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(Note de lecture), Jean-Paul Michel, Défends-toi, beauté violente, par Michaël Bishop


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Posté 02 septembre 2019 - 10:04


6a00d8345238fe69e20240a47dffce200c-100wiLire et relire Jean-Paul Michel, quel énorme plaisir, quel sentiment personnel dâune affinité inaliénable provenant de cette trinité de forces qui animent son Åuvre poétique : cette vigueur qui la propulse incessamment, sa dimension richement et ouvertement méditative, une puissante émotion fondée sur un sentiment dâimmense gratitude face à la totalité des choses qui sont. Oui, la totalité, car refuser x et z, câest dire non à lâexistence dans sa furieuse « beauté violente ». Une poésie, ainsi, audacieuse, hardie, à la fois dans la libre articulation de ses formes, pullulantes, cascadantes, parfois provocatrices, et dans lâintensité des notions et perspectives qui la sous-tendent. Écoutons cette voix pas comme les autres, et je choisis au hasard : « Le Bien et le Mal luttent dans lâîle / â de force égale â dâégale beauté / comme athlètes oints un peu ivres / le front ceint plutôt dâun lacet / de cuir ou / du bandeau élastique des / joueurs de balle quâà lâégal dâAlcibiade pa / raissant au Banquet couronné de / violettes lutteurs dâOccident peints / Atalante Mars Jean des Bandes / noires Saint-Georges piquant sa bête⦠» (129). Enthousiasmos, risque, vision spontanée, étreinte de lâêtre dans son art infiniment donné, caresse de lâart avec ses signes qui « sont lâêtre de lâêtre » (317). Et le tout conçu et vécu comme « ce feu et ce hasard » (21) : lumière, brûlure, transformation, renouveau, cette ronde des révélations-disparitions-résurgences de ce qui est, plongées dans une atmosphère de contingence qui, pourtant, ne cesse de possibiliser et dâouvrir, exige que lâon choisisse son faire, lâart même de son être, à chaque instant au sein de la turbulence des infinies « surprises » de lâêtre et de ce quâun petit ouvrage de 2009, fougueux, bagarreur, splendidement exaltant, nomme, la « stupeur et [la] joie de devoirs nouveaux ».

Écrire, comme le fait Jean-Paul Michel, avec cette fourmillante énergie qui caractérise tous les textes de ce beau recueil, câest, à bien des égards se situer entre une fatale agnose, cet éblouissement que génère la contemplation des choses et des actes, et une intuition qui pousse à accepter la pleine responsabilité de ce que lâon est et fait face à, au cÅur de, lâinconcevable immensité où on se trouve. Toute lâÅuvre poétique de Michel, comme toute sa prose â on nous offre ici lâextraordinaire échantillon quâest son essai de 1980 sur Hölderlin â peut être considérée comme un vaste et intensément diversifié chant, épique car fondé sur lâaventure improbable mais urgente de chaque sentiment, chaque notion, chaque option, sur la gloire dâune telle aventure qui est « don » (175), offrant périls, luttes, devoirs, tous des beautés stupéfiantes. Le poème devient ainsi salut, hommage, acte de reconnaissance, site dâinventivité (de trouvaille : invenire : trouver, et de libre création), site dâune à jamais ruisselante offrande en retour, comme une espèce de « réciprocité de preuves ». Les cahiers du Fils apprête, à la mort, son chant que le recueil nous donne ici, constituent, avec Le Héros veut battre la douleur et Rappel à lâordre de Ferrare, le fondement de tout ce qui viendra, même si la forme de la poésie de Jean-Paul Michel adoptera de nouvelles stratégies dâarticulation. Le Fils apprête⦠devient en effet avec ces deux autres textes lâemblème de cet incessant grand chant lyrique michelien, cassé, fragmenté ici, plus radicalement conçu, mais partout, comme dans ces splendides suites que sont « Merveille quâencore jaillissent les larmes⦠» et « Défends-toi, Beauté violente! », le théâtre du langage qui chante sa propre performance, le désir, la « passion  atroce (« comme bête ») » (71), la fièvre de cette poursuite dâun dire fidèle à ses jaillissantes « fables », à lâamour et à la vérité qui les sous-tendent au cÅur de la « solitude » et des « terreurs » qui  menacent (89-90). 

« Il nây a pas de dernier mot possible à un poème de vérité, écrit Jean-Paul Michel pour terminer son beau poème « Les signes sont lâêtre de lâêtre », où il ajoute : Mais lâexamen de ton empreinte fait assez connaître lâénergie de ton pas » (321). Chaque page de ce recueil témoigne, avec dignité et un furieux besoin dâaimer, de cette énergie et de la puissante et juste authenticité qui lâanime si sensiblement. Saluons un des très grands poètes des cinquante dernières années.

Michaël Bishop

Jean-Paul Michel, Défends-toi, Beauté violente!, précédé de Le plus réel est ce hasard, et ce feu, préface de Richard Blin, Gallimard, Collection Poésie (n°543), 2019, 352 p., 10,20â¬

« Une main géante caresse⦠» (293)
Une main géante caresse avec douceur des collines écrites
tenues avec le même soin quâun cahier
dâécolier plaines de Sicile chaumes
dâor Crisse ta peau dorée de pain bien cuit ô
planète voiles gonflées de vent étendards de
dix couleurs tintant höl
derliniennement dans la gloire sans égale de
ce qui est

Pas une passerelle dâêtre qui ne scintille dans
la lumière car être est dâabord  cela pour nous,
ouvrir les yeux dans la lumière
cligner des paupières sous
ses rayons

Des savoirs locaux gâtent
lâévidence première le navire dâargent devient
cage de fer de vingt pieds où
le malheur aveuglé tourne
avec sa roue

La douleur même réclame quâon la traite avec équité
     Elle aussi brille
dâun éclat terrible
Brûle. Révèle. Instruit. Appelle
la justice dâun nom juste le savoir de son éclat
terrible.

Un feu nous consume. Nous croyons le
commander. Ce vieux savoir demande à nâêtre pas
trahi

Nous sommes ce feu il
nous dévore déborde
le savoir de nos tâches
prosodiques

pour Jean-Luc Nancy,
Ascoli Piceno,
1er août 1997


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