordinaire, ils ont une vastitude en eux où eux-mêmes voyagent.

Le chapitre le plus intéressant de cette partie du livre est sans doute le chapitre X où Roussel aborde la question du cratylisme. Il y développe cette idée, déroutante à première vue mais évidente à la deuxième, que lâarbitraire du signe est ce qui permet de refonder, de remotiver le lien distendu entre le signifiant et le signifié. Il y aurait une sorte de cratylisme rétroactif et paradoxal dans la langue, et actif en tout cas chez les poètes, où lâarbitraire du signe laisse la voie libre pour recréer poétiquement la relation entre les signifiants et les signifiés, et même entre signifiants et signifiants, entre signifiés et signifiés. Cela paraît tout bête, mais nâest-ce pas cela la poésie, que de faire circuler le sens de libertés en nécessités retrouvées, renouvelées ? Jouer avec les mots, câest goûter ce cratylisme-là, où sâinventent des rapports de ressemblance fondés sur la liberté. La gratuité, faut-il le rappeler, dans la langue comme en tout, ça nâest lâabsence de toute relation, câest au contraire des échanges et du don.

On évoquera pour terminer les deux textes qui achèvent le livre, Lâordinaire, la métaphysique et La poignée de porte. Il ne sâagit plus de cabale phonétique, cette fois-ci, mais bien dâune cabale des choses. Dans la lignée plus ou moins dâun Francis Ponge, Roussel laisse la parole aux choses. Non plus vraiment parce quâil leur confie sa langue, quâil libère en elles le signifiant, mais parce quâil leur donne une vie autonome, pleine et entière, où elles sâaffranchissent des usages ordinaires où on les cantonne habituellement. Où vont-elles, les choses, lorsquâelles ont recouvré la liberté, leur liberté de choses ? Eh bien à nouveau elles se promènent au pays insouciant et joyeux de la métaphysique et de la poésie.

Laurent Albarracin

Alain Roussel, La vie secrète des mots et des choses, Maurice Nadeau, 2019, 199 p. 19 â¬

Extrait (choix de la rédaction)
Ainsi, j'ai pénétré les mots à la recherche de la « substantifique moelle ». Mais pas seulement. Je n'ignore pas que la cabale phonétique a souvent été utilisée pour dissimuler volontairement aux profanes un sens caché. J'ai lu Paul de Gourcy, Grasset d'Orcet, Raymond Roussel, Fulcanelli, sans oublier Brisset que je préfère mille fois à ses rieurs. J'ai même relu ce grand précurseur qu'a été Platon pour la langue grecque avec son Cratyle qui reste un chef-dâÅuvre du genre. Si je cherche un sens caché, c'est surtout celui qui échappe à toute préméditation, à toute volonté de cryptage. Je cherche bien davantage, par une méthode basée sur des connotations phonétiques et des allusions graphiques, à inventer un sens, à donner du sens à ma pensée, à ma vie, dans une perspective à la fois ouverte et ramifiée. Je frotte des lettres, des syllabes, à l'intérieur des mots, libérant l'étincelle. Avec des techniques qui peuvent sembler archaïques, j'apprends à faire un feu de langue. Des significations usuelles, il ne reste que la cendre. Attisé par le vent, l'esprit s'envole de flammes en flammes, relançant la quête toujours plus loin, toujours plus haut. Du moins c'est ce que je voudrais. Cette activité intense m'a ouvert à la vision. Je vois des choses que je n'avais jamais vues. J'entends des choses que je n'avais jamais entendues. La pensée, dont la mienne n'est qu'un fragment, rayonne. S'il y a de ma part une recherche sur la langue, elle relève de la poésie et non de la linguistique. À quelques exceptions près, je n'ai qu'une attirance restreinte pour les travaux de ces spécialistes qui relèvent de l'autopsie. Je les ai lus ou essayé de les lire. La plupart du temps, dans leurs livres, les mots s'ennuient à mourir. Ils voudraient être ailleurs. Les seuls qui m'inspirent, dont j'ai l'impression qu'ils me rendent plus intelligent à chaque lecture, qu'ils m'emmènent en voyage, ne sont pas vraiment des linguistes, à peine des sémiologues (ou autrement). Il y a en eux une sensualité des signes qui les rend fréquentables. Je pense tout particulièrement à Roland Barthes, avec LâEmpire des signes et à Umberto Eco.
(p. 124)


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