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(Note de lecture), Payne, de Florent Papin, par Régis Lefort


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Posté 11 octobre 2019 - 09:30

 

La préfiguration du poème :
lâÅil métamorphique du son

 

6a00d8345238fe69e20240a4b8bf63200d-100wiPayne est tout de musicalité bâti. On le sait dès le titre, par intuition. On a roulé le mot dans sa bouche, on lâa laissé diffuser son sel maritime, on ne connaît pourtant rien de ce pays-ne, mais on pense déjà à un lieu, un lieu qui serait le non-lieu ou bien encore le lieu secret du poème, où rien nâa besoin de se justifier, où tout est, où tout advient en liberté. On veut entrer. On se moque de savoir ce que ça veut dire, on sâen saisit, on lâécrase précautionneusement dans la bouche, on goûte déjà son élégance, on coince le « y » entre les molaires et comme mâchant faussement pour ne pas lâabîmer on fait glisser le « ne » de « Payne » aussi discrètement que possible afin de ne pas détacher la syllabe. Puis on laisse peu à peu fondre le tout dans un silence presque religieux (au sens étymologique de religare, lier) jusquâà ouvrir les yeux au début du poème. Le titre intrigue, attire, fait déjà vibrer la corde du chant et emplit dâair nos poumons, même si nous nâen avons pas encore tout à fait conscience. Le poème de Florent Papin est préfiguration. Il est le mot dâavant le mot, le mot de naître à chaque vers, encore et en avant. Il ancre dans le passé une projection future. Il enrôle, il cajole, il berce, mais il fait de toute nostalgie une mélancolénergie et nous avons rompu dès le début avec le bruit assourdissant de notre quotidien, fût-il même de silence, car nous avons plongé dans un autre espace-temps. Non pas un autre, lâAutre, indéfectiblement :

Chaque heure retenait sa musique
Et des ports jamais ne naîtraient
Dans le sillage des feuilles
Chargées tantôt dâhumeurs, tantôt ivres de soupirer
Lâécho de ciel qui nâétait pas leurs

Ce qui se dit sans se dévoiler, câest cela le grand poème, câest le chant dans la caisse de résonance du corps qui amplifie votre émotion avec la sienne. Tout une gamme de sons, de couleurs, de parfums se répondent et ce dès lâouverture. Il sâagit peut-être moins de correspondances baudelairiennes que dâune nouvelle alchimie. Florent Papin est alchimiste du langage et transforme â est-ce un « songe » â notre nuit en une nuit du bouleversement.

Il convenait â comme nous le regrettions â que la pierre se tût
Abstenue sûrement moins que stupéfaite
Interdite plutôt, pour qui ne craint de dire lâexact

Comme dans tout le livre, les sons, ici, ouvrent un espace imaginaire ou imaginatif ou, en tout cas, sont dâune telle puissance que, poussant notre imagination à lâinvention première de la lumière, ils en éveillent nos sens, ou plutôt ils éveillent en nous une nouvelle intériorité, ils donnent à la terre la violence harmonique de leur pas. Ce qui se ferme dans les vocaliques du mot « abstenue » (a-e-u) se rouvre à la fin du même vers avec « stupéfaite » (u-é-è), et va sâamplifiant puisque tout sâest ouvert, le « e » en pinçant pour lâaccent jusquâau « é » et le a sâévasant légèrement en « è ». Quelque chose frémit, que nous avons saisi, touché de lâÅil ou goûté, et dont nous attendons une plus ample manifestation pour faire résonner le bonheur du partage. Mais rien ne se confie du poème si aisément. Un poème, il faut le mériter en écoutant sa voix, en lâadoptant, en lâépousant, en sâen faisant une peau. Alors bat avec lui, le poème, ou avec elle, la voix, le rythme naissant des abysses. Le poète nous prend par la main, nous invite dans sa nuit, qui est peut-être lâa-nuit et accompagne notre cheminement.
Ce qui vient de nous enserrer, de nous altérer, de nous désaltérer, nous est rivé au corps â fond dâÅil et fond dâoreille â dans un mitraillage pluri-sensoriel. On lâa senti dès le début, on pensait ne plus sâen relever tant le vent qui soufflait dès les premières notes nous avait laissé rompus, mais on le dit clairement désormais : « pour qui ne craint de dire lâexact », tout se livre du monde dans le secret confondant de la transgression. Quel interdit ? Quelle transgression ?
Il sâagit là de métamorphose. La langue du poète est roche métamorphique. Elle transforme le son en image, la boue en or, et lâici-là en tout-là-bas. Pourtant, même si nous sommes presque tous emportés avec le premier des poèmes de Payne, il se peut que certains nâaient encore rien vu, nâaient pas suivi le mouvement qui happe le lecteur attentif à ce qui frappe en lui comme un rythme de cÅur. Ne pas regretter, ne pas sâimpatienter, se laisser gagner : « ce nâétait pas lâheure, voilà tout / Et le sel sur les roches égrainait des noms marins ». Entrons alors « de lâautre côté de lâhiver ». Nous avons changé de forme, nous atten[ons] sans fin ». Reste à se livrer. En confiance. Pour la confidence. Et la présence.
Ainsi se déclinent dès lors seize sections, dont on peut noter que deux dâentre elles forment rupture en ce sens quâelles rompent une narration à lâimparfait, ce temps duratif qui accroît en sa forme un espace onirique. La première, au présent de lâindicatif, est de lâordre du questionnement,  de lâétonnement et oblige à une pause : « Dâoù vient lâimage que le jour se lève » ou « À quoi voit-on que pareil jour se lève ». La seconde, qui privilégie la phrase nominale, descriptive absolument, établit, en cinq paragraphes réguliers, lâorientation de la vision. Un questionnement et une description-injonction, la loi du poème, à la fois doute, lumière et assertion sans que rien ne se soustraie.
Sâagit-il dâune « fable hermétique », ou dâun « décalage, conséquemment » ? De fait, quelque chose dâun gris de Payne, cette couleur grise à tendance bleue, obtenue par le mélange de plusieurs pigments par lâaquarelliste, définit un entre deux dâoù lâinforme, lâimpalpable, lâinouï prennent consistance, de la même façon que le poète avec ses mots cherche cette couleur subtile. Cet espace, encore appelé « passe grisâtre » ou « bleu gris », animé dâun mouvement « Atonal moins quâépuisé de blanc », révèle à de certains moments sa dynamique puissante de lâengendrement. Mais lâÅil doit se méfier de son caractère « irrésolu, flagrant » qui fait se précipiter la vision jusquâà un paysage de « fixités ». Car tout est mouvement, métamorphose, enroulement de la matière comme le poème pourrait se définir comme une alchimique contrée. Rien nây est sûr quâune volonté de prendre « possession des terres ». Mais « sans traces », les terres sâévanouissent. Et si le poète doute au début de la maîtrise de son art, tout finit par advenir à qui sait attendre « la lente dépossession des feuilles ».
Peu à peu la nuit du poème est ourlée dâun souffle dâair qui laisse advenir un peu de blanc. Puis câest au tour du limon (« les silts ») de rougeoyer. Le lecteur est alors dans ce mouvement incessant qui le porte vers le naissant, vers lâorient de toute chose, vers un originel du signe. Nâest plus important alors que le cheminement. Non pas le but mais le cheminement. Le cheminement dans la profondeur des terres. Câest là que prend toute sa valeur ce « gris de Payne » du titre. Dans cet espace en demi-teinte ou plutôt dans cet espace où la lumière se joue des ombres guerrières, dans cet espace où la déclivité est garante à la fois de lâéquilibre et de sa perte, lâÅil « se hiss[e] / Plus sûrement / À même les paupières » et le poète devient bouche dâombre ou chambre dâécho. Des voix se font entendre, et le souvenir, pour porter le lendemain vers sa source : « Câétait donc ça la plénitude des sols / Une saison exagérée de pas ». Câest dans cette géographie langagière que le poète se rappelle et nous appelle.
Lire. Relire Florent Papin. Son gris de Payne. Et se sentir conquis. Infiniment.

Régis Lefort

Florent Papin, Payne, gravures de Renaud Allirand, La tête à lâenvers, 2019, 48 p.,  14â¬.
Lire ces deux extraits du livre


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