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(Note de lecture), Yves Leclair, L'autre vie, par Michaël Bishop


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Posté 19 août 2019 - 08:54

 

6a00d8345238fe69e20240a4c5f523200b-100wiDepuis ses premiers recueils, LâOr du commun (1993), Bouts du monde (1997) et Prendre lâair (2001), lâÅuvre dâYves Leclair, toujours poétiquement subtile au cÅur des nombreuses proses rythmées qui deviendront son mode de prédilection, puise profond et avec une sensibilité et une légèreté de touche, dans lâexpérience des infinis moments de ce qui traverse sa conscience. Comme cette femme quâévoque ici Leclair dans la suite Envois en lâair, il est lui-même « troubadour des gouttières » (129), « trouvère de la vie éphémère » (131), celui qui ne cesse ne chanter les soi-disant minima des jours et des années, en explorant les mille et une beautés malgré ce qui peut sembler peser lourdement sur leur faisabilité.

« Il faut naître de nouveau », note Leclair, citant lâévangile de Jean dans lâépigraphe de LâAutre vie, où il reproduit également un passage du Spleen de Paris, Baudelaire y parlant de « cette sainte prostitution de lââme qui se donne tout entière, poésie et charité, à lâimprévu qui se montre, à lâinconnu qui passe ». Le poème dâYves Leclair incarne lâintelligence spirituelle dâune appréciation des incessantes surprises que nous réserve le monde dans son « altérité » qui attend, patiente, riche, à peine perceptible, incalculable, illimitée, exigeant tout simplement notre regard, notre méditation, la caresse dâune certaine forme de lâamour. Le poème devient ainsi le lieu où, de temps en temps, mais sans doute journalièrement, rassembler quelques-uns de ces moments-gestes permettant de pénétrer dans lâinoubliable diversité des phénomènes qui sont : le souvenir, surgissant à Jendouba le 12 avril 1999, dâ« une très vieille femme, avec une petite remorque à deux roues, // v[enant] frapper au carreau embué de la cuisine où lâon voyait fumer la soupe » (13); dans une ferme de Cabanes, Valojoulx, en Périgord, août 2010, « la pulpe [dâune prune] jute sous le dard de lâabeille enivrée[, l]a chair verte brill[ant] comme du miel dans la fente de tes lèvres entrouvertes » (25); « lâermite du Mont parfumé [qui] apprit là-haut loin des roseaux bavards du monde vain, plein du rien et du silence divin, à butiner comme la libellule, les poèmes au fil du fleuve du Tao », écrit le 1er janvier 2015 (51) « en relisant les poèmes de Po Kiu-yi » ; à lâÎle aux moines, le 7 août 2010, ces « deux jeunes femmes sur la plage, à lâécart, reviv[a]nt une séquence du paradis dâÈve sans Adam » (73); dans lâéglise grecque melkite catholique de Saint-Julien-le-Pauvre à Paris, le 23 mars 2013 face à une icône, « et en écoutant lâhymne acathiste (de tradition syrienne) », le sentiment du besoin de « prend[re] tout le temps de ressusciter dans la paille de jonc jaune que lustrent les fesses des anges sur la chaise bancale, dans la dormition de cette vie basse et autre, si haute où tu tâeffondres comme un mortel » (81) : chaque poème trouvant sa belle fusion du sacré et du profane.

Si lâhumain et le culturel tendent à dominer, les petites choses de la nature ont toujours leur place, prises dans leur étrange et mystique enveloppe. LâÅuvre dâYves Leclair reste toujours, mais implicitement, sans flagrance, ce que Jean-Claude Pinson a nommé le poétosophique, le philopoétique, cherchant, creusant le soubassement invisible de ce que la vie sensorielle nous offre, une délicate et fuyante spiritualité au sein du manifeste. Plonger dans cette « énigmatique intrigue de nos vies » (118) nâimplique pas pourtant lâoubli des souffrances, des défis et contradictions de ce quâobserve le poète; en dépit dâun assentiment donné à son pressentiment dâun indicible divin caché au cÅur de lâimprobable, le poème leclairien garde sa dimension élégiaque, sa conscience dâun « absurde » (36) qui impose une humilité nécessaire face à toute interprétation de lâexpérience de ce qui paraît être. « Les poèmes, écrit Leclair le 18 août 1999, à Bunus, ne sont pas des mots vides, mais des lunettes, ton bol de riz, la lune qui veille sur les seuils des maisons » (49).
Un très beau recueil où vibre toute la sensualité dâune existence vêtue dâindicible et dâinvisible.

Michaël Bishop

Yves Leclair, LâAutre Vie, Gallimard, 2019, 144 pages, 16 euros.

Extrait

Puissance secrète, poème dâYves Leclair, LâAutre Vie (52)

Le parfum de lâÅillet rose, dans le pot de terre cuite sur la table, est discret.
Sa couleur claque, dâautant, rutile, explose à la vue, saute aux yeux.
Mais, pour humer son essence, pour entrer dans lâautre vie, il faut prendre le temps de sâen approcher, y mettre le nez dâun peu plus près â et sâincliner un peu.
Lâesprit, lui, reste infirme devant lâargument floral. Ses hautes idées sont dépassées par la senteur, le sentiment, lâesprit subtil de la fleur,
anéanties par son autre forme dâintelligence â par cette façon tout autre de sentir et dâoffrir à ras de terre des miettes de lâautre monde.

Pour H., Fl., A., S., Cl.,
Bagneux,
1er janvier 2015




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