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(Note de lecture), Sylvain Tanquerel, Katrin Backes, Bleigiessen. La vision par le plomb, par Mathieu Jung


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Posté 20 août 2019 - 09:32

 

Exercices paréidoliques

6a00d8345238fe69e20240a4a1b945200d-100wiSans doute vivons-nous une époque désertée par la magie. Force est néanmoins de constater quâil subsiste encore des signes, ainsi que des pratiques â mantiques anciennes â qui surgissent de temps à autre au sein du quotidien, du fond dâun verre dâeau, qui mêlent le lisible et le visible.
Regarde de tous tes yeux, regarde. Regarde le paysage, déchiffre les signes dans la Montagne comme Jules Hermann, Antonin Artaud ou Malcolm de Chazal. Cela se nomme paréidolie. Allons-y.
Soit une bouche dâégout tout ce quâil y a de plus bouche dâégout, sur un trottoir, rue dâAndlau, côté pair, à Strasbourg. Elle me regarde.
Soit une prise électrique, tout ce quâil y a de plus prise électrique, de marque Legrand : des yeux, une bouche â un visage, là encore qui me regarde.
Câest comme les nuages dans le ciel. Exactement. On y voit ce que lâon veut. Un bateau blanc, toutes voiles gonflées dans lâazur. Ou alors le grand Schtroumpf. Ce quâon veut. Ces formes nous appartiennent, nous possèdent aussi bien.
Paréidolies, donc. Après tout, oui, ma conscience sâétend jusquâaux étoiles. Du moment que je la perçois. Ô Bergson.
Paréidolie, bien sûr, que les constellations auxquelles on donne des noms amusants, des noms dâanimaux, des noms mythologiques. Grande Ourse, Cassiopée, etc.
Câest un ressort important de la poésie, qui consiste à faire ou voir des images dans le ciel, dans le paysage. Et à sâen emparer.
Je pense à Enkidu qui un jour, en des temps très anciens, a pris la constellation du Taureau par les cornes, à lâoccasion dâun combat sublime.
Je pense aussi bien à Cendrars, à sa main coupée et à la constellation dâOrion.
Une forme pour une autre, câest le principe du Bleigiessen. À la lettre, le verser-du-plomb. On nous explique de quoi il sâagit. « En Allemagne, le soir de la Saint-Sylvestre, il est de coutume que les convives se livrent à un petit jeu de société consistant à verser dans lâeau un morceau de plomb fondu à la flamme dâune bougie. Au contact du liquide la goutte de métal en fusion se fige instantanément et donne à voir des formes quâil sâagit dâinterpréter selon une nomenclature déterminée, dont on tire des présages et déduit son destin pour lâannée à venir. »
Le Cadran ligné, éditeur vaillant, nous propose une rêverie à partir de 16 jets de plomb, lesquels donnent lieu à 16 planches photographiques. Des explosantes-fixes. Déchirements dans la nuit. Petites détonations grésillantes. Cosmogonies figées, qui tiennent sur la pulpe de lâindex. Et il est donné à tous de rêver le plomb, cette « matière aux mille noms ». Regarde de tous tes yeux, regarde.
« De la métallurgie visionnaire du Bleigiessen, de ces sidérations sidérurgiques, on peut dire que lâesprit enclin au rêve sây trouve porté à son point de fusion, nous donnant de mesurer le degré de température poétique atteint quand, littéralement, il fond un plomb. »
On ne cherche pas ici la vision oraculaire, mais un moyen dâouvrir en grand les portes de la rêverie. La vision tout court, le poème à sa racine vivante et fertile. Des textes écrits à plusieurs mains nous sont offerts pour légender le métal fondu, des étoiles à lâétat naissant (Orion ou bien Taureau, âne ou escargot) curieusement figées dans un verre dâeau, et le lecteur à son tour rêvera à partir du plomb, brillant sur fond noir, rêve en cours dâexplosion.

Mathieu Jung


Sylvain Tanquerel, Katrin Backes, Bleigiessen. La vision par le plomb, Le Cadran ligné, 2019, 48 p., 14â¬.


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