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(Textes pour les Disputaisons) Léon Bloy


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Posté 18 octobre 2019 - 03:55

 

6a00d8345238fe69e20240a492d3d3200c-100wi"Ce nouveau livre, est dâabord, â cela se voit trop, â un essai dâemplâtre sur un passé qui me lancine. Puis, câest une tentative de revendication pour lâArt, â simplement.
Il serait puéril de chercher exclusivement ici les agressions personnelles qui mâont été si amèrement reprochées et, quâen dâautres circonstances, jâavais jugées opportunes.
Tout au plus, rencontrera-t-on, çà et là, quelques malédictions, quelques épiphonèmes exécratoires, exprimés, peut-être, en cette langue canaille abhorrée de lâhomme de goût et que je ne puis me défendre de parler quand le tire-pied de mon grand-père me remonte dans lâÅsophage.
Existe-t-il une critique, dâailleurs, une vraie critique, un cadastre certain des Åuvres dâart, appuyé sur un authentique étalon du Beau ? Jâen doute fort.
La maîtresse faculté de lâartiste, lâImagination, est naturellement et passionnément anarchique. Elle ignore les consignes et les rendez-vous, et brûle sur elle-même comme un solfatare. La création est sa proie, les anges sont ses vivandiers et lâunivers est le cantonnement de son choix. Lâinfini de lâespace est sa lucarne pour explorer la totalité des siècles. Elle est la mère de lâAlpha et la sÅur puînée de lâOméga, et le serpent symbolique est sa ceinture, quand elle se met en grand gala pour penser seulement à Dieu dont elle est le profond miroir.
Elle assemble les nuages, mieux que Jupiter, les épaissit autour dâelle à sa fantaisie et, selon quâil lui plaît, les dissipe instantanément ou les fait crever en déluge. Les masses les plus inébranlables et les plus pesantes accomplissent des bonds et des escalades, aussitôt que cette Impératrice du Rêve leur a fait un signe.
Elle est la providence et la salaison des passions humaines. Elle parfume les immondices, désinfecte les élégances, aurifie les dents des crocodiles, rapatrie lâivresse du parfait amour dans les plus vieux cÅurs, découvre des filons de marbre dans des chairs vendangées par la syphilis, restitue des comètes aux plus répugnantes calvities, confère la sapidité de lâambroisie au vomissement.
Tout le diabolique et tout le divin sont en elle, parce quâelle fut investie de la curatelle de lâArt à qui tout est nécessaire et quâelle est à jamais, pour ses pupilles éperdus, « lâAnge gardien, la Muse et la Madone, » devant qui Baudelaire a recommandé quâon sâagenouillât, dans un poème dâune fatidique beauté.
Une jauge quelconque nâest-elle pas dérisoire, en présence de cette capricieuse de lâInfini, de cette califourchonnière des Cieux ? Et ceux quâon nomme les grands critiques, quand ils ne sont pas des pédagogues toujours aberrants, que pourraient-ils bien être, sinon dâautres ivrognes de la Fantaisie, à la recherche de leur propre lit dans des domiciles étrangers ?
Mais il est une besogne de police transcendantale que jâai résolu dâaccomplir, si jâen ai la force. Dénoncer les improbes en littérature : ceux qui volent et ceux qui rampent. Car ces deux espèces menacent de tout dévorer.
Les voleurs sont les purs plagiaires et leur délit est facilement observable. Ils dérobent les enfants des autres et les émasculent pour les vendre avec avantage à des éleveurs de soprani.
Les rampants sont les adorateurs du succès à nâimporte quels autels. Ceux-là sont des prostitués et des Iscariotes.
« LâArt qui songe aux applaudissements abdique ; il pose sa couronne sur le front de la foule. »
Cette pensée magnifique est dâErnest Hello, dont il sera parlé plus loin, lequel fut un des plus grands écrivains modernes, dévoré, hélas ! lui aussi, de la soif des apothéoses, mais qui nâen voulut jamais au prix de cette ignominieuse abdication.
Lâavilissement volontaire de la Parole est, sans contredit, un des attentats les plus bas quâon puisse rêver. Quâun misérable sabrenas de roman-feuilleton se pollue chaque jour, comme un mandrille, à son rez-de-chaussée, pour la joie dâun public abject, câest son métier et il nâa pas même assez de surface pour le mépris. Mais quâun écrivain de talent, pour augmenter son tirage, pour être lu par des femmes et par des notaires, pour obtenir de lâavancement dans lâadministration de la gloire, descende son esprit jusquâà cette ordure et contraigne sa plume à servir de cure-dents à des gavés imbéciles dont il ambitionne de torcher les plats, â câest un genre de déloyauté quâil faut divulguer, sâil est possible, dans des clairons et dans des buccins dâairain, car câest lâéternelle Beauté qui se galvaude en ces gémonies !
Ma trompette, à moi, est jumelle et pourvue de deux embouchures, lâune pour le Haro, lâautre pour lâHosanna. Jâai cru nécessaire dâappeler en confrontation les véritables et les faux artistes ; les dompteurs de ces esprits fauves qui nâobéissent quâaux grands mâles et leurs assassins, les pâtres des bestiaux faits pour lâabattoir. La nuit est sur nous, la terrible nuit pendant laquelle on ne fait plus dâÅuvres, dit lâÉvangile ; mais qui sait si des livres tels que celui-ci nâauraient pas le pouvoir dâallumer enfin quelque part une aurore dâintellectuelle pudeur qui commencerait dâéclairer les élévations et les abîmes ?"

Léon Bloy, préface à Belluaires et Porchers, Stock, 1905, § 7-8.

Proposition de Jean-Nicolas Clamanges


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