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(Feuilleton) Enquêtes, par Siegfried Plümper-Hüttenbrink, #4, De l'existence des fantômes


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Posté 05 novembre 2019 - 11:17

 

ENQUÊTE (4)

De lâExistence des fantômes.


Il nâexiste sur terre que des revenants qui ont oublié de naître
et qui se refusent
à devenir des morts. 
J.B. Pontalis


6a00d8345238fe69e20240a4e796b9200b-100wiJe ne sais plus qui disait que les fantômes se logent dans nos pensées les plus secrètes. En tout temps et en tout lieu ils sont susceptibles de nous faire signe, et trop souvent câest à notre insu. Maints indices dâordre spatio-temporel témoignent du reste de leur don dâubiquité. Sans parler des fantasmes et des transferts de pensée quâils éveillent en nous, et qui semblent maintenir en vie leur pouvoir de revenance. Certains comme J.B. Pontalis ne sont pas loin de penser quâils seraient à lâorigine de nos vies antérieures ou parallèles, voire de nos hantises les plus intimes. Mais tout cela reste à vérifier, tout comme ces 12 entre-aperçus, sous forme de notes critiques, et qui tentent de cerner les survenues dâun être éminemment volatil, pour ne pas dire polymorphe dâaprès les indices de lecture quâil a pu me fournir chez divers auteurs, depuis lâAntiquité jusquâà lâère du Numérique. Il va sans dire que son existence reste invérifiable, vu quâelle nâest toujours quâune fiction de lâesprit.

1) Chez les romains de lâAntiquité le fantôme était de mauvais augure. Ils en firent un larvatus et qui signifiait : - « être possédé, infecté par une larve ». Quant au terme de larvae, il renvoie selon Pline lâAncien à la décomposition biologique du cadavre. Si par malheur son inhumation nâavait pas trouvé à se faire, il restait un mort en errance, quelque revenant venant hanter en esprit les vivants.

2) Au-delà de son aspect démoniaque, voire mortifère, le fantôme est un esprit bifide, dâentre-deux. Il erre entre vie et mort, nâapparait que pour disparaître. Autant dire que son existence reste plus quâhypothétique. Tenu pour mort par les vivants, il sâavère vivant parmi les morts, à lâinstar du Chat de Schrödinger qui dut sa mise à jour au fantasme dâun physicien connu pour avoir exploré le champ quantique.

3) En grec ancien, fantasma désignait tout à la fois lâimage, le spectre, le revenant. Quelque corps fantôme, à lâimage dâEurydice, oscillant entre vie et mort, et qui resterait en deuil de son porteur. Autant dire un négatif, et qui ne survient toujours quâin absentia, vu quâil reste à développer par voie de rémanence rétinienne et jusquâen nos rêves.

4) Du temps des Romantiques allemands on devisait sur les agissements quasi oniriques de cet esprit errant quâest le Geist, et ce en recourant au terme de herumgeistern qui désigne lâacte de rôder, de fourbir des intrigues, voire dâinvoquer les esprits en rêve, et que pour mieux les conjurer. Certains comme Friedrich Schlegel émirent lâhypothèse que lâesprit vivifiant et salvateur du Geist, libre de toute entrave sociétale, serait à lâorigine de nos foucades et sautes dâhumeur. Dâautres comme Novalis ne furent pas sans pressentir en lui des vibrations de nature électro-magnétique. À lâinstar dâun fantôme, il émet des ondes dâoutre-monde. Il attire et révulse. Malices et maléfices seraient ses mots clefs. Et tout porterait à croire quâil se communique par voie de contagion. Nâéveille-t-il pas dâores et déjà en nous notre « daïmon », quelque double ou doublure au revers de nous-mêmes, et qui reste inavouablement tue ?

5) Ville, livre, portrait, souvenir... Tout est susceptible de se spectraliser, de sâenvoiler pour se dévoiler, comme le veut du reste lâeffet fantôme qui est un terme dâimprimerie mettant en jeu le verso et le recto dâune même page, en tenant compte de la transparence plus ou moins translucide du papier. Un effet dont Marcel Duchamp aurait sans doute dit quâil survient en « infra-mince » et au vue dâune « 4ème dimension » où tout se traduit en terme dâombres projetées et de reflets vitrés. Mais si volatil quâil puisse paraître au prime abord, lâeffet-fantôme nâest pas sans sâincarner en absence, et ne serait-ce que par la découpe à la craie dâune silhouette sur un mur. Pline lâAncien qui relate le fait, y vit lâacte de naissance de la peinture. À titre indicatif, il refait subrepticement son apparition au temps de Goethe avec lâart graphique des « Schattenriße », et à lâaide desquels on avait coutume de se faire tirer son portrait en noir et de profil, sous forme dâune ombre portée. Une ombre dont on sait quâelle peut survenir par voie dâimprégnation comme dans lâimage du faciès christique du Saint Suaire de Turin. Une ombre qui ne sera pas sans prendre au XIXème siècle lâallure dâune vêture et dont le personnage de Peter Schlemihl dut se défaire en la laissant en gage au diable dans un conte dâAdelbert von Chamisso. Et parfois il suffit dâun rien, dâun simple courant dâair animant les voiles dâun rideau, pour que des jeux dâombres viennent à jour.

6) On a tout lieu de penser quâun fantôme, en sa vêture dâombre, est un être polymorphe qui conspire et agit à distance. Il imprègne de son souffle le fond de lâair, sinistre à tout jamais un lieu, et jette des sorts. Au dire de Lucrèce, il va même jusquâà se signaler dans les flux de particules qui se détachent des corps et pour générer des semblants dâimages sous forme de « simulacres » optiques. Mais il a beau vouloir nous brouiller la vue et nâêtre toujours que lâapparition fulgurante dâune disparition, un fantôme nous fait toutefois signe, il nous livre des indices de son passage. Un lecteur un tant soit peu attentif ne sera pas sans le surprendre en flagrant délit par une phrase quâil ne retrouve plus dans un livre, alors quâil se souvient de lây avoir lue. Un spirite pourra fort bien le scanner aux rayons X pour lui faire la peau. Et certains comme Maurice Olender ou Pascal Quignard ne sont pas sans lâavoir croisé à la Bibliothèque nationale où lâon nomme « fantôme » la plaquette de carton mise en la place dâun livre momentanément emprunté par un lecteur. Quant à Yannick Liron, il affirme que « dans un livre le fantôme, ce sont les autres livres, leur résurgence fragmentée, parcellaire, lointains souvenirs qui remontent lentement à la surface ».

7) Hélène Cixous dit que âles fantômes restent en activité permanenteâ. Ils savent se mettre à lâécoute de nos silences et nâhésitent pas à nous subtiliser notre souffle lorsque nous dormons. Certains physiciens pourraient lâattester, qui ont fini par admettre que lâair est, tout comme lâeau, conducteur de toutes sortes de réminiscences. Un air qui garderait la mémoire de ce qui sâest dit, et ce en lâabsence de tout témoin. Sans parler des murs dont on dit quâils ont des oreilles. Tout se transmet, par vibration ou contagion. Ce qui expliquerait que les particules dâair que Socrate émettait en parlant sur lâagora se retrouvent, encore que dâune manière infime, dans lâair que lâon respire aujourdâhui. Si bien que nous continuons quasiment à respirer et penser en sa compagnie.
Il va sans dire que câest une hypothèse invérifiable, mais qui accréditerait une "communication des esprits" bien plus fabuleuse que celle que semble nous promouvoir lâère du Net. Vu quâelle met en jeu des transferts de pensée via lesquels le divin Socrate, en prise avec son « daïmon », serait soudain en état de parler par ma bouche, en me ventriloquant pour ainsi dire.

8) Claudio Parmigianni a fait des tableaux avec de la fumée de suie et de la poussière. Était-ce en vue dâinvoquer des spectres ? Il dit que laisser une empreinte est une façon de sâen aller, voire de se faire disparaître. Dans le même esprit, Max Ernst recourra après ses « collages » au procédé dit du « frottage » qui imprime un objet en creux pour le faire ressortir comme gravé en relief sous lâapparence dâune image-fantôme. Chez lâun, comme chez lâautre, tout est une question de calque, dâempreinte, qui se joue en infra-mince, entre le recto et le verso dâune même feuille. Quant à lâimage obtenue, elle nâest toujours quâun simulacre, un semblant dâimage. Lâombre portée dâune ombre pour laquelle il nâest plus de porteur. Et au pire un fantasme, voire une chimère. Ce qui fit sans doute dire à Pierre Klossowski que « le peintre est celui qui ferme les yeux pour se convaincre dâavoir vu ». Ce quâil saisit lui échappe. Et ce quâil sâest commis à peindre ainsi à son insu, on ne parviendrait à le voir quâen fermant les yeux à notre tour.

9) Au cours dâun film expérimental de Ken McMullen intitulé Ghost Dance, lâactrice Pascale Ogier interroge avec un regard quasi médiumnique le philosophe Jacques Derrida qui lui fait face. Elle voudrait savoir sâil croit aux fantômes ? En parfait sophiste, la question quâil lui livre en guise de réponse lâamène à se demander sâil nâest pas en train de jouer à son insu, face à la caméra, le rôle dâun fantôme ? Et qui parlerait à sa place, allant même jusquâà le ventriloquer ? En cours de tournage survient un incident qui sera décisif : - une sonnerie de téléphone et qui lui livrera une amorce de réponse à sa question.
Il y aura une suite, ou plutôt un dénouement à cette scène filmique, et qui prouve que lâeffet dit fantôme peut se déclencher à lâimproviste, en plein réel. Quelques années après la sortie du film, Derrida, alors quâil est à prêcher la « déconstruction » sur un campus américain, apprend la mort de Pascale Ogier. Aussitôt il revoit la séquence où elle surgit, retrouvant lâovale de son visage de noyée et en qui un fantôme réel semble soudain lui redemander pour la seconde fois sâil croit aux fantômes. Une question-piège que Derrida avait tentée de contourner et quâelle relance post-mortem en lui montrant en guise de réponse lâapparition filmique de son propre fantôme comme mis en abyme.

10) Il va sans dire que Derrida fréquentait assidûment les fantômes, dâautant quâil avoue en être un lui-même lors de lâentretien filmique. En 1980 il ira jusquâà correspondre avec eux comme en attestent les envois cryptés, quasi télépathiques, que sâéchangent Platon et Socrate dans ce livre quâest La Carte postale. Il y est question de lâenvoi, des lettres à affranchir, de la destination fictive quâest lâautre dès quâil donne lieu à un transfert de pensée. À plusieurs reprises, il est aussi fait état de la clandestinité au fort de laquelle se joue le destin de toute liaison, quâelle soit épistolaire ou amoureuse, et qui amène tôt ou tard les partenaires à mettre en jeu leur part dâombre pour sâéclairer ou sâaveugler mutuellement.

11) En 1982, au cours de lâentretien avec Pascale Ogier, lâheure du fantôme aura enfin sonné, suite sans doute à une simple sonnerie de téléphone. Derrida va se mettre à rêver dâune « fantômachie » qui serait à lâÅuvre dans les moyens de télécommunication, vu quâon ne correspond toujours quâavec un absent, même si lâon sâadresse à lui de vive-voix au téléphone. Tôt ou tard surviendra lâombre portée de sa voix sur un répondeur, comme nous lâatteste cette science des fantômes que serait la « fantômachie ». Sans aller jusquâà dire quâelle relèverait dâun savoir occulte, quasi télépathique, Derrida précise toutefois quâelle est en prise avec lâinconscient collectif et verrait le jour sous la forme dâun théâtre dâombres parlantes comme dans maints films dâAntonioni, de Bresson, de Bergman ou de Rivette. Tous cinéastes avant lâheure de lâincommunicabilité entre les êtres, ils ne sont pas sans avoir eu la vague prémonition de lâenfer communicationnel qui se tramera en pleine ère informatique et qui a tout dâun complot ourdi par des spectres. Une ère qui se vit en hors-sol et à fond perdu avec le stockage abyssal quâelle génère. Tout sây joue virtuellement, en termes dâavatars et de réseaux communicationnels, de cliquage-flicage des données, dâarchivage sans fin. Et il nâest pas jusquâà lâentente entre internautes qui ne sâavère virtuelle. Chacun sâacharnant à twitter à tout va pour se faire exister et ne pas disparaître dans ce « Royaume des Ombres errantes » quâest en voie de devenir la toile du Net.

12) Derrida continuera à traiter de cet esprit errant, estranger à lui-même, quâest tout fantôme, sous les auspices du Ghost, du Geist, et du Spirit. En 1993, il nâhésitera pas à intituler lâun de ses livres Spectres de Marx, alors que tout tendait lors de sa parution à discréditer la pensée marxiste, à la tenir pour obsolète suite à la chute inespérée du Mur de Berlin. Une chute qui mit certes fin au rideau de fer dâune guerre froide, mais en laissant libre cours depuis aux diktats et embargos dâune guerre quâon dira spectrale, autrement plus redoutable, et que lâéconomie néo-libérale nâa de cesse dâattiser à lâéchelle planétaire. Une économie de survie, quasi eschatologique, ne jurant que par la croissance, et dont les impératifs ne sont pas sans sâinspirer de lâadage biblique qui nous met en demeure dâavoir à nous « multiplier et prospérer », à flux tendus, et avec la bénédiction des marchés financiers. Si pour certains cette sacro-sainte croissance est signe de vitalité (démographique et monétaire), pour dâautres elle peut sâavérer néfaste de ce quâelle maintient nos vies sous séquestre marchande et sous haute surveillance. On sait quâà lâheure quâil est, nombre dâinternautes chevronnés nâhésitent pas à se laisser piéger jusque dans leur sphère intime en communiquant de vive-voix avec une « boîte parlante » et qui leur tient lieu dâoracle delphique pour programmer le cours de leur journée. À ce train-là, sans doute viendra-t-il un jour où lâinternaute sera lui-même intégralement programmable à distance, via sa voix, son faciès et ses empreintes digitales. Au-delà de lâécran tactile, on songe dâores et déjà à un écran extra-sensoriel, branché en direct sur nos neurones, et qui permettra de surfer et communiquer quasi télépathiquement, sans avoir à recourir à nos mains sur un clavier. Parvenu à ce stade dâimmatérialisation, tout porte à croire quâune toute autre « science des fantômes » sera envisageable grâce aux lubies de la cybernétique. Les quelques voitures qui se mettent à rouler en se passant de tout conducteur pourraient nous le confirmer. On oublie toutefois que la magie que recèle une telle vision dâavenir peut fort bien virer au cauchemar, en faisant de chaque internaute une entité fantômale, quelque quidam solitaire, dépourvu de toute intériorité, et dont lâexistence ne tient quâà quelques clics. Une simple silhouette parmi des milliards de silhouettes qui sâadonnent en ligne à un commerce incessant, quâil soit verbal ou marchand, et que lâère informatique rêve de régir et téléguider à distance en jouant avec nos pulsions les plus intimes. Dâores et déjà elle sait déchiffrer nos moindres faits et gestes, dresser un portrait-fantôme de notre personne, sonder jusquâà notre cerveau reptilien. Et elle ne tardera pas à nous confectionner lââme experte dâun « homo cybernicus » pour qui un disque dur tiendra lieu de mémoire et de sauf-conduit pour gérer et programmer sa vie. Face cette entreprise dâenvoûtement qui se joue à lâéchelle planétaire et spectralise nos vies sur fond dâécran, on est en droit de se demander jusquâoù il sera encore possible de co-habiter en incognito avec son propre fantôme, et sans quâon aille vous le confisquer via un nom dâutilisateur et un mot de passe.

@Siegfried Plümper-Huttenbrink


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