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(Note de lecture), Luc Richer, Vendanges tardives, par Jean-Nicolas Clamanges


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Posté 19 août 2019 - 09:03

 

6a00d8345238fe69e20240a4781fe2200c-100wiNé en 1956 au Havre, une ville quâil nâa jamais quittée, Luc Richer est lâauteur de plusieurs livres et plaquettes publiés au Castor Astral (Gordon Jungle -1983, Stanley Regard - 2011) ; aux Écrits des Forges (Un enfant dâAstonia - 1994) ; chez Myrdinn (Fox et lâéternité 1991, Le loup belle ombre nous devance - 1999) ; Bloque note (Lazare et la radio - 1999) ; Alidades (Sur les ponts de nuit - 2003), LâEscampette (Lâarbre aux trésors - 2004). Il a obtenu le prix Hélicon de poésie 2003 pour Sur les ponts de nuit. Il est également auteur-compositeur et chanteur du groupe rock Loup Larsen.

Ce sont quatorze poèmes courant sur vingt-six pages ; du plus bref aux plus longs (trois pages) chacun ne forme quâune phrase, lancée dâune majuscule et filant sans ponctuation jusquâà lâabsence de point final vers les derniers vers qui, toujours, forment chute ou pointe. Il y a des titres, les uns reprenant un vers, dâautres non, esquissant ou résumant lâargument, la situation, le scénario â motivés donc, mais souvent comme de biais. Le mètre a lâair du vers dit « libre » scandé par la syntaxe seule, mais lâenjambement est fréquent et la rythmique combine discrètement une grande variété de mètres pairs subtilement appariés, enchaînés, décalés â avec quelques impairs : « Devant nous un rectangle/cinématographique/océan gris ciel pâle/quelques traits noirs de pluie/oblique et en surface/bloc charbonneux ce sous-marin [...] ».

Rien de ce quâécrit Luc Richer nâoublie son port dâattache et le cinéma quâil offre à qui sây laisse aller au bout de la jetée, sur un sentier de craie le long dâune falaise, devant un paquebot amarré, une épave effondrée ; mais câest un peu de voyance quâil sâagit, ou de rémanences dâun temps qui aurait peut-être été ou qui sâinventerait au fil de la rêverie. Avec, par exemple, « ce défunt qui sâenroule/comme une affiche de la mer » sur les rectangles formés par des épis de béton, ou ce « paquebot à la coque » venu sous le stylo quand quelquâun, dans une cuisine, casse un Åuf de mémoire. Dans Un enfant dâAstonia, se levait, comme on voit double, la cité rasée par les bombardements qui hante la ville reconstruite. Câest toujours ainsi dans Vendanges tardives, avec ce fantôme danseur des derniers vers du texte-seuil : « [...] pas de train seulement quelques galets au Havre/en nuances de gris et la mer à lâétal/et lui danseur léger/le corps en croix debout sur lâautorail » ; ou encore avec cette insulte à la mort : [...] ordure tu nâauras/que la peau et les os non tu nâauras jamais/nos étreintes ces mots/ [...] certains sonnent déjà chez les vivants les autres/attendent devant nous un jour/vert ensoleille/des carillons perdus au fond des mers ». Dans cette cité dâYs revisitée, règne lâunivers de la surimpression parfois un peu floutée, comme dans ce poème intitulé « Le fantôme du jardin public » : « [...] je viens vers toi lent déformé/ensoleillé par la fenêtre/de nouveau nous parlons nous avons oublié/qui laissa lâautre le premier/lâimage ondule encore un peu/puis le vent tire sur lâécran/lâombre des grands rhododendrons [...] ». Durant le temps de la lecture, on ne quitte guère une salle de projection(s) dont on ne revient pas quand on y songe, même bien après.

Pour autant, lâauteur nâest pas vraiment dupe de son cinéma, qui bien sûr joue avec le nôtre. Il flâne beaucoup dâhumour dans ce petit livre : en certaines citations : « avec son vieil Eastman Kodak/à soufflet noir il rit sous le soleil » ; en dâimprévues appositions : « à lâhorizon les mots petites barques », « soleil halo mon cinéma » ; ou encore dâétranges aventures : « Quelquefois je traverse/les crânes des chevaux abandonnés dans lâherbe/jâentre par une orbite aussitôt par lâautre Åil/on distingue un sous-bois » ... La rencontre qui sâensuit pourrait avoir été imaginée par André Hardellet. Câest aussi tout un poème qui flirte avec le désespoir : « Jâentre chez le coiffeur comme à lâaccoutumée/avec le plein cendrier de mon cÅur/avec ma tête traversée par cette corde à linge/où pleure une tristesse en forme de blue jean/de tee shirt avachi de chaussette dâenfant [...]/avec les songes des navires/échoués dans mes yeux lourds jâentre le cliquetis/miroitant des ciseaux luit sur les croûtes noires/graisse et pétrole ont maculé la cale/où ma jeunesse est enchaînée [...] » ; cependant, plutôt que de prendre un journal, ce malheureux préfèrera « parler avec les femmes cosmonautes » de ce salon de coiffure, leur demandant « à quand le décollage », ce qui lui vaudra des sourires.

Tous ces poèmes racontent en effet des histoires â un régime narratif du vers un peu disparu de la poésie française contemporaine (sinon ce que tente un Pierre Vinclair) â, des histoires presque ordinaires en somme, mais refondues ou remixées au prisme de lâaventure selon lâesprit doucement cruel, mais jamais ironique, qui caractérise la vision de lâauteur. Parmi ces histoires se murmurent dâailleurs ici des deuils personnels dont le silence éclot peut-être pour la seule et unique fois : celui du père, en ouverture, celui de telle « femme ancienne/au visage sans yeux déformé par la mer », celui encore, très émouvant du poète ami Yves Barbier, qui est aussi celui de soi, « tandis que lâun vers lâautre nous marchons/[...]/ lui dans mon cÅur et moi vers notre mort ».

Luc Richer, Vendanges tardives, Editions Potentille, 2010, 26 p.,

Jean-Nicolas Clamanges

Extrait

Une affiche de la mer

Les épis de béton à demi découverts
sâenfonçaient dans lâécume et moi je regardais
éclairées par lâhiver
sur leurs parois ces traces vertes
vagues rectangles qui semblaient
des vestiges dâaffiches
et je me demandais devant quel rêve
jâétais puis jâavisai
une mouette au cou sale
qui sâépouillait non loin sur un débris de bois
elle prit ma parole et dit tu es au monde
je tâen donne mon silence
alors je vis lâhiver aller sans dire
je mâen souviens même les mots
pâle brouillé gourd de froidure
se refusaient seule cette expression
lâhiver sans mots flottait en moi
et les voici de nouveau cette nuit
à lâhorizon les mots petites barques
avec dans la distance
cette vague concave et cet homme debout
peint dans la vague tête basse
ce défunt qui sâenroule
comme une affiche de la mer


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