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(Note de lecture), Qiu Miaojin, Dernières lettres de Montmartre, par Camille Loivier


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Posté 23 septembre 2019 - 09:19

 

6a00d8345238fe69e20240a4d55d9a200b-100wiDernières lettres de Montmartre est un roman épistolaire, de fausses lettres qui disent pourtant lâauthenticité dâun cÅur humain pour un autre. Une histoire dâamour, son échec, sa perte. Pas dâhistoire, la vie quotidienne, simple, pas banale car émerveillée de vivre et dâaimer.
Lâamour dâune jeune fille pour une autre jeune fille, dâune Taïwanaise pour une autre Taïwanaise, qui se défait, à Paris :

« 8 mai
I.
Ce dont je viens de prendre conscience dans la dernière demi-heure représente certainement un basculement dans ma vie.
Câest une clef importante qui concerne la question fondamentale du « désir sexuel » en moi. Mais je ne suis pas encore prête à en parler à Xu
Depuis que LAURENCE est pour la première fois entrée dans mon corps, un fardeau intellectuel et charnel pèse sur moi dâune manière écrasante, presque à me broyer, quelque chose que je nâavais plus jamais ressenti depuis la période trouble et confuse comme un cauchemar de mon adolescence, la douleur de la double IMPERMEABILITÉ qui existe entre lâintellect et le corps. » (p. 102)

Ce livre a paru à Taipei en 1995, il a bouleversé toute lâîle, la mort de Qiu Maojin, à Paris, en 1995, est devenue une légende. Vingt-trois ans pour renaître en France, dans cette langue française que lâauteure avait choisi de vivre comme langue de pensée et de corps transportée entre Paris, Tokyo et Taipei. Mais dans la langue de la traductrice Emmanuelle Péchenart cette renaissance remonte le temps, corrige lâoubli, le rend nécessaire. Sâil fallait attendre, nous savons pourquoi maintenant.
Ce ne serait donc pas un livre pour mieux connaître Taïwan, et pourtant, le style, la manière de sentir et de décrire ce que lâon ressent, de percevoir dans sa langue maternelle ce que lâétrangeté dâune vie superpose aux premières couches sensitives, à lâapprentissage du monde, est comme une téléportation en aller-retour dans cet autre pays.
Avec Qiu Maojin, et ce livre, le miracle a lieu, on nâoublie pas un instant qui est Xu et qui Zoé, et pourtant on est emporté par la force de lâémotion rendue dans sa stricte exactitude. On apprend, à nouveau, ce que câest aimer, ce quâest tomber amoureux tous les jours : « Tu veux que je retombe amoureuse ? Cela me fait bien rire, tandis que je nâarrête pas de tâécrire, tu ne sais pas que câest tous les jours que je suis amoureuse ? »
Comme les paroles de consolation, de résilience, de temps qui passe, tombent à plat face à cette force brute, dâun être humain qui ne veut pas lâcher prise. La vie est portée à une telle hauteur, lâexigence est telle, que lâon ne peut y renoncer : « Oui, cette décision que jâai prise de me suicider, elle nâa pas pour motifs une souffrance invivable ni le dégoût de la vie, au contraire, jâaime passionnément vivre, ce nâest pas pour mourir, mais parce que je veux vivre⦠» (p. 168)

On ne doute plus de la nécessité de ce livre, de ce quâil effleure et de ce quâil redoute. Si on ne lit ni la préface dâHélène Cixous, ni la postface dâEmmanuelle Péchenart, qui le disent, on ne le sait pas, que la mort annoncée, la mort donnée de soi, a eu lieu. Que ces lettres qui disent lâamour de la vie, que Zoé aime vivre, y conduisent.
Les mots de Qiu Maojin portés, soulevés par la langue dâEmmanuelle Péchenart, comme une main amicale, un regard qui conduit, accompagne, sont délicats, tendres, acerbes, immenses, plein de fraîcheur, suffisamment limpides pour nous retenir. Lâécriture de la passion est une écriture subtile, retenue, le flot a déjà coulé.

Camille Loivier

Qiu Miaojin, Dernières lettres de Montmartre, trad. Emmanuelle Péchenart, préface dâHélène Cixous, Notabilia, 2019, 261p., 17 â¬


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