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(Note de lecture), Mes beaux habits au clou, de Langston Hughes, par Sébastien Dubois


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Posté 04 octobre 2019 - 09:18

 

6a00d8345238fe69e20240a4da054d200b-100wiLes éditions Joca Soria donnent aux lecteurs français à lire un texte cardinal dans lâhistoire littéraire des États-Unis, avec ce recueil de Langston Hughes. Hughes, noir, est le poète et lâun des animateurs majeurs de la Renaissance de Harlem, mouvement culturel qui dans les années 1920-1930 cherche à promouvoir autant lâidentité et la culture noires. Le titre anglais du recueil (Fine clothes to the Jew) a suscité la polémique, et lâéditeur de Hughes â Alfred Knopf, juif lui-même â a hésité à lâaccepter ; mais câest que Hughes déjà joue avec les clichés, les cristallisations raciales et quâainsi il rapproche deux minorités, deux groupes dominés, dans leur vie quotidienne, entre le Noir condamné à mettre ses « beaux habits » au clou et le Juif usurier qui survit en exploitant une misère qui est aussi la sienne. Hughes décrit cette misère sociale, entre ironie et clichés romantiques, la laideur des villes américaines qui sonne paradoxalement dans un poème beau comme « mes habits au clou », et cet orteil écrasé comme une infamie sociale :

La disparition silencieuse de la vie
Dans un coin plein de laideur.

Jâsuis venu chercher des fleurs de magnolia
Mais jâles ai pas trouvées.
Jâsuis venu chercher des fleurs de magnolia au crépuscule
Et il nây avait que ce coin
Plein de laideur.

            Sâcusez-moi, je voulais pas vous écraser lâorteil, madame.

Il devrait y avoir des magnolias
Quelque part dans ce crépuscule.

            Sâcusez-moi, je voulais pas vous écraser lâorteil.

Nâoublions pas que Lindbergh faillit accéder à la présidence des États-Unis en 1940 avec un « programme » raciste et antisémite (il voit dans Hitler un « grand homme ») qui nâavait pas grand-chose à rendre aux fascismes européens. Au moment où paraît Mes beaux habits au clou, en 1927, Hughes a déjà obtenu la reconnaissance littéraire, évidemment ambiguë pour un Noir alors que règne aux États-Unis une ségrégation institutionnelle. Deux voies sâouvrent pour qui veut comme Hughes célébrer et légitimer la culture noire : la première revient à intégrer la culture classique, à démontrer quâun Noir aussi peut écrire des chefs dâÅuvre. Câest écrire un sonnet. Lâautre, que Hughes choisit, à faire de la « grande » littérature avec les moyens mêmes de la culture noire. Hughes refuse les formes trop classiques pour écrire une langue au plus près de son objet, inspirée du blues. La première section du livre sâintitule précisément « Blues », et son premier livre Weary Blues (Le blues triste, 1926). Hughes écrit donc en rythmes syncopés, dans un vocabulaire argotique jusque dans les contractions propres à lâaméricain populaire (outre les verbes que la traduction très justement reproduit, par exemple « at the feet oâ Jesus », « au pied de Jésus », p. 64). La musique, blues et jazz, est la contribution majeure, ou du moins la plus visible, de la culture noire à la culture américaine comme lâécrit Derek Walcott :

[â¦] et quand
je ramasse ma monnaie dans une pharmacie provinciale
les doigts de la caissière évitent encore ma main
comme si elle allait roussir la sienne â eh, oui, je suis un singe
lâun de cette tribu de délirants ou mélancoliques primates
qui ont forgé votre musique depuis bien plus de lunes
que dans le tiroir de la caisse toutes les pièces dâargent (1)

Hughes veut donc faire de la littérature avec la musique noire. Il joue ainsi, comme un musicien, un bluesman, sur les deux sens du mot culture ; le premier, disons pour faire vite, connaissance ou lâélévation de lâesprit hérité des Lumières, et le second qui fait de la culture « lâesprit » dâune nation (dâabord allemande contre lâuniversalisme français, on est au tournant des XVIIIe et XIXe siècles comme chez Fichte) puis chez les pionniers des sciences sociales dâun groupe social, national ou non. Hughes revendique donc doublement : dâabord quâil existe une culture noire, et que cette la création artistique peut faire justement fond sur cette culture pour une poésie « savante » ET noire, parce que la poésie de Hughes est savante comme lui qui a étudié dans les plus grandes universités américaines (Columbia), et les Noirs nâétaient pas alors nombreux dans les grandes universités américaines. En ce sens, Hughes tente aussi de répondre à lâune des questions fondamentales du « modernisme » littéraire, celle de la communauté et de lâinaccessibilité, comme Eliot, comme Pound : à qui parler, et pour qui ? Au-delà du jalon décisif quâil plante dans lâhistoire des cultures noires, de la culture américaine, il y a chez Hughes une vraie virtuosité à saisir dans son vers les rythmes du blues, qui sont les rythmes mêmes de la vie.

Sébastien Dubois

Langston Hughes, Mes beaux habits au clou, Joca Seria, 2019, 155 pages, 13,5â¬. Traduit de l'anglais (États-Unis) et postfacé par Frédéric Sylvanise.

On peut lire un extrait ci-dessous et d'autres, parus dans le cadre de l'anthologie permanente de Poezibao, en mai 2019, en cliquant sur ce lien.


Extrait :
 
Une fille noire

Jâai toujours été une fille qui bosse.
Avec Alfred jâai été aimable.
Jâlui ai pas tranché lâcou au rasoir,
Jâai jamais été désagréable.

Pourtant on dirait toujours
Quâles hommes font rien que mâplumer
Après iâ vont trouver une fille claire
Et iâ mâlaissent tomber.

Jâai bien habillé Alfred Johnson.
Jâlui ai acheté de beaux effets,
Et dès quâiâ sort du bastringue
Câest dâvant ma porte quâiâ pointe son nez.

Pourtant jâai jamais été mauvaise.
Jây peux rien si jâsuis noire.
Jâdéteste ces filles au teint clair
Et mon Albert jâveux lârevoir.
Mon doux et gentil pâtit gars brun dâpeau
Oh, mon Dieu, jâveux lârevoir.


[1] Derek Walcott, « Nord et Sud », Le royaume du fruit-étoile, Circé, 1993, p. 35. Traduit par Claire Malroux.


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