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(Note de lecture), Rondes de nuit, d'Amaury Nauroy, par Isabelle Baladine Howald


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Posté 18 octobre 2019 - 09:44

 

Portrait de lâartiste en jeune homme


6a00d8345238fe69e20240a4e0975d200b-100wiQuel livre émouvant que ces Rondes de nuit dâAmaury Nauroy qui vient de paraître en poche au Bruit du temps (première parution en 2017, un compte-rendu par Ariane Lüthi en avait été fait sur ce même site), à partir du célèbre tableau de Rembrandt.

Ce jeune auteur (moins de quarante ans) nous livre des textes quâil tenter dâ « ébrouer » pour leur enlever une sorte de bruine de mélancolie, comme sâil avait déjà une longue vie derrière lui. Il faut dire que sa jeune vie est tout entière peuplée de rencontres et non des moindres : Philippe Jaccottet, Jacques Chessex, les peintres Claude Garrache, Jean-Claude Hesselbarth, Gérard de Palézieux (nous sommes en Suisse, pour une partie, ou dans la petite Suisse quâest la Drôme provençale par ses habitants « exilés ») avec, en figure tutélaire, le Gallimard helvète, Henry-Louis Mermod, personnage haut en couleurs, grand industriel et grand éditeur, auquel Amaury Nauroy consacre une bonne partie du livre, nous plongeant avec délice dans la vie et lâunivers de cet homme très oublié, éditeur de Ramuz comme de Cingria ou de Gustave Roud, faisant ses maquettes à la main, reconnaissant très vite le talent de Philippe Jaccottet.

Ce qui me touche ici, en dehors de tout ce quâAriane Lüthi a parfaitement évoqué, câest le rapport de son auteur au temps, câest ce que ce livre dit de ce rapport au temps. Il est peu question de sa propre enfance, de ses parents, il me semble que cet « adolescent dâautrefois » sâest construit plus tard, au fil de ses rencontres. Comment ce jeune homme sâest-il passionné pour une Histoire déjà ancienne, comment sâest-il formé avec ses « ancêtres » intellectuels, comment compose-t-il à présent avec nombre dâentre eux devenus en effet « figures absentes, » ces grands disparus, souvent taiseux mais néanmoins généreux. Dâoù sécrète cette écriture parfois un rien désuète rendant hommage au style, de quels pères a-t-il besoin si jeune pour arpenter à ce point la poésie qui le précède, dâoù sourd cette mélancolie dont il sâefforce avec une persuasion pas tout à fait persuadée de prendre ses distances vers la fin du livre, qui est-il au fond, tout hanté de livres mais aussi de souvenirs de ces rencontres avec les uns et les autres, ici ou là, la plupart du temps à la campagne, parfois au restaurant, entouré de nombreux convives ou non, aimant écouter, regarder, sachant merveilleusement décrire la campagne près de Grignan ?

Ce jeune homme est un proustien, son livre est proustien, la carte postale quâil tient dans sa main reproduisant la célèbre ronde de nuit est son Rosebud, son Schibboleth, son mot de passe. Cette jeune fille du tableau, de passage, câest lui, câest la figure du témoin, « la lanterne » dit-il, qui éclaire la scène. Il se remémore, mais il se remémore aussi ce quâil nâa pas connu (Mermod), par cette propension psychique et littéraire à saisir une atmosphère. Cela me rappelle Modiano « je fête lâanniversaire dâamis que je nâai pas connus » parlant des écrivains (et auteur, lui aussi, dâune Ronde de nuit !) : « Ce léger décrochage entre le nom et la chose, je me dis que câest le passage du temps, un certain vertige de lâexpression désaccordée ».

Ce livre aurait pu être écrit tard dans sa vie mais non, Amaury Nauroy lâécrit encore bien jeune (la première partie il y a un moment déjà !), comme pour se donner une assise, un point dâappui, le début du courage, un élan, comme pour fixer photographiquement un joyeux repas, un visage bourru, une campagne qui disparaît et pouvoir ensuite prendre son propre chemin : « Ce qui nous touche est plus discret, comme le son atténué dâun monde déposé sous une cloche de verre »

Il comprend tellement bien ce quâest un éditeur, qui a besoin de « bois » pour chauffer son désir de livres, qui aime ses auteurs plus que lui-même, qui sâefface derrière eux, qui partage avec eux, rêvant toujours dâun autre livre : «  À côté du catalogue définitif figure toujours un autre catalogue, plus ample, celui dont lâéditeur a rêvé. Comme il existe aussi en large dâun livre un autre livre, plus ample, insaisissable. ». La brûlure nécessaire, il lâéprouve, il sait quâil faut garder la flamme et refouler le goût des cendres. Amaury Nauroy fait de même pour ces écrivains.

Pages bouleversantes sur celui qui « fête la lumière », Philippe Jaccottet, dans sa maison biscornue, lui aussi drôle que modeste, irrémédiablement droit dans ses choix, fidèle dans ses amitiés, dont il dit « La conscience, ou le rêve, de ce réseau est notre moins fragile appui », pages serrant le cÅur que ce portrait de la libraire de Grignan, une Isabelle dotée dâun solide caractère, si accueillante et mettant dâun seul coup tout le monde dehors pour savourer un moment de solitude.

Je suis plus tard dans ma vie quâAmaury Nauroy ne lâest dans la sienne, je nâai jamais su faire les portraits de mes « ancêtres » littéraires que jâai pu rencontrer et aimer, à lââge tendre où ils peuvent aussi vous défaire, vous empêcher, vous garder en éternelle égérie et où ils nâont fait que mâencourager, me proposer, mâaider, je les garde tous en moi, dans lâintime conversation reconnaissante que lâon a indéfiniment avec eux. Mais je reconnais dans ces Rondes de nuit cette figure encore incertaine que lâon est très jeune et qui trouve peu à peu ses propres contours grâce aux écrivains et à leurs livres. La silhouette se dessine, le jeune homme a trouvé comment vivre, et écrire : « A deux instants de sa courbe, un être ne peut en aucune façon être identique à lui-même, ni son souvenir intact un mois, dix ans, cinquante ans après sa mort » et même simplement dans le cours de sa vie⦠Câest ainsi quâil ébauche son autoportraitâ¦

« On sâeffacera tous à la fin de son corps devant une petite collection dâobjets », comme une carte postale de la Ronde de nuit, un tout petit appareil photo en plastique (reproduction pour enfant du véritable appareil, ne dépassant pas 4 cm de longueur, transporté toutes ces années et donc je ne sais même plus dâoù il vient ou qui me lâa donnéâ¦). Câest « la façon dont le temps sâingénie à défaire la relation quâune vie, une pensée a pu lier avec un certain nombre dâobjets⦠» pourtant éternels dans la littérature comme une certaine petite madeleineâ¦

Le mot dâadoration est prononcé vers la fin, bien sûr.


Isabelle Baladine Howald

Amaury Nauroy, Rondes de nuit, Le Bruit du temps, 2019, 300 p., 9â¬.
Sur le site de lâéditeur.



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