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(Entretien) avec Sabine Macher, par Liliane Giraudon


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Posté 02 septembre 2019 - 02:36

 

LA LIQUIDATION DES MAJUSCULES OU LE PASSAGE PAR BRECHT

Entretien avec questions effacées.
Sabine Macher, « guerre et paix sans je », éd. Les petits matins




6a00d8345238fe69e20240a47e18cf200c-100wiEn avril 2019 paraissait aux éditions Les petits matins et dans une relative indifférence « guerre et paix sans je » de Sabine Macher. Un livre qui pour moi fera date.
« Jâécris pour être relu » déclarait Walter Benjamin. A lâorée dâune rentrée littéraire où trop de livres inutiles vont empuantir les tables des libraires, câest bien de ça dont il sâagit. Un livre écrit pour être lu et relu. Écrit par une poétesse qui est aussi danseuse, ce livre avance seul, véritable antidote à lâappauvrissement de lâexpérience comme à lâégarement qui nous guette tous. Loin du décor des cabanes et dâune pseudo écriture-document, Sabine Macher liquide le « je » et retourne ses phrases comme des gants. Elle nous rappelle que « lâidée du passé brise » tandis que le ressouvenir peut mentir et être destructeur. Autant en recycler les morceaux avec les tessons de vaisselle pour en faire une mosaïque dans la salle de bain. Une autre fois, elle découvre que « lâintérieur est trop vaste pour sortir au dehors » (qui se trouve être la ville de Berlin). Câest lâusine du souvenir, alors le passé nâexiste pas. Elle vérifie, dans un acharnement singulier que quelquâun a existé, qui était « lâautre pas toi ». Héritière indirecte de ce même Benjamin qui dès 1936 écrivait à son ami Alfred Cohn : « Nous qui en Allemagne avons si totalement manqué dans les lettres de réagir, justement sur le plan politique, contre le crypto-fascisme... », littéralement et hors langue maternelle, elle écrit, retraitant ses cahiers comme des dépôts, avec dâautres savoirs et de nouvelles techniques. Dans un corps de danseuse performeuse et avec des yeux de photographe.
Chaque livre véritable est une bouture. Il plante quelque chose dans le cÅur des lecteurs. Ce livre, dédié à la grande et trop effacée Michelle Grangaud, est véritablement bouleversant et frontalement « moderne » dans sa composition. Il sonne comme un petit tocsin et devrait être mis entre toutes les mains des jeunes poètes-poétesses qui se posent des questions du genre « câest quoi écrire aujourdâhui ? »â¦


1 écrire et danser, câest un beau programme et sâentend comme des pratiques. au jour le jour câest plus théorique. mais tout le monde fantasme sur la danse et quand on me demande - tu fais quoi, tu vis de quoi ? je réponds : je suis danseuse, et jâécris (aussi).
lâécrit est derrière la danseuse que je mets au début de la phrase pour mâencourager à la devenir. et pour signifier que la danse me nourrit et me donne du temps pour écrire.
je dis aussi que la danse, je ne sais pas ce que câest, même si ça sonne comme une coquetterie. mais qui peut dire ce que câest ? et lâécriture ? passons. hier en vélo, jâai dû mâarrêter parce quâun bus de voyage vide était garé de travers sur la piste cyclable. jâai hissé le vélo sur le trottoir pour contourner le bus et arrivé à la hauteur de la porte le chauffeur mâa dit : ah je passais juste, avec un signe de la main, les doigts se dépliant vers le haut et vers lâextérieur disant : zou, circulez.
jâaime le mot danse. en anglais câest le même et en allemand : tanz.
komm tanz mit mir. jâai parfois lâimpression de danser quand je suis seule, en circulant dans la maison, les bras se soulèvent. quand jâécris, je ne pense pas à écrire, câest du temps. je laisse aller; que ce soit manuscrit ou tapoté, les deux me massent le cerveau.
le travail dâécriture commence en lisant. je rassemble plusieurs sources écrites avec différentes visées pour constituer un corpus de travail et je lis. câest fastidieux au départ de lire, voire écÅurant. je trouve des filtres de correction, de transformation et de montage par couches de lectures successives. je jette et je réécris peu. avec guerre et paix sans je, jâai eu envie de ne garder que ce qui me donne envie de passer dâune phrase à la suivante, jâai dû jeter davantage.


2 je ne connais guère plus que le nom des grands romans russes, en confonds les auteurs et nâen ai lu aucun vraiment. la référence à tolstoïi, comme à une Åuvre dont tout le monde connaît au moins le titre, est une appropriation dans les règles du jeu post-moderne, déjà sur le retour. je nâaurais pas eu lâidée de le faire dans les années quatre-vingt-dix et je nâoserais plus le faire quand lâappropriation culturelle aura remis tout le monde à sa place.
la gestation de guerre et paix sans je a été incomparablement plus longue que pour aucun autre de mes livres. les éléphantes peuvent ne pas accoucher si les conditions ne sont pas favorables, le terme se déplace vers lâavant. jâavais comme seule idée, en dehors du montage de trois sources distinctes, dâenlever le pronom de la première personne et jâaimais les trous que ça faisait.
au bout de cinq ans je commençais à mâinquiéter à ne pas trouver une lisibilité pour ce texte qui mâencombrait, que je nâarrivais pas non plus à abandonner.
un jour, en faisant une recherche sur les pédagogies alternatives je suis tombée sur tolstoï pédagogue. lâidée du roman dâapprentissage quâon me renvoie à propos de guerre et paix sans je commence peut-être ici ? continuant à lire sur internet, jâai vu que tolstoï avait mis six (ou dix) ans à écrire voina i mir. cela mâa consolée comme le geste tendrement amical dâun aîné. comme ce que je ressens de la part de liliane giraudon et de la communauté des poètes qui ont toujours eu des gestes doux vers moi. câest une vision loukoum dâun milieu aussi féroce quâun autre, mais jâaime le voir ainsi. ce livre est aussi le premier que je publie avec un ami, jérôme mauche, poète autant singulier quâéditeur.
je voulais écrire un livre plus important en volume et en charge, avec une partie où je retrouve un corps enfant et la langue allemande dans laquelle ça se passe. dâoù les mots allemands en tags dans le texte français. aujourdâhui je pense quâil fallait que jâattende que mes parents meurent, lâun après lâautre, que câétaient les conditions favorables quâattendait le manuscrit éléphant, même si mes parents étaient des gens formidables, aimants et aventureux.
mes parents ont 9 ans quand hitler accède au pouvoir et 21 en 1945. câest une autre histoire, mais ma génération, la première après-guerre, ces douze ans du régime nazi et tout ce quâil nous a abîmé et légué, on nâen décolle pas, et encore moins en étant partie, en nâévoluant plus dans le présent socio-politique, comme je lâai fait. comme beaucoup dans ma génération, nous avons tourné le dos à ces pays allemands, de lâest et de lâouest. guerre et paix sans nous. la dernière chose que jâimaginais de mon vivant, câest la chute du mur et de voir les morceaux se recoller.


3 alors quâon travaillait sur la forme finale du texte avec charlotte thillaye, lâassistante dâédition aux petits matins, marie-édith alouf, la directrice de la publication, nous a suggéré un sommaire. jâai aimé aligner les mots prologue, épilogue, dialogue et monologue au tout début du livre, suivis du chiffre des pages. que ce soit un livre-logue. quâon passe du prologue à lâépilogue et quâon découvre dès le sommaire polina akhmetzyanova qui sây enchâsse avec son morceau. je nây vois pas dâanachronisme, à part celui de vouloir écrire au présent quelque chose qui est passé depuis longtemps, câétait toute la difficulté de ce livre pour moi.
pour la forme des lettres, jâai voulu mâécarter de la police de la collection et parmi les trois autres proposées, jâai choisi celle qui sâapparente à la typo « machine », mais ce nâétait pas le critère, câest plutôt celle qui supportait le mieux les trous et la marge étroite à mes yeux.
depuis longtemps jâaime les textes sans majuscules, en allemand il y en a partout et en français, la majuscule au début de la phrase fait la sentinelle pour regarder jusquâau point. au moment où jâai quitté lâallemagne de lâouest dans les années soixante-dix, quelques poètes proposaient des textes sans majuscule â cela mâa ravie de voir tout le monde en petit et proche de la confusion. et déjà dans les années trente, ce « grand et petit » des lettres avait été remis en cause. dans un ou deux livres, jâai mis les majuscules aux noms propres et en début de phrase, mais dans le suivant, je les enlève. dans cet entretien aussi, jâai dâabord mis tous les noms propres en majuscule.
à la fin du prologue, il y a une lettre en allemand et traduit en français de knoll, (ma sÅur) câest lâautre morceau rapporté du livre. ici, jâai respecté la graphie utilisée, et lâai reproduite dans la traduction en français.


4 tous mes livres, je nâai pu les écrire quâà condition de passer par une langue non-maternelle. une langue que ma mère comprenait trop peu pour mettre un pied dans la porte. la première personne que jâai vu écrire était ma mère, elle écrivait beaucoup et partout.
je nâaime pas inventer des contenus (=la fiction). lâart nâest pas la vérité, mais lâart doit sây accrocher. je nâarrive pas à dépasser cette idée, même si je sais que ça ne tient pas debout théoriquement. jâaime mentir par ailleurs, mais pas quand jâécris.
pour les noms propres, et puisque les gens les ont, autant les appeler comme ça, autant les écrire. ça me fait très plaisir de savoir quâen mourant, on perd absolument tout, sauf le nom et le prénom. même si aucun des deux ne nous appartient en propre et quâon les partage avec tous ceux qui les portent et transmettent.
pour sentir ma vie, jâai dû passer la frontière, à mulhouse, ville où ma grand-mère est née, enfants de parents parachutés là pour germaniser lâalsace vers 1890, retraversant la frontière avec deux valises et quatre enfants en 1918. le français est la langue que jâai apprise en repassant cette frontière, par la patience et lâattention de personnes rencontrées quasi par hasard pour cohabiter dans une maison qui est devenue un lieu de vie et dâexpérimentation. là aussi, roman dâapprentissage à crépir un mur, coudre des sandales, démonter des voitures, rester là, puis partir. pendant ce temps, oui, les gens arrivent, sâaiment, sâoublient, meurent, reviennent et laissent leurs noms.


5 dans la collection « les grands soirs » que dirige jérôme mauche aux éditions les petits matins il y a presque toujours un autre texte qui intervient dans le livre, voire deux, souvent appelé postface . on lâavait un peu oublié, puis jérôme mauche mâen a reparlé alors que je venais de voir mon amie polina akhmetzyanova lors dâun séminaire où elle présentait son travail chorégraphique en faisant une lecture de ses textes.
polina akhmetzyanova est une danseuse russe qui vit à bruxelles et qui écrit. je lâai rencontré dans un travail chorégraphique pour lâespace du musée, « retrospective » de xavier le roy. dans ce contexte je lâai vu performer son parcours dâenfant-danse entre différentes villes de lâurss ci et là de lâoural et ses problèmes de visa à quinze ans : on ne lui avait pas permis de venir à paris pour quinze jours, son nom sonnant arabe en pleine guerre de tchétchénie et son âge à peine pubère suggérant le virage vers un réseau de prostitution. mais câest bien à paris, une dizaine dâannées plus tard quâelle en parle aux visiteurs du centre pompidou.
après « retrospective » elle est venue chez moi entre deux trains jouer de lâukulélé et se reposer dans une chambre, elle mâinvitait aussi quand elle se produisait à paris, et jây allais. un jour je lâai invitée à passer trois semaines de résidence avec un de mes projets : pourquoi mes cheveux, qui, sur la base dâentretiens autour de lâexpérience de la danse retraduit ces paroles-sons en mouvement. on sâest retrouvé à armentières dans un établissement public de santé mentale, epsm lille métropole, une petite ville dans une petite ville, et à la fin de la résidence, avec une troisième personne, eric yvelin, on a montré quelque chose au public du festival « vivat la danse ».
mélanie mesager est une danseuse qui écrit une thèse de doctorat ayant pour titre « la chorégraphie et lâentretien : les enjeux dâune danse documentaire » et pourquoi mes cheveux fait partie du corpus de sa thèse. un mois après la présentation au public du festival, elle nous a demandé de faire le récit du spectacle au présent, comme sâil était en train de se dérouler, et de nous mettre pour cela en autohypnose, en fermant les yeux et en parlant à un enregistreur. polina a envoyé 50 minutes appelées : « mon morceau » et mélanie mesager lâa transcrit en inventant des signes typographiques pour la prosodie. on a convenu avec jérôme mauche et charlotte thillaye de ne pas mettre la légende de ces signes dans le livre :

/                      pause                                      :                       allongement
-                      rupture                                   â                      intonation montante
â                    intonation descendante           souligné            chevauchement
XXX               passage non compris              (...)                    coupure

ni de changer la police, la taille des caractères, dans lequel le texte nous est arrivé dans la retranscription de mélanie mesager â ce texte est donc une « pièce rapportée dans lâéconomie du livre », grâce à toutes les personnes impliquées. ce texte décrit aussi la danse en train de se faire avec des gens qui regardent (ou pas)  et comment on se débrouille avec, ensemble.


6 le dialogue grand poète / petit poète fait partie de mes tentatives dâécrire pour le théâtre, un théâtre comique et documentaire. mais ce dialogue est aussi en résonance avec les pièces éducatives de bertold brecht (pas très féministe) que jâavais lues à lâécole en allemagne, et dont brecht disait quâelles devaient éduquer les personnes jouant ces pièces entre elles et nâavaient pas besoin dâun public.
écrites en collaboration avec les compositeurs paul hindemith, hanns eisler et kurt weill entre 1929 et 1934, les lehrstücke, aussi opéras pour lâécole, expérimentent un autre ton du théâtre épique. lâun de ces opéras, adaptant une pièce de théâtre nô (taniko) et suivant lâextrême stylisation de ce théâtre a reçu son deuxième volet celui qui dit non après des discussions entre brecht et les élèves qui nâétaient pas dâaccord avec celui qui dit oui .
chez brecht toujours, il y a du grand et petit dans la chanson de la moldau, titrée à lâorigine: les temps changent (es wechseln die zeiten). le grand y est grand pas pour toujours et le petit non plus. il suffit de laisser faire le temps et la moldau coule.
les rapports sexuels, en général sans public, sont des pièces éducatives pour les personnes jouant entre elles, et le préservatif est son nez rouge. câest lui qui nous a tant appris depuis les années sida, responsabilisant les hommes et nous donnant à voir de nouveaux gestes et manÅuvres drôles.


7 michelle grangaud est une grande poétesse en partie effacée, oui. je lâai rencontré dans un travail de traduction autour de poétesses allemandes initié par liliane giraudon pour banana split, à la fin des années quatre-vingt. depuis une dizaine dâannées, sa santé ne lui permet pas dâécrire et de publier. vivante mais à lâombre, elle nâa pas non plus droit au rappel par les commémorations. mais son Åuvre est là.
en 1998, elle mâa offert un cahier jaune avec du très beau papier, relié en trois parties. en hommage à sei shonagon et ses choses qui frappent de stupeur, jâai appelé ces trois parties : carnet remarquable, carnet désirable, carnet dégoûtant. câest la plus ancienne des sources dans guerre et paix sans je
michelle grangaud mâavait fait lire des textes avec des souvenirs très précis (de sa vie personnelle), alors quâelle nâa que 3 ou 4 ans, à alger. je ne sais pas comment câest possible de se souvenir autant.
pour la parution de son dernier livre : les temps traversés aux éditions p.o.l. sur youtube elle dit : (en faisant des gestes circulaires à mains alternantes) ../.. et puis alors pour écrire, pour voir comment je vais les disposer, les mots, les uns par rapport aux autres, ben ça, ça dépend de beaucoup de choses, il faut que ça sâaccorde le mieux possible les uns avec les autres, il faut quâil y ait quelque chose qui fasse un fil continu qui,   enfin le plus possible,   quâon ait envie de lire, et puis que ça aboutisse le plus possible à quelque chose, pas comme une conclusion, mais quâil y ait un mouvement du texte   qui suit le mouvement de la lecture , et    ça câest au coup par coup, câest pas possible de dire, enfin dâavoir une directive générale   câétait dâaprès ce que jâavais dans mon fichier, et puis je faisais avec quoi../..


8 mon projet actuel sâappelle la vieille danseuse et comme je suis lente, il sera toujours plus à propos. câest aussi le titre dâune pièce de théâtre nô, higaki, faisant partie du cycle « vieilles femmes », les pièces réputées les plus difficiles à jouer, que ma mémoire avait transformé en :higaki ou la vieille danseuse.
dans la pièce il y a un moine, un villageois, un seigneur et higaki, tantôt jeune, tantôt au chômage pour cause de guerre, tantôt spectre. encore un beau programme.

NDLR : les questions effacées ont été posées à Sabine Macher par Liliane Giraudon.


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